Afrique du Sud: Le sida est une «véritable tragédie», dénonce la journaliste Else Strivens

Déjà 2,1 millions de décès, rappelle la nouvelle présidente de l’UCIP

Jacques Berset, agence Apic

Sherbrooke/Johannesburg, 12 juin 2007 (Apic) Le sida a déjà tué 2,1 millions de personnes en Afrique du Sud et l’espérance de vie est tombée à 44 ans. C’est une «véritable tragédie» qui touche tous les milieux, spécialement les plus pauvres. La famille traditionnelle africaine est en voie de disparition en maints endroits et la pandémie est en train de redéfinir la démographie du pays, dénonce la journaliste sud-africaine Else Strivens.

Représentante de la Conférence des évêques catholiques d’Afrique du Sud dans la commission interreligieuse de la télévision publique sud-africaine SABC, Else Strivens est depuis vendredi 8 juin la nouvelle présidente de l’Union catholique internationale de la presse (UCIP) (voir infra). Elle est depuis deux décennies journaliste à Trefoil (»trèfle», symbole de la Trinité), revue catholique trimestrielle sud-africaine, dont elle est actuellement rédactrice en chef.

Dans certaines régions, la pandémie touche entre 30 et 40% de la population. Le nombre disproportionné de femmes infectées dans certaines régions souligne le statut socio-économique inégal des femmes, la pauvreté, la désintégration de la famille, le manque d’accès aux ressources et aux infrastructures sanitaires, déclare à l’Apic la journaliste sud-africaine d’origine hollandaise. Des études sociologiques ont montré que dans des zones très pauvres d’Afrique du Sud, la proportion est déjà d’un adulte pour dix enfants, témoigne Else Strivens. La génération active est la plus touchée. Près des 2/3 des personnes porteuses du VIH dans le monde vivent dans l’Afrique subsaharienne.

Apic: Vous parlez du sida comme d’une tragédie nationale en Afrique du Sud.

Else Strivens: Effectivement, on pourrait même parler de «génocide», face à l’ampleur du drame. Il faut remarquer qu’en Afrique du Sud, il y a de nombreuses personnes qui n’ont pas accès aux traitements, sans parler qu’on rencontre encore trop souvent un déni de la réalité du sida. Nombre de personnes refusent de se faire tester, elles ont peur de se découvrir séropositives, alors elles préfèrent ne pas savoir. La contamination suit ainsi son cours.

Dans les zones rurales éloignées des centres, les gens n’ont pas accès aux dispensaires. Même s’ils obtiennent des traitements gratuits, ils n’ont pas les moyens de se payer les transports pour se rendre dans les centres de santé, souvent éloignés. Il faut également trouver assez de personnel qualifié pour ces dispensaires.

Quand les parents sont malades et meurent, les orphelins plus âgés doivent s’occuper des plus petits. Imaginez qu’il y a déjà plus d’un demi million d’orphelins et plus de 2,1 millions de morts, selon les statistiques de Caritas International. Nous pensons qu’il y a aujourd’hui 5 à 6 millions de personnes avec le VIH, sur quelque 45 millions d’habitants recensés en Afrique du Sud. Si vous pensez que la moitié de notre population n’a pas 19 ans, cela signifie qu’en moyenne, nous avons une prévalence de plus de 20% de personnes avec HIV parmi la population adulte (*). Ce n’est que le tiers des malades qui ont accès aux traitements, mais le gouvernement a la volonté d’atteindre la moitié à la fin de l’an prochain.

Apic: Que cela signifie-t-il pour la société sud-africaine ?

Else Strivens: L’avenir de notre société est en jeu: nous perdons notre population active. Le domaine de la santé est particulièrement touché: il manque désormais du personnel médical, des médecins. Certains sont atteints par la maladie, mais d’autres, à cause de plus hauts salaires, vont simplement travailler à l’étranger, notamment dans les pays européens, au Canada, en Australie, en Nouvelle-Zélande.

On remarque aussi que de nombreuses personnes – soit dans le corps médical, soit dans le corps enseignant – sont décédées du sida. La pandémie touche toutes les couches de la société, pas seulement les pauvres. Je connais des gens autour de moi qui sont atteints, à l’imprimerie avec laquelle je travaille par exemple. Le jardinier qui venait chez nous une fois par semaine, originaire du Zimbabwe, est décédé du sida. Il refusait de se faire tester – il disait qu’il avait des vers dans l’estomac – et il est rentré à la maison pour y mourir dans sa famille.

Nous connaissons tous des gens proches qui sont morts ainsi. Nous n’avons pas le droit, légalement, de suggérer à quelqu’un qu’il a le sida. Ce que j’essaye de faire, c’est de demander aux personnes concernées d’aller se faire contrôler pour la tuberculose (TB). (**)

Apic: Il y a donc, chez de nombreuses personnes, un refus de voir cette maladie?

Else Strivens: C’est vrai. Pour une partie de la culture traditionnelle africaine, la maladie est le résultat d’une punition, et le fait de reconnaître être atteint, c’est l’aveu que l’on aurait fait du mal à la communauté. Par conséquent, cela rend très difficile d’admettre que l’on est malade. La connaissance des virus, des bactéries, peut être acquise, mais il reste encore beaucoup de gens en Afrique du Sud qui pensent dans les catégories de la tradition.

