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Alger: Mgr Henri Teissier:»Je me préoccupe davantage (070297)

de l’avenir de la société que de l’avenir de l’Eglise»

Louvain-la-Neuve, 7février(APIC) De passage, à Louvain-la-Neuve, en Belgique cette semaine, Mgr Henri Teissier, archevêque d’Alger, a accepté de

rencontrer quelques journalistes. Sans se prononcer sur les tenants et les

aboutissants de la crise et des violences actuelles qui secouent l’Algérie,

l’archevêque âgé de 68 ans et qui fêtera cette année 25 ans d’épiscopat en

Algérie, a tenu à exprimer son attachement à la population dont il partage

la vie de tous les jours.

L’assassinat, au début du mois d’août dernier, de Mgr Pierre Claverie,

évêque d’Oran, a créé un choc profond dans la population. «La souffrance de

la communauté chrétienne a été aussi ressentie par de très nombreux musulmans. Quand j’ai présidé les funérailles de Mgr Claverie à Oran, la cathédrale était remplie d’amis algériens et les musulmans étaient bien plus

nombreux que les catholiques. Il n’y avait pas que des représentants officiels, mais beaucoup de gens simples. Ils étaient atteints autant que nous.

Pierre Claverie était un homme très présent, chaleureux. C’était un frère,

un guide, un ami, pas seulement pour nous, chrétiens, mais pour bien d’autres. Nous nous retrouvons les uns et les autres victimes de la même violence.»

Aujourd’hui Mgr Teissier déclare d’abord sa grande tristesse de voir que

se prolonge, et que s’aggrave par moments, la période de violence. Même si

c’était pratiquement annoncé à l’approche du mois de Ramadan. Cette violence pèse d’un grand poids sur toute la société. En outre, la gravité des

questions posées approfondit aussi les interrogations que chacun porte en

lui-même et l’invite à réfléchir à sa relation avec les autres. Mais à côté

de cette souffrance, il y a aussi une joie de pouvoir dépasser des barrières historiques entre les communautés religieuses, dans une interpellation

que l’on porte ensemble. Ceci explique aussi pourquoi nous restons : quand

on se sent membre d’une famille, il est difficile de l’abandonner et de renoncer à espérer pour elle.»

Pleurer avec ceux qui pleurent

«Quand on est en présence d’une famille qui pleure un de ses membres tué

dans la dernière explosion, on partage d’abord les interrogations qui portent au plus profond de l’humain. Le dialogue interreligieux n’a plus alors

qu’une importance académique, relève Mgr Tessier. La question majeure est

bien plus forte, plus spirituelle et plus humaine en même temps : il y va

de la vie qu’il faut assumer ensemble. Une vie évidemement lourde de questions religieuses. Devant Dieu, comment comprendre cette violence ? Comment peut-on imaginer lui donner une signification religieuse ? Qu’en estil des relations entre la religion et l’Etat ? Que peut dire la religion

sur la condition féminine: peut-on tirer argument de la religion pour empêcher la femme de jouir de sa dignité ?»

«Il y a des remises en cause des traditions. Mais elles ne sont pas dues

à notre présence. Elles sont dues aux questions que les personnes portent

en elles. Entre autres : comment en est-on arrivé là ? Comment des enfants

de notre peuple ont-ils pu s’engager dans cette violence ? Ces questions

sont d’autant plus déchirantes que, dans une même famille, il arrive que

des personnes se réclament de camps différents.»

Au-delà de la violence

On se donnerait, cependant, une image déformée de l’Algérie si l’on

réduisait ce qui s’y vit à la violence, poursuit l’archevêque d’Alger.

«Dans ce pays de 2,5 millions de km2, dont la taille fait cinq fois la

France, la vie continue. On n’a coupé ni l’électricité, ni le gaz, ni

l’eau. Les gens travaillent et ceux qui se mettent en grève le font, comme

ailleurs, à cause d’insatisfactions dans leurs conditions de travail. Les

enfants et les jeunes vont à l’école. 500’000 se préparent à passer cette

année leur baccalauréat. Quant à moi, qui habite dans un quartier et qui

travaille dans un autre, je me déplace tous les matins, comme des tas de

gens. Et des familles musulmanes continuent de m’inviter à l’occasion d’un

mariage ou d’une naissance. On ne peut pas concentrer l’attention sur les

aspects dramatiques, sans montrer également la continuité avec l’histoire

qui se poursuit.»

