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APIC – Reportage

Pologne:»Y a-t-il encore une vie après Auschwitz?» (030596)

Après l’affaire du carmel et du «supermarché», les

gens d’Oswiecim aimeraient pouvoir enfin respirer

Jacques Berset, Agence APIC

Cracovie/Oswiecim-Auschwitz, 3mai(APIC) Le visiteur non-averti ne se sera

aperçu de rien. Le curieux, alerté par la dramatisation médiatique, aura

été bien surpris de ne pas trouver de hautes grues et des machines de chantier en action sur le site du «supermarché» d’Auschwitz. Un centre commercial mort-né qui serait resté de dimensions «modestes», précise le conservateur de la voïvodie. D’une hauteur maximale de 4,6 m et sans enseigne lumineuse ou panneau publicitaire.

Projeté par l’homme d’affaires polonais Janusz Marszalek, président de

la société germano-polonaise Maja, le «centre commercial de la honte» ne

verra pas pourtant pas le jour. Opportunité économique pour les gens d’Oswiecim, tuée dans l’oeuf par une vague de protestations mondiale rapide et

efficace qui agace vivement les gens sur place, qui se sentent «étranglés».

Mais un sondage national a montré que 60% des Polonais ne sont pas favorables à un centre commercial en ce lieu hautement symbolique.

A l’entrée du Musée d’Auschwitz, face au grand parking où s’alignent côte à côte les nombreux cars de visiteurs, mais de l’autre côté de la rue

Stanislas Leszczynski, il faut en effet chercher des yeux l’objet du scandale. Un objet que peu de personnes qui se sont indignées ont eu l’occasion

de connaître de visu. Qualifié d’»odieux» par l’ancien ministre français

Simone Veil, déportée à Auschwitz en 1944, le projet a fait bondir d’indignation nombre de personnalités catholiques – notamment le cardinal Lustiger de Paris -, sans parler des politiciens israéliens. A tel point que

le président polonais Aleksander Kwasniewski lui-même a exigé la suspension

des travaux.

Le centre commercial, dont les recettes auraient dû servir à la Fondation Maja pour un village d’enfants orphelins, a en effet été rapidement

bloqué par les réactions horrifiées qui se sont répandues comme une traînée

de poudre dans le monde entier. Si les bâtiments en transformation – ils

sont pour la plupart déjà existant – ne sont pas inclus dans le périmètre

immédiat du Musée d’Auschwitz inscrit sur la liste des monuments du patrimoine mondial protégés par l’UNESCO, ils font bel et bien partie de la zone

protégée élargie définie en 1977.

Le conflit actuel rappelle l’affaire du carmel d’Auschwitz qui avait

fait peser il y a quelques années une lourde menace sur les relations judéo-chrétiennes. Une nouvelle fois l’image de la Pologne à l’étranger a été

ternie.

Une zone d’entrepôts délabrés

En fait, jusqu’à présent, la zone convoitée était architecturalement

très laide. L’on y trouvait des entrepôts délabrés en briques brunâtres

utilisés par des grossistes et des hangars appartenant à différentes entreprises où l’on vendait notamment des matériaux de construction, nous précise Stefan Wilkanowicz, vice-président du Comité international auprès du Musée d’Auschwitz.

Le président de ce Comité est un ancien prisonnier politique interné à

Auschwitz, Ladislas Bartoszewski, l’an dernier encore ministre des Affaires

étrangères de Pologne. Bartoszewski, au titre de membre du Conseil d’aide

aux juifs de Varsovie, a sa place de «Juste parmi les nations» au Mémorial

de l’holocauste de Yad Vashem, à Jérusalem. Le Comité comprend aussi deux

vice-présidents juifs, Kalman Sultanik, vice-président du Congrès Juif Mondial à New York, et l’historien Israël Gutman, professeur à l’Université

hébraïque de Jérusalem et à Yad Vashem.

Contre un centre commercial «sans limites»

Réuni le 31 avril, le présidium du Comité s’est prononcé à l’unanimité

contre l’idée d’un centre commercial «sans limites» à proximité du camp,

précise Stefan Wilkanowicz. Il faut profiter des 5’000 m2 anciennement prévus pour le «supermarché» situé de l’autre côté de la rue pour dégager le

Musée lui-même du restaurant, des kiosques et du parking installés actuellement à l’entrée de l’ancien camp.