On a accusé le gouvernement sud-africain de nier le problème, mais ce n’est pas tout à fait vrai. Le gouvernement disait simplement que si l’on ne combattait pas la pauvreté, on ne résoudrait pas le problème. A mon avis, la polémique était due à une certaine distorsion des faits due aux médias. Il faut dire qu’après la fin du régime d’apartheid, qui a vu en 1994 les premières élections multiraciales en Afrique du Sud, le surgissement du sida n’a pas été apprécié à sa juste mesure. Nous ne pouvions pas croire qu’une telle tragédie pouvait arriver, nous avions du mal à le croire dans la nouvelle Afrique du Sud, qui avait réussi à résoudre ses problèmes d’apartheid sans guerre civile.

Apic: Pourquoi y a-t-il une telle croissance de la pandémie en Afrique du Sud ?

Else Strivens: La maladie s’est répandue le long des voies de communications, et dans les régions où sévissait la guerre, comme dans les régions proches du Mozambique, au Natal, au Limpopo… Des femmes sont forcées par la misère à se prostituer dans les centres où s’arrêtent les camionneurs.

Quand vous avez la guerre et la violence, les structures – notamment la famille – s’effondrent. Les hommes n’ont pas leur femme à leurs côtés, alors le risque est grand qu’il y ait des viols, de la prostitution. Vous connaissez les histoires des soldats en poste longtemps loin de leur famille. D’autre part, de nombreuses personnes qui soignaient les malades, notamment les infirmières, n’étaient pas conscientes qu’elles pouvaient être infectées par les fluides des malades. Au début, elles n’avaient pas même de gants en plastique, faute de moyens. Les gens ne réalisaient pas que le sida était si dangereux.

Apic: Que fait l’Eglise dans cette situation ?

Else Strivens: L’Eglise s’engage avec force pour venir en aide aux orphelins du sida; elle aide à mettre en place des dispensaires, afin que les malades aient accès aux soins. Elle essaie aussi d’éduquer les gens. Elle fait un travail remarquable.

Le bureau sida des évêques d’Afrique du Sud a tout un réseau de projets à travers le pays. L’Eglise est très respectée au niveau international pour tout ce qu’elle fait dans ce domaine. Bien sûr, il y a le problème du préservatif. L’un de nos pasteurs, Mgr Kevin Dowling, évêque de Rustenburg, à une centaine de kilomètres au nord-ouest de Johannesburg, en a parlé au plan national et international. Il s’est dit en faveur de l’utilisation des condoms pour prévenir la dissémination du sida. L’évêque travaille notamment dans les slums de Rustenburg, où l’on trouve parmi les plus importantes mines de platine du monde.

Des paroisses de son diocèse tentent de venir en aide aux femmes vulnérables qui viennent du Zimbabwe et se prostituent pour pouvoir survivre. Pour Mgr Dowling, il est plus important de protéger la vie que de discuter de la question du préservatif. L’évêque sud-africain estime certes que «l’abstinence est un bel idéal, mais que cela ne marche pas dans toutes les circonstances». Il s’est fait réprimander pour cette position, mais des évêques sud-africains partagent sa position.

Sur le terrain, nous travaillons ensemble contre la pandémie avec les autres religions depuis 1994, mais l’Eglise et la culture sud-africaine en général ont de la difficulté à parler de la sexualité, à trouver les mots pour exprimer ce qui est souvent considéré comme un tabou. Ces mots sont souvent absents du vocabulaire dans les langues africaines. Nous espérons d’autre part que le Vatican va revoir sa position dans certains cas et nous attendons un document à ce sujet. JB

(*) Selon le Département d’Etat américain, il y a quotidiennement en Afrique du Sud quelque 1’700 nouvelles infections.

(**) Le VIH/sida est le plus puissant activateur de l’infection tuberculeuse latente à la maladie clinique active chez les sujets infectés, et on assiste à une forte croissance de la morbidité et de la mortalité par la co-infection TB/sida en Afrique du Sud, ndr.

Encadré

Une femme nouvelle présidente de l’Union catholique internationale de la presse (UCIP)

La journaliste sud-africaine Else Marie José Strivens, chercheuse en chimie de formation, mère de cinq enfants adultes, a été élue vendredi 8 juin nouvelle présidente de l’UCIP. L’UCIP, une organisation internationale catholique (OIC) reconnue par le Vatican, a fêté ses 80 ans lors de son dernier congrès mondial tenu du 3 au 10 juin à l’Université anglicane Bishop’s, dans la ville québécoise de Lennoxville, près de Sherbrooke, dans les Cantons-de-l’Est. Organisé sous l’égide de l’Association canadienne des périodiques catholiques (ACPC), le Congrès portait sur le thème «Médias et religion: un risque ou une chance?»

Else Strivens succède au professeur brésilien Ismar de Oliveira Soares, élu à la tête de l’Union catholique internationale de la presse lors du 19ème Congrès mondial de l’UCIP à l’Université de Fribourg en 2001. Professeur de psychologie de la communication à l’Université de Sao Paulo, il avait succédé à la première femme présidente de l’UCIP, la journaliste malaisienne d’origine chinoise Theresa Ee-Chooi. JB

Des photos d’Else Strivens sont disponibles auprès de l’Apic. Courriel: apic@kipa-apic.ch (apic/be)

12 juin 2007 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 7  min.
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