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Belgique: Les crimes sexuels autorisent-ils la peine de mort? (090996)

Le cardinal Danneels en direct avec les téléspectateurs

«Pour moi aussi, le mal reste une grande énigme!»

Bruxelles, 9septembre(APIC) Au lendemain de l’annonce de la mort des deux

jeunes Limbourgeoises An Marchal et Eefje Lambrecks, le cardinal Danneels

était l’invité du magazine «Ter zake» sur la deuxième chaîne publique de

télévision en Flandre. Il y a répondu en direct à diverses questions des

téléspectateurs, en particulier sur la peine de mort.

Après la découverte des ossements d’An et Eefje dans une maison de Jumet

(Charleroi), l’hostilité de l’opinion publique reste à son comble à l’égard

de Marc Dutroux, dont certaines révélations venaient ainsi de recevoir une

macabre confirmation. L’archevêque de Malines-Bruxelles s’attendait donc à

une première question: Ne faudrait-il pas rétablir la peine de mort, abolie

cette année par le législateur? Jésus lui-même ne disait-il pas que «celui

qui entraîne la perte d’un petit mérite qu’on lui mette une meule autour du

cou et qu’on le précipite au fond de la mer?»

«La peine de mort, répond le cardinal, ne peut se justifier dans une société que lorsque tous les autres moyens ont été épuisés pour assurer la

sécurité des citoyens. Mais un Etat moderne a assez de moyens pour isoler

un criminel, éventuellement pour l’isoler à vie, et en particulier pour ne

plus le laisser en contact avec des enfants»: Quant à la parole de l’Evangile évoquée ci-dessus, le propos de Jésus, «n’est pas de réclamer la mort

du coupable, mais d’attirer l’attention sur l’extrême gravité du mal commis: il aurait mieux valu ne jamais en arriver là !»

Une évolution historique de la morale

Certains diront: la peine de mort aurait au moins l’avantage d’empêcher

tout nouvel acte odieux de la part du criminel. Le cardinal, quant à lui,

se réjouit de la suppression de la peine de mort : «Cela s’inscrit dans une

évolution historique de la morale. Que gagne-t-on à imposer un mal horrible

à celui qui a commis l’horreur ? Je déplorerai toujours qu’on doive exécuter une peine de mort. C’est une forme d’impuissance.»

A l’ère du profit

Aujourd’hui, tout se vend et s’achète, fait-on remarquer. Le primat donné à l’économie et au profit n’a-t-il rien à voir avec le trafic d’êtres

humains ? Le cardinal n’en disconvient pas : «A partir du moment où les

seuls impératifs de l’économie s’imposent, il y a de quoi s’interroger:

n’est-on pas en présence d’un développement sauvage? Or, on ne peut s’en

remettre totalement au libre marché.» L’archevêque rappelle à ce propos

quelques exigences éthiques de l’Eglise : «Il faut qu’il y ait sur l’économie un contrôle de l’Etat, et un contrôle des citoyens. Il ne suffit pas

d’accuser la société d’être mauvaise. Tous, nous faisons partie de cette

société! Chacun doit prendre conscience que ce qu’il fait à une petite

échelle peut avoir des conséquences plus graves sur plus large échelle».

L’hypocrisie de certains médias

Le cardinal Danneels dénonce aussi une certaine hypocrisie de certains

médias: ils font tout pour dénoncer la violence horrible dont des enfants

ont été victimes, mais la télévision continue de programmer des films violents et les journaux de publier des publicités au goût douteux. «Si c’est

le cas, c’est effectivement de l’hypocrisie, constate le cardinal Danneels.

On ne peut pas s’émouvoir devant un journal télévisé et se complaire, une

demi-heure plus tard, devant un film de violence.» La violence, explique-til, a partie liée avec les «pulsions fondamentales» de l’individu, que ce

soit l’instinct de mort, le désir sexuel ou l’appétit du pouvoir, explique

le cardinal, avant de rappeler : «Jésus a connu les mêmes tentations».

L’Eglise concernée

Un téléspectateur évoque des cas de pédophilie dénoncés au sein même de

l’Eglise: «Quand celle-ci demandera-t-elle pardon ?» Le cardinal ne récuse

pas les faits évoqués. Il demande qu’on les considère dans leur juste proportion et poursuit : «Je demande publiquement pardon. Je le fais en homme

libre. Quand de telles situations existent, que ce soit dans l’Eglise ou

ailleurs, il faut le signaler. Les évêques, pour leur part, ont des responsabilités à prendre pour qu’il n’y ait pas deux poids deux mesures.» L’archevêque suggére à ce sujet la création de lieux d’accueil et d’information.