Les membres du présidium du Comité sont tous d’accord pour que le terrain contesté soit affecté aux services destiné au demi-million de touristes et pèlerins qui viennent chaque année à Auschwitz, «mais nous refusons

un centre commercial qui vendrait n’importe quoi sans rapport avec le Musée

et un restaurant où l’on diffuserait de la musique ou autre chose».

Quel avenir pour la ville d’Oswiecim?

Intellectuel catholique de renom international – il fut désigné comme

médiateur par le gouvernement polonais dans l’affaire du carmel d’Auschwitz

– Stefan Wilkanowicz s’interroge aujourd’hui sur l’avenir d’Oswiecim. Il ne

se veut cependant pas un «défenseur unilatéral» des intérêts des habitants

de la ville mais essaye aussi de comprendre les réactions juives.

La ville d’Oswiecim, qui compte aujourd’hui près de 70’000 habitants,

eut le malheur d’être choisie par le Reichsführer SS Heinrich Himmler pour

y ériger le sinistre complexe concentrationnaire d’Auschwitz. Dès juin

1940, par vagues successives, toute la population polonaise des quartiers

et des villages environnants fut expulsée. La zone évacuée, nommée «Interessengebiet» du Lager (zone des intérêts du camp), atteignit bientôt 40km2.

«Il faut trouver une solution pour la ville d’Oswiecim, qui ne peut pas

rester paralysée pour l’éternité; pour cela, il faut une consultation assez

large du côté des autorités polonaises mais aussi du côté des instances internationales, car Oswiecim est devenue de facto une ville internationale».

Pour Stefan Wilkanowicz, il est nécessaire non seulement de définir la

manière de protéger les monuments existants, notamment l’ancien camp

d’Auschwitz-Birkenau, mais aussi d’aider cette ville à se développer, «sans

lui imposer continuellement des limitations, tout à fait justifiées dans

certains cas».

Les sentiments antisémites risquent de gagner du terrain

Il ne faut pas faire payer une nouvelle fois une population déjà persécutée par les Allemands: une partie des habitants furent alors déplacés,

leurs maisons situées dans la zone de protection du camp détruites. Victimes de la guerre, les habitants d’Oswiecim se sentent maintenant victimes

de la paix. Des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent pour se plaindre

de n’être plus maîtres dans leur propre ville et de devoir vivre sous la

surveillance du monde entier. Avec le risque que les sentiments antisémites

gagnent dangereusement du terrain, alimentés par les manifestations de fanatiques juifs comme le rabbin de New York Abraham Weiss. «C’est une situation explosive», note l’ancien rédacteur en chef de la revue catholique

«Znak» de Cracovie.

La guerre des symboles

Si le monde entier est si sensible à la question d’Auschwitz, c’est parce que ce lieu est devenu le symbole de l’industrie de la mort nazie. La

majorité des juifs d’Europe victimes des nazis ne sont pourtant pas morts à

Auschwitz, précise Stefan Wilkanowicz. Et la Pologne a compté de nombreux

autres camps d’extermination – Belzec, Sobibor, Treblinka, Majdanek…

Alors pourquoi précisément Auschwitz?

Une véritable «guerre des symboles» complique le problème: Auschwitz est

en même temps pour les Polonais le symbole du martyre polonais, et pour les

juifs le symbole de la «shoah». Certes, relève-t-il, moins de 10% des

morts d’Auschwitz furent polonais. Sur une estimation de 1,5 million de

victimes, essentiellement juives, on compte au moins 100’000 Polonais, aux

côtés des prisonniers de guerre soviétiques, des déportés tziganes et des

représentants de nombreuses autres nations.

Auschwitz I:essentiel dans la mémoire collective polonaise

Le camp No 1 fut le premier camp, appelé Auschwitz I. Il a d’abord reçu

les prisonniers polonais dès juin 1940, avant que d’autres camps – Auschwitz II (Birkenau-Brzezinka) et Auschwitz III (Monowitz) ne soient érigés,

auxquels furent adjoints une quarantaine de camps satellites plus petits.

