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APIC – Interview

Rencontre avec Rosaline Costa, militante (080296)

des droits de l’homme au Bangladesh

Les minorités dans le collimateur des fondamentalistes musulmans

Jacques Berset, agence APIC

Dhaka/Fribourg, 8février(APIC) Pas facile au Bangladesh, quand on est

femme et qui plus est quand on fait partie de la petite minorité catholique

– dans une société à près de 90% musulmane-, de militer pour la défense

des droits de l’homme et des minorités ethniques et religieuses. Placée

sous haute surveillance par le régime en place à Dhaka, Rosaline Costa ne

s’en laisse pas compter. Rencontre.

A une semaine des élections prévues pour le 15 février prochain, provoquées par la dissolution du Parlement en novembre dernier, le Bangladesh

est en proie à la fièvre électorale et à la surenchère des factions politiques. Dans ce pays où l’islam est religion d’Etat depuis 1988, les membres

des minorités religieuses et ethniques sont depuis longtemps des «citoyens

de seconde classe».

«Le chauvinisme de la majorité est évident dans presque toutes les sphères de la vie politique et sociale», témoigne Rosaline Costa, coordinatrice

de l’organisation de défense des droits de l’homme «Hotline Bangladesh» à

Dhaka. Vêtue d’un sari couleur vert pomme, ses longs cheveux de jais tressés retombant sur le dos, Rosaline Costa a l’air plutôt fluette. Mais cette

apparente fragilité dissimule mal la détermination de la militante, membre

de la Commission Justice et Paix (CJP) de la Conférence des évêques catholiques du Bangladesh, qui chapeaute «Hotline».

«Je sais que je risque gros»

«Je sais que je risque gros, car j’ai récemment édité un livre sur la

persécution contre les chrétiens et les autres minorités, et je peux être

arrêtée à tout moment en application du Special Powers Act, la Loi sur les

pouvoirs spéciaux». Depuis 1992, en raison de son travail de documentation

sur les violations des droits de l’homme et les massacres commis dans les

«Chittagong Hill Tracts», une région militarisée frontalière de l’Inde et

de la Birmanie peuplée de minorités ethniques, Rosaline Costa est dans le

collimateur des autorités. Des agents des services de sécurité gouvernementaux la maintiennent jour et nuit sous surveillance.

La militante nous explique que sa meilleure protection est fournie par

«Hotline Bangladesh», la section locale du réseau «Hotline Asia», dont le

siège central est à Hong Kong. Son travail comme coordinatrice des droits

de l’homme pour le réseau qui couvre l’Asie du Sud (Inde, Pakistan, Bangladesh, Sri Lanka, Népal), en a fait une personnalité «sensible» que le régime en place à Dhaka hésite à persécuter ouvertement.

Le sort des minorités ethniques et religieuses au Bangladesh concerne de

près la petite communauté chrétienne (0,3% de la population, une des plus

faibles proportion de chrétiens en Asie) et l’Eglise catholique en particulier, car plus de la moitié de ses 220’000 fidèles sont originaires des

populations tribales.

APIC:Rosaline Costa, partagez-vous la lutte de Taslima Nasreen, la militante des droits de l’homme du Bangladesh la plus connue à l’étranger?

R.C.:A l’époque où les fanatiques musulmans voulaient la mettre à mort elle a été frappée d’une fatwa en septembre 1993 -, j’ai été la première à

alerter les ambassades occidentales, pour qu’elles prennent contact avec

elle. Sa ligne téléphonique avait été coupée, et elle était isolée dans sa

maison. L’ambassadeur de Suède l’a cachée quelque part en ville, avant

qu’elle ne puisse quitter le pays.

Je soutiens sa lutte en faveur des droits de la femme… Mais après

avoir été la cible des fanatiques, elle a nié avoir déclaré qu’il fallait

apporter des changements au Coran, qui date du VIIe siècle, et que de nouvelles interprétations étaient nécessaires dans le contexte actuel. Pour

avoir démenti ces déclarations faites en Inde, qui avaient pourtant été enregistrées, Taslima Nasreen a perdu beaucoup de soutien dans le pays même.

