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apic/ACAT/Yavuz Binbay

APIC-Témoignage

Bernard Bavaud, Agence APIC

Fribourg: Les membres de l’ACAT rencontrent (151194)

«leur ancien prisonnier politique»

Yavuz Binbay, le Kurde qui ne cède pas

Fribourg, 15novembre(APIC) Yavuz Binbay, de Van en Turquie, résistant

kurde persécuté et forcé de s’exiler, a rendu visite samedi aux membres

fribourgeois de l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture

(ACAT). Accompagné de sa femme Hülya et de ses deux fils de 14 et 9 ans,

Yavuz Binbay a remercié chaleureusement ses amis des lettres reçues de

Suisse dans ses prisons en Turquie. Arrivée à Genève le 9 septembre, la famille Binday vient d’obtenir l’asile politique en Suisse. Récit d’une émouvante rencontre.

Yavuz sort de sa poche une petite photo d’enfant, glissée une fois dans

une lettre venue de Suisse. Une photo reçue dans sa prison. Une photo qu’il

porte désormais toujours sur lui. Il a regardé ses amis et a dit simplement: «Si vous saviez comme la photo de cet enfant m’a soutenu dans mes moments difficiles».

«Même si je ne vous connaissais pas personnellement, vos lettres m’ont

apporté un réconfort immense. Votre chaleur humaine m’a aidé, dans les moments noirs de la torture, à rester ferme dans ma lutte pour la justice.

Votre aide précieuse, pour je puisse venir en Suisse – même s’il est dur de

quitter son pays! -, me donne de l’espoir. Je veux continuer à faire quelque chose pour mon peuple chez vous». Ce furent les premières paroles de

Yavuz Binbay aux membres de l’ACAT réunis à la salle de la paroisse protestante de Fribourg. Emotion de connaître celui que l’on soutient depuis des

mois. Emotion de l’ancien prisonnier qui dit merci à ceux qui l’ont porté

dans sa longue, parfois insoutenable souffrance. Sentiments d’affection.

Rencontre simple et cordiale, qui prouve que des mouvements comme l’ACAT ou

Amnesty international ont parfois une importance primordiale dans la vie

d’un être.

La lutte du peuple kurde

Jacqueline Sammali, présidente de l’Association Suisse-Kurdistan, présente aussi à Fribourg, a résumé le sens de cette rencontre. Elle a rappelé

comment, lors d’un voyage en Turquie en 1991, elle se trouvait à Van avec

le pasteur Corbaz de Lausanne et François de Vargas. «Nous étions au local

de l’Association des droits de l’homme et j’étais très impressionnée de

voir l’activité des gens travaillant là. Les paysans de la région venaient

raconter les tortures que Yavuz Binbay avait subies. C’est le courage de

tout ce monde qui a permis de connaître en Europe le combat du peuple kurde. Chacun osait se mettre en danger pour raconter la vérité et dire aux

témois venus de l’extérieur: ’Voilà ce qui se passe chez nous’. Il ne faut

pas l’oublier. Derrière Yavuz, il y a tout un peuple pour lequel on va continuer de se solidariser».

Yavuz Binbay a décrit lui-même son combat pour le peuple kurde. Président de la section des droits de l’homme à Van, ce simple commerçant, a dénoncé aux médias les violations graves et massives contre le peuple kurde,

qui à ses yeux, subit un véritable génocide: «A cause de mes activités de

dénonciation, j’ai passé 8 ans en prison. Souvent j’ai été torturé lors de

longues séances d’interrogatoire. Après le coup d’Etat de 1980, la plus

grave aggression subie, fut celle de mars 1992. Des militaires et des policiers m’ont frappé si fort que j’ai été considéré comme mort. On m’avait

déposé dans une morgue. Comme je vivais encore, on m’a alors transporté à

l’hôpital, puis en prison. Il y a eu aussi fréquemment des menaces de mort

contre moi et ma famille.

«La prochaine foi, on ne loupera pas ton mari»

La torture psychologique fut très dure à supporter, surtout quand on menaçait de mort ma femme et mes enfants. On a aussi saccagé mon magasin. Durant cette période, beaucoup d’amis ont été tués ou emprisonnés. Cette répression continue. Un jour de février 1994, j’ai été suivi par deux types

des forces spéciales. Ils m’ont arrêté puis balancé dans la fosse d’un

ascenseur. Conséquence: os du bassin cassés et des fractures multiples aux

bras. Après deux jours dans un hôpital de Van, j’ai été transféré ensuite

dans un autre hôpital à Ankara. Pendant ce temps, on téléphonait à ma femme: «La prochaine fois, on ne loupera pas ton mari!». Oui j’ai aussi beaucoup souffert des téléphones reçus en prison où l’on me faisait écouter le

cri d’amis torturés, dont plusieurs allaient être assassinés peu aprés.

Quand ma femme demandait des nouvelles à la police ou à l’armée, elle recevait cette réponse glaciale: «Pourquoi te préoccupes-tu de lui? C’est un

traître!»

Yavuz Binbay parle calmement, la tête haute, apparemment sans haine.

Avec cette conviction profonde chevillée à toute son existence: Sa lutte a

un sens. «Mon activité et celles de mes compagnons consistent à empêcher

trop de souffrances. En dénonçant la déportation des villageois et la destruction de leurs maisons, il s’agit d’alerter l’opinion publique dans mon

pays et aussi au plan international. Abordant la question des huit députés

kurdes en procès, il précise. S’il n’y avait pas eu alerte à l’opinion internationle, ils auraient pu être assassinés, comme ils l’ont fait pour le

député Mehmet Sincar».

Deux ans de prison pour Hülya

Hülya, l’épouse de Yavuz, a elle aussi connu la répression et la prison.

Elle était alors enceinte de deux mois. Son premier enfant. Elle a passé

deux ans en prison. Le plus terrible, fut les tortures psychologiques teintées d’ironie blessante. Elle raconte les appels téléphoniques au milieu de

la nuit et qui sussuraient méchamment: «Comment peux-tu vivre avec un traître! Des insultes atroces. Puis la menace: «Toi aussi tu y passeras. On va

tous vous tuer!»

Un force intérieure

Yavuz Binbay explique simplement où il trouve sa force intérieure. «Comme intellectuel, j’ai vu la souffrance de mon peuple. Tout ce qu’il subit.

A la longue, on se sent lié au destin du peuple qui a droit, comme les autres, à la dignité. En prison je me sentais très uni à mon peuple. C’est

difficile d’exprimer ce que l’on ressent intérieurement. Mais en essayant

d’aider quelqu’un qui souffre, pour que s’arrête un jour cette souffrance,

alors oui, cà donne une force au fond de toi. Et tu continues à croire

qu’il vaut la peine de recommencer à lutter».

Samedi soir, les militants de l’ACAT n’avaient pas besoin de beaux discours sur la solidarité. Un homme, une femme, deux enfants devant eux leur

ont dit tout simplement la valeur du courage quotidien, le sens de vies

données et offertes. La reconnaissance réciproque, entre Kurdes et Suisses,

pouvait s’exprimer. Avec un poids de larmes et de joie partagée. (apic/ba)

15 novembre 1994 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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