Auschwitz I est le plus symbolique des camps dans la culture polonaise:des

poèmes, des mémoires, des peintures, des dessins, des films y ont été consacrés.»Il est entré dans la mémoire collective polonaise, tandis que Birkenau-Brzezinka ne joue pas le même rôle, car là-bas, il y a eu très peu de

survivants et il reste peu de documents et de textes littéraires».

A Auschwitz I, tient-on à rappeler du côté polonais, les nazis avaient

prévu d’abord d’exterminer des Polonais et d’anéantir l’intelligentsia d’un

pays qu’ils considéraient comme peuplé d’»Untermenschen», de «sous-hommes»,

à l’instar des autres peuples slaves. Là moururent par exemple presque tous

les professeurs de l’Université Jagiellonski de Cracovie. C’est pourquoi,

de nombreuses personnes d’Oswiecim avaient signé lors de l’affaire du carmel une lettre ouverte de soutien aux religieuses «au nom du droit à la

prière» pour les victimes d’Auschwitz.

Auschwitz, un «conflit entre victimes»

Les anciens prisonniers surtout – dont certains ont passé plusieurs années de calvaire à Auschwitz I – ne comprennent pas qu’on les empêche d’y

prier. L’ancienne mère supérieure du carmel d’Auschwitz, témoigne Stefan

Wilkanowicz, lui a rappelé que comme fillette, pendant la guerre, elle recevait de la nourriture destinée aux reclus juifs confinés derrière le mur

du ghetto érigé par les nazis. «On risquait sa vie à l’époque, souligne-telle, et je ne comprends pas pourquoi aujourd’hui je ne pourrais pas prier

pour les victimes».

Tout Polonais surpris à aider un Juif était alors exécuté séance tenante, pourtant de nombreuses personnes n’ont pas hésité à risquer leur vie.

Stefan Wilkanowicz en veut pour preuve que les Polonais ont la première

place dans l’»Allée des Justes» du Mémorial de Yad Vashem.

Le vice-président du Comité auprès du Musée d’Auschwitz rappelle qu’on

n’assiste pas au sujet d’Auschwitz à un conflit entre bourreaux et victimes, car dans ce cas les responsabilités sont clairement définies. Il

s’agit ici d’un «conflit entre victimes», d’autant plus pénible à vivre et

d’autant plus difficile à résoudre qu’il est chargé de telles dimensions

symboliques et d’un tel poids affectif. D’où la nécessité vitale de le résoudre par le dialogue, en collaboration avec les autorités polonaises et

les instances internationales concernées. (apic/be)

Encadré

Carmel d’Auschwitz: encore des problèmes en suspend

L’affaire du carmel d’Auschwitz – les soeurs polonaises s’installent en été

1984 dans le vieux théâtre délabré appartenant à la ville et situé à l’extérieur de l’enceinte du camp – a été partiellement réglée par le départ en

juillet 1993 des dernières carmélites. Six des 14 religieuses avaient alors

été transférées dans un nouveau couvent construit à 200m du Centre d’information, de dialogue et de prière érigé à un demi-kilomètre de l’ancien camp

de concentration.

Le litige juridique concernant la légalité du contrat de bail de l’ancien carmel passé entre l’ancienne supérieure des carmélites et une association polonaise de victimes de guerre reste encore en suspend. La municipalité d’Oswiecim et la voïvodie de Bielsko l’ont déclaré nul et le tribunal n’est pas pressé de trancher. D’autre part, les religieuses doivent encore recevoir une compensation pour la restauration du bâtiment.

Un problème plus épineux encore subsiste: la présence d’une grande croix

dans l’enceinte de l’ancien carmel. Sous cette croix, le pape Jean Paul II

a dit la messe au camp de concentration de Birkenau en juin 1979. Elle aurait dû ensuite être transférée vers le lieu où l’on construirait une nouvelle église à Auschwitz, et non pas placée à côté du vieux théâtre, près

de l’enceinte du camp. (apic/be)

3 mai 1996 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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