Philippe Desbrosses est l'un des pionniers de l'agriculture bio en Europe | © Raphaël Zbinden
Suisse
Philippe Desbrosses est l'un des pionniers de l'agriculture bio en Europe | © Raphaël Zbinden

Agriculture bio: plaidoyer pour les "crapauds fous"

25.01.2018 par Raphaël Zbinden

La monoculture intensive détruit les sols et la biodiversité sur toute la planète. Face à cette urgence existentielle, le spécialiste de l’agriculture bio Philippe Desbrosses a démontré, le 23 janvier 2018 à Lausanne, que des modes de production agricole efficaces, durables et respectueux de l’environnement existaient.

Une légère odeur de soupe flotte dans la salle des fêtes du Casino de Montbenon, à Lausanne. C’est celle qui attend les participants, à la fin de la conférence. Car dans le cycle de conférence “Tout peut (encore) changer”, organisé conjointement par l’association lausannoise Théofil, le centre socioculturel lausannois Pôle Sud, et les œuvres d’entraides catholique Action de Carême et protestante Pain pour le prochain, les choses ne se passent en effet pas comme à l’ordinaire.

Le Mexique ne possède plus que 9% de terres arables

“Je suis ici pour multiplier les crapauds fous”, lance en guise de parabole Philippe Desbrosses, à une assemblée où se côtoient toutes les tranches d’âge. L’agriculteur français, docteur en sciences de l’environnement et expert auprès de l’Union européenne fait référence à l’hécatombe annuelle des crapauds sur les routes d’Europe. Cette espèce de batraciens est gravement menacée dans sa survie par le développement des infrastructures de transport humaines. Mais les spécialistes ont repéré qu’un certain nombre de ces animaux montraient des comportements alternatifs. Au lieu de traverser au péril de leur vie les axes routiers, comme la grande majorité de leurs congénères, ces “crapauds fous” empruntent des itinéraires plus longs mais moins risqués.

Pour Philippe Desbrosses, les promoteurs de l’agriculture durable sont ainsi similaires à ces amphibiens “rebelles”, qui ne suivent pas le troupeau. Ils représentent peut-être “l’espoir de l’espèce”.

Les sociétés humaines menacées

Car l’expert ne cache pas que la situation actuelle est préoccupante pour le genre humain. Lors de cette conférence intitulée “Restaurer notre lien à la terre pour mieux nourrir les humains”, il s’étend en particulier sur le problème de la destruction des sols. Les Etats-Unis perdent ainsi près de deux milliards de tonnes d’humus par an. Ce qui occasionne, en passant, une perte financière de 47 milliards de dollars. Et la situation est la même partout dans le monde. Le Mexique ne possède ainsi plus que 9% de terres arables. Cette situation mène à trouver constamment de nouvelles terres à cultiver, accélérant le déboisement et la désertification.

Le labour à très grande échelle des terrains libère en outre de grandes quantités de carbone dans l’atmosphère. Ce qui renforce le dérèglement climatique.

Dans le même temps, la biodiversité est durement affectée, dans de nombreux endroits du monde, par l’utilisation de produits chimiques dans l’agriculture intensive. L’ampleur de ces pertes menace le fonctionnement des écosystèmes de la terre et la pérennité des sociétés humaines.

Retrouver une agriculture oubliée

Mais comment nourrir une population mondiale en pleine croissance sans le recours à une agriculture intensive? Si beaucoup affirment que c’est impossible, ce n’est pas le cas de Philippe Desbrosses. L’expert agronome, à l’origine des principaux mouvements bio en France, a parcouru le monde et étudié de nombreux modes de production agricoles alternatifs.

Il s’agit souvent de modèles anciens qui ont été oubliés dans l’avancée frénétique de la modernité. Philippe Desbrosses mentionne notamment le cas de la région indienne du Rajasthan. Cette province est connue pour être particulièrement désertique. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Avant la colonisation britannique, les populations locales avaient creusé des séries de bassins qui récoltaient l’eau de la mousson et permettaient d’alimenter les nappes phréatiques. Les Anglais, considérant que l’eau stagnante était malsaine, avaient fait combler tous les bassins.

“Des choses toutes simples à mettre en œuvre, et des miracles sont à la clé”

Or un fonctionnaire local, à force de courage et de persévérance, a réussi, il y a quelques années, à lancer un mouvement de remise en état de ce système d’irrigation. Résultat: dans les zones où les bassins ont été réaffectés, la végétation est revenue, les rendements agricoles et les revenus des paysans ont fortement augmentés.

Cependant, en Inde, aucune administration n’a soutenu ce mouvement, ou tenté de le transposer ailleurs. “Parce qu’il n’y a aucun pot-de-vin, aucune manne financière à retirer de cette activité”, commente Philippe Desbrosses. Il explique que dans la plupart des cas, ces initiatives ne sont pas supportées parce que les élites n’y trouvent aucun intérêt personnel.