D’autre part, de nombreuses femmes – spécialement celles qui travaillent

dans l’industrie du vêtement – ont considéré qu’elle essayait de les utiliser pour ses propres buts politiques, en les invitant à manifester en sa

faveur. Elle voulait devenir une figure politique, tant au niveau national

qu’international. Cependant, elle n’avait jamais écrit une seule ligne,

dans ses ouvrages, sur les souffrances de ces femmes exploitées, qui sont

plus d’un million dans cette branche de l’économie…

En fait, à côté de son livre «La honte», qui parle de la persécution de

la minorité hindoue lors de la guerre de libération en 1971, la plupart de

ses écrits concernent avant tout l’exploitation sexuelle des femmes dans la

société islamique. C’est cela qui heurte le plus les fondamentalistes.

APIC:Taslima Nasreen a récemment déclaré à l’APIC que toutes les religions, que ce soit l’islam, l’hindouisme ou le christianisme, discriminent

les femmes et que seule une législation civile moderne et un Etat laïc peuvent garantir aux femmes l’égalité des droits…

R.C.:Jusqu’à un certain point, elle a raison. En effet, toutes les religions, à des degrés divers, discriminent les femmes. Au Bangladesh, je ne

pense pas qu’on puisse changer la société islamique, raison pour laquelle

les minorités, spécialement les chrétiens, quittent le pays pour l’Europe

ou l’Amérique. Même des musulmans émigrent parce qu’ils ne peuvent supporter la pression des fanatiques.

APIC:Pourtant, votre premier ministre, la bégum Khaleda Zia, est une

femme!

R.C.:Le fait que le premier ministre soit une femme ne change rien: elle

n’est pas arrivée à ce poste en raison de ses capacités propres, mais parce

qu’elle est la veuve du chef de l’Etat Zia-ur Rahman, assassiné en 1981.

C’est lui, un militaire, qui a commencé à semer les graines du fondamentalisme dans notre Constitution.

Sous ce régime, la situation des femmes s’est beaucoup détériorée. En

1992, pour satisfaire les fondamentalistes qui l’entourent, Khaleda Zia a

mis en place dans le système d’éducation plus d’un millier d’écoles coraniques, les «madrasas», basées uniquement sur l’étude de trois matières: le

Coran, les mathématiques et le bengali, notre langue nationale. On n’y

enseigne pas l’anglais ni d’autres sujets. Le niveau scolaire a fortement

baissé. Les Universités sont également très souvent en grève. L’agitation y

est continuelle et la plupart des étudiants sont engagés politiquement. Les

affrontements armés avec morts d’hommes y sont monnaie courante.

Les communautés minoritaires ne voient pas l’avenir en rose; je reçois

de nombreuses requêtes et des demandes de recommandation pour les gens qui

s’adressent aux ambassades occidentales dans le but de quitter le pays.

C’est dû au fait que le régime actuel, davantage que les précédents, a donné libre cours au fanatisme et au fondamentalisme. (apic/be)

Encadré

Descendante d’une famille d’origine portugaise installée dans le sous-continent indien au XVIe siècle, Rosaline Costa fut religieuse 17 années durant, mais a quitté sa congrégation à cause de la guerre. Aujourd’hui, son

statut est celui d’une laïque qui a prononcé des voeux privés. R. Costa est

engagée depuis dix ans dans la défense des droits de l’homme. (apic/be)

Encadré

Les minorités au Bangladesh: lutter ou disparaître?

La population actuelle du Bangladesh est de quelque 120 millions d’habitants, à 87,4% musulmans. Selon le recensement de 1991, les 12,6% restant

appartiennent à la minorité hindoue (10,5%), et aux communautés bouddhistes et chrétiennes ainsi qu’aux groupes tribaux, dont certains sont en voie

d’extinction. Seule une minorité ethnique, les Chakmas, ont choisi la voie

de la résistance armée; d’autres minorités tendent lentement à disparaître,

ce qui renforce la théorie des militants Chakmas: «le combat ou la mort».

Parmi les minorités en danger, «Hotline» signale que les Hajongs et les

Kochs ont diminué de moitié ou davantage entre les recensements de 1911 et

de 1991. L’organisation de défense des droits de l’homme parle de «persécution silencieuse» des minorités, à mettre sur le compte du «nationalisme

bangladeshi». L’ignorance volontaire, par les gouvernements successifs, des

droits fonciers traditionnels des communautés ethniques minoritaires et

l’occupation de leurs terres par des colons bengladeshis, effectuée avec

l’appui de l’administration, ont provoqué en de nombreux endroits le déplacement des indigènes de leurs terres ancestrales et la naissance de guérillas. (apic/be)

8 février 1996 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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