Afrique du Sud: La santé de la population passe avant le profit des multinationales
L’attitude des firmes pharmaceutiques: «terriblement scandaleuse»
Pretoria, 2 avril 2001 (APIC) L’attitude des transnationales pharmaceutiques tentant d’empêcher devant les tribunaux l’importation de génériques bon marché pour le traitement du sida en Afrique du Sud est tout simplement «criminelle et terriblement scandaleuse», lance Neville Gabriel, secrétaire pour la Justice économique de la Conférence des évêques catholiques d’Afrique du Sud à Pretoria. Avec près de 5 millions de séropositifs, l’Afrique du Sud est le pays le plus contaminé du monde.
C’est le droit des plus pauvres à accéder aux médicaments essentiels qui va se jouer à partir du 18 avril prochain, dans un procès qui fera date, constate pour sa part l’organisation non gouvernementale «Médecins Sans Frontières» (MSF). MSF a lancé une pétition internationale sur son site internet (www.paris.msf.org) pour demander aux 39 compagnies pharmaceutiques poursuivant le gouvernement sud-africain en justice, de retirer leur plainte. Plus de 100’000 personnes l’ont déjà signée à ce jour.
Sous les projecteurs des médias internationaux, ponctué de manifestations de soutien, le procès, ouvert le 5 mars dernier à Pretoria, a été reporté au 18 avril. «La décision de la Cour indiquera clairement au monde si le droit des brevets l’emporte sur celui des populations», commente MSF.
Discours libéral, pratique oligopolistique
Dans une interview accordée à l’APIC, le religieux sud-africain Neville Gabriel estime lui aussi que les entreprises qui ont porté plainte contre le gouvernement sud-africain «ne défendent pas leurs droits de propriété intellectuelle, mais leurs profits!» Les transnationales contrôlent le gros du marché mondial des médicaments. Elles adoptent une politique des prix qui permet par exemple de vendre en Inde un produit pour traiter la méningite liée au sida quinze fois moins cher qu’aux Etats-Unis. «Elles veulent, avec le procès lancé début mars devant un tribunal de Pretoria, empêcher un précédent, afin que les pays ne puissent pas prendre le contrôle des médicaments pour le traitement du sida et des maladies opportunistes».
Les firmes transnationales craignent également l’irruption sur le marché de concurrents performants, comme le Brésil, l’Inde, la Thaïlande ou l’Egypte, note pour sa part la Communauté de travail des œuvres d’entraide suisse Swissaid/Action de carême/Pain pour le prochain/Helvetas/Caritas, qui a interpellé le mois dernier l’entreprise pharmaceutique bâloise Roche pour qu’elle retire sa plainte. «Silence radio» du côté de Bâle, précise-t-on au siège romand de la Communauté de travail, à Lausanne.
Le continent africain: seulement 1,3% des ventes globales de médicaments
Environ 4,7 millions de Sud-Africains, soit un sur neuf, étaient séropositifs à la fin de l’an 2000, selon une toute récente étude gouvernementale, ce qui représente une augmentation de 500’000 en un an. L’Afrique du Sud connaît en effet le taux de sida le plus élevé au monde: un adulte sur 5 est atteint par le virus HIV. La grande majorité d’entre eux ne peuvent se payer les thérapies onéreuses des entreprises pharmaceutiques.
Les populations les plus affectées sont les jeunes – entre 16 et 30 ans – et parmi eux les femmes, dans les zones d’habitation densément peuplées et pauvres, souligne Neville Gabriel. Selon la dernière étude, menée dans plus de 400 maternités du pays, plus de 24,5% des femmes enceintes accueillies dans les maternités publiques étaient porteuses du virus VIH, contre 22,4% fin 1999 et 22,8 fin 1998. Dans une province comme le KwaZulu-Natal, on compte jusqu’à 36,2% de femmes enceintes séropositives.
Près de la moitié des quelque 40 millions de Sud-Africains vit avec un revenu mensuel d’une centaine de francs suisses. Plusieurs grands laboratoires, détenteurs des brevets de traitements anti-sida, ont proposé ces dernières semaines d’importantes baisses des prix, alors que la production de génériques se développe dans des pays comme le Brésil, l’Inde ou l’Afrique du Sud. Les rabais offerts l’année dernière aux pays en développement par 5 grandes multinationales restent pourtant beaucoup trop élevés: une thérapie coûte toujours entre 1’000 et 1’800 dollars par an.
«La position des multinationales pharmaceutiques est d’autant plus scandaleuse que le continent africain ne représente en fait que 1,3% de leurs ventes globales; leurs profits ne sont donc pas menacés, mais elles veulent empêcher des précédents», poursuit le secrétaire de la Conférence des évêques catholiques d’Afrique du Sud. Avec 13% de la population mondiale, affirme Neville Grabiel, l’Afrique compte 83% des cas de HIV.
Pour justifier sa décision d’importer des médicaments génériques, bien meilleur marché, l’Afrique du Sud s’est basée sur une clause existant dans l’Accord sur la propriété intellectuelle (TRIPS/Trade Related Intellectual Property Standards) de l’OMC, qui prévoit des exceptions à la brevetabilité en cas de «situations d’urgence nationale». Du point de vue de Pretoria, étant donné l’ampleur de la pandémie, les conditions sont tout à fait remplies.
Les ministres de la Santé du Mouvement des Non-Alignés réunis fin mars en Afrique du Sud ont proclamé le droit des pays pauvres à user de toutes les options disponibles pour accéder à des médicaments bon marché, contre le sida en particulier. Les Non-Alignés reconnaissent les droits de propriété intellectuelle des firmes pharmaceutiques, mais rappellent que l’exercice de ces droits doit aussi viser le bien-être social et économique des populations.
L’OMS pour des «prix différenciés»
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) veut elle aussi favoriser l’application de «prix différenciés» pour les traitements du sida et d’autres grandes maladies affectant les pays pauvres. Des prix tenant compte du pouvoir d’achat réel de populations vivant parfois avec un ou deux dollars par jour. Mais il s’agit d’éviter que ces remèdes à bas prix reviennent dans les pays développés, précise Jonathan Quick, directeur de l’OMS pour les médicaments essentiels. «Il faut le faire d’une façon permettant aux sociétés pharmaceutiques de générer des ressources nécessaires pour développer de nouveaux traitements» et en respectant la protection des brevets, relève J. Quick. Pour la première fois, un groupe d’experts sera convoqué conjointement par les secrétariats de l’OMS et de l’OMC dans la localité norvégienne de Hosbjor du 8 au 11 avril prochain.
«Le problème, relève Neville Gabriel, est que le président des Etats-Unis, George W. Bush, est en fait totalement derrière l’industrie pharmaceutique et la soutient contre le gouvernement sud-africain. Et pourtant, le sida décime clairement les populations africaines; à moyen terme, une grande partie de notre force de travail va disparaître, le gouvernement, qui doit gérer l’héritage de l’apartheid, n’a pas du tout les moyens de faire face au problème représenté par les millions d’orphelins qui se retrouveront sans soutien … Tout cela parce que la majorité des mères ne pourra pas payer un traitement qui pourrait empêcher la transmission du virus de la mère et l’enfant ! ” (apic/be)