Les jésuites et “le riz qui a beaucoup d’enfants”

Le président de l’association Intelligence verte projette également un film sur une méthode “révolutionnaire” de production de riz, à Madagascar. Le Système de riziculture intensive (SRI) (System of Rice Intensification en anglais) est un système 100 % naturel, découvert et mis au point à Madagascar en 1983 par le Père Jésuite français Henri de Laulanié. Il permet de multiplier les rendements par 2 à 6 tout en consommant 2 fois moins d’eau et 10 fois moins de semence. Le SRI respecte la biodiversité et limite le dégagement de gaz à effet de serre.

La salle des fêtes du Casino de Montbenon était pleine pour la conférence | © Raphaël Zbinden

Ce système du “riz qui a beaucoup d’enfants”, comme on l’appelle à Madagascar, est désormais pratiqué dans plus de 35 pays.

Philippe Desbrosses en conclut que “la transition écologique implique des choses toutes simples à mettre en œuvre, et des miracles sont à la clé”.

Transition à la suisse

La deuxième partie de la conférence a été marquée par le témoignage d’une agricultrice bio locale. L’ingénieure agronome Danielle Rouiller exploite biologiquement un domaine à Cernier (NE). En 2014, elle a repris, avec une coopérative, le verger d’Evologia, afin de le transformer en permaculture (gestion de systèmes agricoles productifs qui possèdent les caractéristiques de diversité, de stabilité et de résilience des écosystèmes naturels).

Danielle Rouiller est agricultrice bio dans le canton de Neuchâtel | © Raphaël Zbinden

Elle ne cache pas les difficultés, notamment au niveau financier, à opter pour cette voie d’agriculture particulière. Mais elle affiche aussi sa satisfaction de pouvoir ainsi respecter la terre. Elle estime que pour qu’un changement s’opère dans l’agriculture suisse, la première étape serait de créer des liens et des structures d’échange entre exploitants, pour que chacun puisse s’inspirer des expériences des autres.

L’homme, une espèce en voie d’apparition

Finalement, Philippe Desbrosses rappelle que les crises actuelles ne peuvent être surmontées sans la solidarité de tous. “Il s’agit de faire comprendre à l’humanité qu’elle doit éviter d’aller se fracasser sur le mur de ses désirs fous”. Car contrairement à celle des crapauds, cette “folie” n’est pas bonne. Mais l’ingénieur agricole émet l’espoir que la conscience naissante d’une partie de plus en plus grande de la population permettra de créer un autre monde, juste et durable. L’humain est peut-être ainsi, plus qu’un règne condamné à disparaître, “une espèce en voie d’apparition”. (cath.ch/rz)


Tout change à “Tout peut (encore) changer”

Cette conférence faisait partie du cycle “Tout peut (encore) changer”, organisé conjointement par l’association lausannoise Théofil, le centre socioculturel lausannois Pôle Sud, et les œuvres d’entraides catholique Action de Carême et protestante Pain pour le prochain.

De novembre 2017 à avril 2018, entre conférences, témoignages, ateliers et moments de convivialité, le cycle explore les dimensions intérieures de ce changement à travers différents champs: les mouvements citoyens, l’agriculture et l’alimentation, l’éducation, l’économie et l’écologie.

La manifestation du 23 janvier s’est ainsi inscrite dans l’esprit de la “transition”, en s’articulant notamment sur un mode plus participatif. A la fin de la conférence, les auditeurs ont été invités à se mettre en groupe de 5 à 6 personnes pour échanger sur les questions soulevées, pendant une dizaine de minutes.

Les participants ont également pu partager une soupe, dans un moment de convivialité.

La soirée s’est terminée par un moment de convivialité autour d’une soupe | © Raphaël Zbinden

Le financement de la manifestation s’est également réalisé sur le mode de la “participation libre et consciente”. Si cette dernière était obligatoire, il appartenait néanmoins à la personne de choisir le montant à déposer dans le chapeau qui attendait à la sortie de la salle. “Une pratique de solidarité où chaque personne peut bénéficier du même produit ou du même service en impliquant une notion de responsabilisation et d’entraide dans l’échange”, ont expliqué les organisateurs. RZ


Philippe Desbrosses, né en mai 1941 en Sologne, est agroécologiste, scientifique et écrivain. Il est l’un des principaux pionniers de l’agriculture biologique en Europe. Il est notamment à l’origine du label AB et des plus grands mouvements bio en France et en Europe. Il a cofondé et préside l’association Intelligence verte. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont Guérir la terre (Albin Michel, 2010), Manifeste pour un retour à la terre (Dangles, 2012), ou encore Face à l’univers (Autrement, 2015). RZ


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