Afrique du Sud: 10 ans après l’avènement de la démocratie, les Eglises cherchent leur place
Qu’en est-il vraiment du «miracle sud-africain» ?
Le Cap, 26 avril 2004 (Apic) Alors que l’Afrique du Sud va célébrer en grande pompe, le 27 avril, le 10e anniversaire de l’avènement de la démocratie, les Eglises chrétiennes cherchent désormais leur place. Les responsables religieux, qui ont grandement contribué à l’abolition de l’apartheid, se sentent aujourd’hui mis sur la touche.
Après avoir été très actives dans le démantèlement de la politique raciste du régime d’apartheid et contribué à la réconciliation nationale, les Eglises doivent désormais s’attaquer à de nouveaux défis, que ce soit la pandémie du sida qui décime la jeunesse, la pauvreté de larges franges de la population – un tiers est au chômage – ou la crise politique au Zimbabwe voisin. Ces problèmes les ont plus d’une fois incitées à critiquer le gouvernement de l’ANC au pouvoir en Afrique du Sud. Ce rôle nouveau pour elles est souvent inconfortable.
Autrefois pays profondément divisé, l’Afrique du Sud a su éviter de justesse la guerre civile et instaurer une démocratie non raciale. En dépit des avancées, notamment du travail de la «Commission Vérité et Réconciliation» réunie de 1996 à 1998 sous la direction de l’archevêque anglican et lauréat du Prix Nobel de la paix Desmond Tutu, la frustration d’une partie de la population est visible. L’Institut pour la Justice et la Réconciliation, une organisation du Cap liée aux Eglises, remarque que «parler du miracle sud-africain masque souvent le niveau de ressentiment et de désenchantement avec lesquels les gens perçoivent la transition politique».
Ressentiment et désillusion
Le ressentiment est visible, non seulement chez des Blancs conservateurs amers qui se raccrochent obstinément aux souvenirs d’une époque que les Sud-Africains noirs préfèrent oublier. La désaffection, parfois subtile mais encore perceptible, est souvent exprimée par des Noirs, comme cette désillusion à peine voilé de ce guide touristique faisant visiter la prison de Robben Island, où l’ancien président Nelson Mandela et d’autres leaders du Congrès national africain (ANC) ont passé plusieurs années: «Certains sont au gouvernement, et je suis toujours là», a lancé le guide, lui-même un ancien prisonnier et membre de l’ANC.
Nelson Mandela reste une figure vénérée et presque intouchable
La remarque n’était pas une pique lancée à Nelson Mandela, qui reste une figure vénérée et presque intouchable, mais l’attaque visait plutôt d’autres leaders de l’ANC – comme le successeur de Nelson Mandela, Thabo Mbeki. Ce dernier a passé de nombreuses années en exil alors que le travail politique difficile était accompli par des militants qui prenaient souvent de grands risques, et sont aujourd’hui oubliés.
On peut aussi parler de ressentiment économique car, alors que le gouvernement peut se montrer fier des améliorations concernant les domaines du logement et des services publics dans les localités noires et de la croissance d’une classe moyenne noire, un tiers de la population est sans travail. Les disparités économiques entre Noirs et Blancs restent aussi considérables.
A peine une personne sur 10 a accès à internet
Et, détail révélateur, dans un pays qui se vend comme un paradis high-tech en plein essor, des postes restent vacants car des milliers de jeunes n’ont ni l’expérience ni le niveau d’instruction suffisants. Selon un sondage réalisé en 2002 parmi les habitants du Cap par Wired News, deux tiers des personnes interrogées ont déclaré n’avoir jamais utilisé un ordinateur et à peine une personne sur 10 avait accès à internet.
Pour Donald Shriver, ancien président de l’Union Theological Seminary de New York, «les principaux défis restent économiques». Ce spécialiste en politique et en théologie du pardon et de la réconciliation a participé à une récente conférence à Robben Island sur la mémoire historique et le processus de guérison en Afrique du Sud. Comme ceux qui ont visité l’Afrique du Sud avant et après la fin de l’apartheid, il souligne que les changements en cours ne doivent pas être minimisés.
«C’est beaucoup mieux qu’en 1986» – l’année de sa première visite -, déclare Donald Shriver au correspondant de l’agence de presse oecuménique ENI. Pour le théologien américain, c’est grâce à Nelson Mandela – «un saint laïc – et à Desmond Tutu – «un saint religieux» – que l’Afrique du Sud a bénéficié d’une transition qui a évité un bain de sang.
De l’Eglise à la politique: l’Eglise a perdu un bon nombre de ses prophètes
Mais Donald Shriver, comme ceux qui entretiennent des liens religieux avec l’Afrique du Sud, émet une note de regret: que l’un des acteurs importants de la lutte contre l’apartheid, l’Eglise, n’ait pas encore trouvé sa place dans un environnement changé. «Le défi est de s’engager de façon critique avec le gouvernement, mais ne pas agir comme si la solidarité que nous partageons a été perdue», souligne pour sa part Joseph Mdhlela, rédacteur et porte-parole du Conseil des Eglises d’Afrique du Sud (SACC), la plus grande organisation oecuménique du pays qui a joué un rôle important durant la lutte contre l’apartheid.
Parfois le bénéfice qui en a résulté pour l’ensemble de la société a été une perte pour l’Eglise: beaucoup de théologiens noirs influents servent aujourd’hui au sein du gouvernement, comme Frank Chikane, ancien secrétaire général du SACC, aujourd’hui secrétaire général de la présidence sous le gouvernement de Thabo Mbeki. Un résultat? «L’Eglise, répond Charles Villa-Vicencio, directeur de l’Institut pour la Justice et la Réconciliation, a perdu un bon nombre de ses prophètes.» (apic/eni/ChrisHerlinger/be)