Quel avenir pour l’Eglise ?

Interrogé sur l’avenir de l’Eglise catholique en Algérie, Mgr Teissier

marque une hésitation, puis explique : «La crise est grave. Mais nous sommes plus intéressés par l’avenir de la société algérienne que par celui de

l’Eglise. Notre avenir dépend de celui de la société. Il y a des aspects

dramatiques : les départs, les attentats, les assassinats des sept moines

trappistes à Tibhérine, puis de Mgr Claverie à Oran. Mais il y a aussi des

aspects positifs : de plus en plus de apprécient notre présence à leurs côtés et pensent même qu’elle a une signification, alors qu’ils sont musulmans et que nous sommes chrétiens !

D’ici à Alger

Des attentes à l’égard de la communauté internationale ? «Quand

on souffre, on est sensible à

l’attention des autres. Nous avons chez nous trois religieuses zaïroises de

Bunia. L’une d’elle, à l’annonce des troubles dans l’est du Zaïre, est retournée dans son pays, puis elle nous est revenue, avec des lettres de prêtres qui nous faisaient part de leur sympathie. Ces lettres, évidemment,

n’ont rien changé à notre situation. Mais quel soutien !»

«Parmi les événements que nous vivons, beaucoup sont propres à l’évolution même de l’Algérie. Mais d’autres ont une portée plus large. Il est

utile de chercher à les comprendre pour réfléchir à d’autres situations :

les radicalisations idéologiques peuvent, en effet, se produire ailleurs !

A cause du mépris, de l’exclusion de la société, ou de la corruption de

certains milieux… Tout cela peut provoquer des réactions radicales !»

«Nous comptons aussi, faut-il le dire, sur la prière des commuanautés chrétiennes.»

«Je crois aussi à la réflexion de la communauté musulmane sur la lecture

des sources que l’on y a faite jusqu’ici. En Europe, des responsables musulmans ont sans doute plus de liberté pour entreprendre cette réflexion et

s’interroger sur les causes de la violence que nous traversons.»

Et l’archevêque d’Alger de conclure : «Vous le voyez, encore une fois,

le dialogue à promouvoir entre chrétiens et musulmans, chez nous comme chez

vous, est connecté à une réalité concrète. Pour nous, c’est la vie de tout

un peuple qui est en jeu. La relation inégale entre le Nord et le Sud n’est

pas étrangère à tout ce que nous vivons. Quelles initiatives faut-il donc

prendre pour donner toutes leurs chances aux sociétés du Sud ?» (apic/cipmp)

Encadré

La communauté chrétienne en Algérie compte quelques milliers de fidèles,

dispersés dans tout le territoire. Après 1962, et à la veille de l’Indépendance du pays proclamée l’année suivante, une grande partie de la population européenne a quitté le pays. Aujourd’hui, que reste-t-il sur place

comme personnes d’origine étrangère ? Quelques cooopérants et techniciens

étrangers surtout affectés à des zones spécifiques comme la pétrochimie, ou

dans des camps protégés; des diplomates regroupés dans la capitale; dans

les cadres de l’Eglise des prêtres, des religieux et des religieuses, ainsi

que des laïcs souvent célibataires; des personnes âgées, épouses chrétiennes d’Algériens; des étudiants boursiers de l’Afrique subsaharienne.

«Ces personnes sont restées en fonction de leur propre situation», observe Mgr Teissier. «C’est clair pour les épouses d’Algériens, pour les diplomates, pour les techniciens. Certains, comme les prêtres, les religieuses ou les religieux, ont certes aussi choisi de rester par motivation spirituelle. La situation de crise que l’Algérie traverse, nous la partageons

avec toute la population, avec des partenaires musulmans qui sont engagés

comme nous sur le terrain. Nous assumons avec eux cette menace, en priant

Dieu qu’il l’écarte et en souffrant avec eux.» (apic/cip/be)

7 février 1997 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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