Dieu en question

La présence du mal, surtout le malheur subi par l’innocent, a réveillé

chez beaucoup la question : «Pourquoi Dieu n’intervient-il pas?» «C’est une

question aussi importante pour moi que pour vous», réagit le cardinal Danneels. «Pourquoi Dieu laisse-t-il faire? Je n’ai pas de réponse. Nous savons, si nous croyons en lui, que Dieu nous veut du bien, nous fait du

bien. Mais le mal, surtout le mal qui frappe l’innocent, nous ne pouvons

pas l’expliquer. Une réponse seulement nous est donnée : Jésus, le Juste et

le Fils de Dieu selon notre foi, a été mis à mort par les hommes. Et sur la

croix, Jésus lui-même s’est écrié: Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?

Il y a une réponse, mais nous ne la connaissons pas. Nous pouvons seulement

nous battre contre le mal, et dans ce combat, Dieu est à nos côtés. Mais

pour moi aussi, le mal reste une grande énigme.»

«Mais Dieu devrait nous protéger. Or, il laisse faire !», proteste un

téléspectateur. «Je vous ai dit que moi non plus, je ne comprends pas !»,

répète le cardinal Danneels. «Je voudrais pouvoir dire à Dieu : fais donc

ce que tu dois! Mais j’ignore ce que Dieu doit faire exactement.»

Un réveil positif

Devant les drames de ces dernières semaines, la prière n’est-elle pas

inutile? «Je n’oserais pas dire que la prière ne sert à rien, ni que Dieu

n’écoute pas», répond le cardinal. Mais l’archevêque tient aussi à ne pas

s’arrêter à la prière: «Même si cela ne consolera jamais les parents de

leur chagrin, il y a dans ce qui s’est passé ces dernières semaines un réveil très positif de la conscience morale. Nous étions peut-être un peu endormis face à tout un glissement des normes morales.»

L’Eglise n’aurait-elle rien pu faire pour éviter cela? En fait, elle a

pris clairement position ces dernières années, réagit le cardinal Danneels.

Et de citer les dernières encycliques où Jean-Paul II plaide pour une plus

grande «moralité de la vie en société», ainsi que pour une «objectivité de

la morale» face à la tentation de chacun de «se faire sa propre morale». Or

«l’Eglise parle, mais on ne l’écoute guère !», constate le cardinal. Dans

le concert actuel, sa voix est «peu puissante», précise-t-il. A moins

qu’elle ne parle pas assez «le langage des gens» ? demande une téléspectatrice. «C’est sans doute vrai. Il faudra en tenir compte», répond le cardinal, qui ajoute : «Mais il ne faut pas dire que l’Eglise n’a rien dit !»

Un criminel au paradis?

A supposer qu’un ravisseur d’enfants vienne un jour trouver le cardinal

Danneels pour se confesser, aurait-il de la compassion pour lui? Lui donnerait-il l’absolution? «Avoir de la compassion et pardonner n’est pas la même chose», précise d’abord l’archevêque. «Quant au pardon de Dieu, je ne

puis le donner que si Dieu est d’accord !» L’Eglise, rappelle-t-il, impose

au pénitent trois conditions pour lui accorder le pardon au nom de Dieu: un

regret sincère des fautes commises, une résolution ferme de ne plus recommencer, une réparation des torts commis. «L’Eglise ne prend donc pas le mal

à la légère. La première chose à faire pour ne plus retomber dans le mal,

c’est de reconnaître la gravité de ce qui a été commis. Quant à la réparation des torts, la Justice aussi doit faire son oeuvre. Le pénitent aura-til après cela la paix du coeur? Cette paix, en fait, Dieu seul peut la donner.»

Un homme d’Eglise oserait-il envisager une ouverture des portes du ciel

pour celui que les hommes désignent aujourd’hui comme un affreux criminel?

«Je ne suis pas le portier du paradis», répond le cardinal. «Je laisse ce

soin à Dieu.» (apic/cic/ba)

9 septembre 1996 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 5  min.
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