Albanie: témoignage du prêtre dissident Simon Jubani (081193)

«On ne parle plus de communisme, mais rien n’a changé»

Hasselt, 8novembre(APIC) «Malgré les élections législatives de 1991 et

1992, rien n’a changé en Albanie», estime l’abbé Simon Jubani. Ce prêtre

catholique, âgé de 66 ans, dont 25 passées dans les geôles communistes, affirme que le pouvoir reste aux mains des mêmes clans qui ont conduit le

pays à sa perte depuis 50 ans. Selon lui, les catholiques restent des citoyens de troisième zone.

Simon Jubani ne mâche pas ses mots pour les dirigeants de son pays: «A

Tirana, tant le président musulman Sali Berisha, que le premier-ministre

orthodoxe Alexander Meski et le président catholique du parlement, Pieter

Arnhori, font partie des mêmes clans. Ils ont sur la conscience le plus radical des génocides pratiqué en Europe. Ils ne se qualifient plus de communistes, mais c’est la seule chose qui ait changé en Albanie. On ne voit

pas poindre de véritable démocratie.»

Les catholiques qui forment 13% de la population sont des citoyens de

troisième zone, derrière les musulmans et les orthodoxes. Ils n’ont pas de

siège au parlement, ni au gouvernement. La partie nord du pays, autour de

Shkodre, l’ancienne Scutari, potentiellement la plus riche est devenue la

plus pauvre, dénonce l’abbé Jubani.

Rescapé de 25 ans d’emprisonnement

Simon Jubani est un des rares prêtres albanais à avoir survécu à la dictature communiste d’Enver Hoxha. Séminariste, il n’a que 17 ans au moment

où les communistes prennent le pouvoir à Tirana en 1944. Deux ans plus

tard, après la fermeture des séminaires, il s’oriente vers la médecine et

devient radiologue. Mobilisé en 1947, alors que la guerre civile fait raen Grèce, il survit «par miracle». Rendu à la vie civile en 1950, il reprend son emploi de radiologue et effectue dans la clandestinité des études

de philosophie et de théologie.

Ordonné prêtre en 1957, il est envoyé dans la région montagneuse de la

Mirdita, au nord-est du pays, pour prendre en charge cinq paroisses. «Il

était convenu, précise-t-il, que je m’occuperais seulement des sacrements.

Pas question de prêcher. Il fallait éviter de se faire arrêter.» Une menace

qui n’impressionne pas le jeune prêtre qui est arrêté en 1964 et condamné à

dix ans de travaux forcés. Jubani refuse les travaux forcés et est transféré à la prison de Burreli. Il y restera enfermé durant 25 ans. «La seule

chose que l’on ne m’a pas empêché d’avoir ce fut les livres. Nous en avons

copié des centaines, à la manière des moines du Moyen-Age, puis on se les

passait. J’ai lu tous les classiques. Nous avions même une traduction de la

Bible et de «L’imitation de Jésus Christ».

Pendant des années, poursuit l’abbé Jubani, «j’ai écrit au chef du parti

et de l’Etat Enver Hoxha. Comme le prophète Nathan l’avait fait autrefois

pour le roi David, j’ai franchement dit à cet homme ce que je lui reprochais.» Des lettres qui ne restèrent pas sans effet: le prêtre est condamné

quatre fois successivement avant d’être classé comme «individu dangereux»

et relégué dans une cellule isolée, parfois pieds et poings liés.

En novembre 1990, le vent de la «perestroïka» souffle de Moscou et Simon

Jubani est libéré. Il est alors le premier prêtre à célébrer publiquement

la messe depuis 1967. Aujourd’hui, il est retourné dans la vallée de la

Mirdita, où il est le seul prêtre pour 200 communautés. La région, malgré

ses richesses naturelles, manque d’infrastructures élémentaires. Tout part

vers le sud du pays, dénonce l’abbé Jubani, là où vivent musulmans et orthodoxes. Les catholiques n’ont qu’à jouer les mendiants.

«La seule constante est la volonté de détruire la communauté catholique»

«Les clans qui se partagent le pouvoir essaient de mettre les Américains

de leur côté. En attendant, depuis des années rien n’a changé en Albanie.

La seule constante au cours de son histoire récente est la volonté de détruire la communauté catholique». Un peu amer, Simon Jubani regrette que le

pape Jean Paul II n’ait pas «appelé les choses par leur nom» lors de sa visite en Albanie le 25 avril dernier, comme il l’a fait au Soudan. «Voulaitil ménager les relations délicates avec les orthodoxes et les musulmans?»

Sujet de satisfaction par contre, le langage sans équivoque des nouveaux

évêques qui ont dénoncé la discrimination subie par les catholiques sur les

plans politique, économique, culturel et religieux. Pour Simon Jubani, les

musulmans ne laissent subsister aucun doute sur leurs intentions: ’Nous

sommes délivrés des communistes, disent-ils, mais pas encore des chrétiens’. Par chrétiens, ils entendent surtout catholiques. «Nous, catholiques albanais, voulons appartenir à l’Europe, souligne le prêtre. Mais ce

n’est pas le cas des orthodoxes, ni des musulmans, ils ne veulent pas de

l’Europe».

Pour l’avenir l’espoir de l’abbé Jubani est précisément ancré dans l’Europe. «L’Albanie est un énorme tas de décombres. (…) Le désastre est matériel et spirituel. Il nous faut tout reconstruire, alors que notre parlement et notre gouvernement restent sous la domination des mêmes clans. Rien

ne changera tant que l’Europe n’exercera pas de pressions suffisantes pour

exiger le respect de nos droits, la restauration de nos valeurs et le

transfert du pouvoir à des gens honnêtes et compétents». (apic/cip/mp)

8 novembre 1993 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 3  min.
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