Pakistan: Derrière l’assassinat de la jeune Shazia se cache un odieux trafic d’enfants
Adolescents à la merci de patron sans scrupule, avec la complicité d’une justice complice
Lahore, 19 février 2010 (Apic) Un trafic louche de mineurs se profile derrière le triste cas de Shazia, cette jeune chrétienne employée domestique tuée par son patron, un avocat musulman connu au barreau de Lahore, mis en liberté après avoir payé une caution.
Il existe un circuit louche de vente, de trafic et d’esclavage de mineurs derrière le cas de Shazia, la jeune fille catholique violée et tuée par l’avocat musulman de Lahore lieu où elle travaillait comme domestique. Selon des sources catholiques au Pakistan, citées par l’Agence Fides, le triste cas de Shazia révèle aux enquêteurs les appuis et les dynamiques qui conduisent à un véritable chiffre d’affaires criminelles, fondé sur le trafic de mineurs: les enfants sont arrachés à des familles pauvres, souvent chrétiennes, à qui l’on fait croire qu’on les conduit vers une vie digne dans des familles de la moyenne bourgeoisie ; ils sont ensuite vendus à ces familles, devenant de «petits esclaves»», à la merci de leurs patrons, perdant la liberté et vivant en pratique sous séquestre. Comme ce fut le cas pour Shazia.
C’est en effet ce qui est arrivé à la petite Shazia Masih, comme en témoignent les sources citées par Fides. Née en 1997 dans une famille catholique du district de Tehsil Shahkot (près de Lahore), Shazia est restée très tôt orpheline de père, et sa mère, Nasreen Bibi, s’est remariée avec son mari actuel, Bashir Masih. La famille vit une vie de privations, d’efforts pour survivre, et cherche un avenir meilleur. C’est alors que se présente chez les Masih une personne du nom d’Amanat, qui se révèlera être un médiateur et un trafiquant d’enfants. Celui-ci débite de fausses promesses d’une vie meilleure pour Shazia, ventant des contacts avec des riches familles à Lahore.
La mère de Shazia se fait avoir et laisse partir sa fille, qu’Amanat vend à l’avocat Naeem Choudry, lui assurant «une petite esclave domestique». Amanat sait choisir ses victimes avec astuce: des familles pauvres et analphabètes, sans défense, chrétiennes et de préférence avec de nombreux enfants. Aujourd’hui il est en prison – il vient d’être relâché -: il a été arrêté le 23 janvier pour violence et trafic de mineurs, et la police de Lahore a retrouvé au moins trois autres enfants, qui avaient fini dans le réseau du trafiquant.
Avant Noël les parents de Shazia étaient allés demandé des nouvelles de leur fille, mais ils n’avaient même pas été reçus chez les Choudry. Les parents de Shazia ont prié et attendu jusqu’au 21 janvier, où l’avocat Naeem lui-même leur a remis le corps sans vie de Shazia, affirmant que la jeune fille «était tombée dans les escaliers» et offrant 20’000 roupies pour les funérailles et pour leur silence. Le bourreau offrait en outre le mépris.
«L’affaire est d’autant plus scabreuse qu’elle touche un homme de loi, une personne qui devrait faire appliquer la justice, et qui au contraire s’est rendu complice d’actions criminelles» notent des sources de Fides au Pakistan.
Nombreux sont les enfants vendus comme esclaves pour le travail ou la prostitution au Pakistan. Selon l’International Labour Organizaton (ILO), près de 12 millions d’enfants pakistanais sont contraints au travail mineur, souvent dans des conditions d’authentique esclavage, notamment au Punjab et dans la province de la Frontière du Nord-ouest. Et le phénomène, note la Human Rights Commission of Pakistan (HRCP) augmente de façon inquiétante.
Quant à l’avocat musulman de Lahore accusé de la mort de sa jeune employée catholique, il a été libéré sous caution, provoquant la colère des catholiques de la métropole pakistanaise.
«Nous ne pouvons pas faire confiance au système judiciaire. La décision est comme un message adressé à la communauté chrétienne pour lui signifier qu’elle peut s’attendre à de nouveaux actes de violence», a déclaré Mgr Timotheus Nasir, modérateur de l’Eglise presbytérienne unie du Pakistan, commentant la remise en liberté de cet avocat musulman, rapportait mercredi 17 février «Eglises d’Asie», l’agence d’information des Missions Etrangères de Paris (MEP).
Au Pakistan, l’émotion suscitée par cette affaire a été immédiate et forte, le président du pays étant allé jusqu’à débloquer une aide pour les parents de Shazia Shaheen, des catholiques très pauvres de Lahore, et ordonner une enquête. Toutefois, l’attention médiatique est vite retombée et les avocats de Lahore se sont, semble-t-il, ligués pour faire front et défendre leur collègue, de religion musulmane, interpellé et placé en détention le 24 janvier.
Les avocats, chrétiens ou musulmans, approchés par les associations de défense des droits de l’homme qui s’intéressent à l’affaire, ont reçu des menaces pour les dissuader d’assister les parents de la victime. C’est dans ce contexte que Mgr Timotheus Nasir, ancien officier de l’armée pakistanaise et juriste réputé, a annoncé qu’il assurerait la défense des intérêts de la famille de Shazia Shaheen.
A propos de la décision, annoncée le 15 février par un tribunal de Lahore, de remettre en liberté sous caution Naeem Chaudhry, son épouse, son fils et la personne par l’entremise de laquelle la fillette avait été recrutée, Mgr Timotheus Nasir a estimé qu’il s’agissait là d’un geste «planifié à l’avance».
«Tout au long de ces quinze derniers jours, je constate que la coopération, la collaboration et l’harmonie ont été totales entre les avocats, la police, la justice et le gouvernement», a déclaré l’évêque, citant notamment le rapport d’autopsie expliquant le décès de la fillette par des blessures infectées et un état de malnutrition. «Aucune infection ne peut causer une fracture de la mâchoire et des bras, pas plus que de profondes entailles ou des brûlures au fer à repasser», a dénoncé le prélat, rappelant que le corps de la fillette portait ces marques quand elle a été transportée à l’hôpital.
En attendant la fin de l’instruction judiciaire et l’éventuel jugement de Naeem Chaudhry, qui a toutefois été mis en examen pour le meurtre de la jeune domestique, les responsables de la communauté chrétienne tiennent à maintenir la pression. Joseph Francis, directeur du «Centre for Legal Aid, Assistance and Settlement», a annoncé son intention de faire appel auprès de la Haute Cour de Lahore de la remise en liberté de Naeem Chaundhry. «Le monde est témoin du fait que les tribunaux dans ce pays musulman ne sont pas en mesure de rendre la justice aux pauvres et aux minorités», a-t-il déclaré à l’agence de presse catholique asiatique UcaNews.
A l’archidiocèse catholique de Lahore, le vicaire général, le P. Andrew Nisari, est allé dans le même sens: «La justice est prise en otage au Pakistan. Il est navrant de voir que ceux-là même qui sont chargés d’assurer la défense des justiciables font bloc pour innocenter l’un des leurs». (apic/fides/eda/pr)



