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apic/Bouddhisme en France/ dialogue interreligieux
APIC – Reportage
De l’Hymalaya aux Alpes, (301296)
la tradition religieuse de Bouddha s’implante en France
Dialogue interreligieux avec les moines cisterciens
Jean-Claude Noyé pour l’APIC
Grenoble, 30décembre (APIC) Avant de se perdre dans les cimes, le son mat
d’un gong magistral appelle à la méditation silencieuse. Un bruit complété
par le claquement sec des bannières de prières qui entourent le «Chorten»
de l’Institut Karma Ling. Nous ne sommes pas dans l’Hymalaya, mais bien
dans les Alpes françaises: Un centre d’étude et de pratique de la tradition
de Bouddha, entre Chambéry et Grenoble. Approche de la pratique du
bouddhisme en France.
Un petit bâtiment blanc rehaussé de couleurs très vives et de quatre
paires d’yeux désignant la sagesse sur chaque côté de la maison. Telle est
la première impression du visiteur. Autour de ce lieu consacré, des retraitants tournent en récitant des prières. La forme du bâtiment: un carré surmonté d’un cercle puis d’un triangle, d’un croissant et enfin d’une flamme,
symbolisent les cinq éléments bouddhiques. A quelques dizaines de mètres en
contrebas, les formes dépouillées, les murs austères et massifs de l’ancienne chartreuse de St-Hugon offrent un contraste saisissant. Une douzaine
de journalistes français, quelque peu désapointés, sont venus se familiariser au dialogue interreligieux. L’un d’eux s’indigne: «Cà fait mal de voir
une tradition religieuse si différente de la nôtre importée dans un hautlieu du christianisme comme celui-ci!»
Pourquoi la retraite de méditation intensive, expérience austère de
claustration – 40 mois durant – pratiquée dans les centres tibétains de
France sous la conduite d’un lama, connaît-elle un tel succès? Pourquoi la
vogue actuelle du bouddhisme?
Le lama Denys Teundroup est à l’aise pour répondre. Directeur de Karma
Ling et supérieur de la Congrégation Dachang Rimé, reconnue en 1994 par le
gouvernement français, il est aussi directeur de l’Union bouddhiste européenne. Français, fils de mai 68, marié depuis peu, il a trouvé auprès de Kalou Rinpoché (1904-1989), un des plus grands maîtres spirituels tibétains
contemporains, les réponses à sa quête de vérité.
10’000 hôtes par an
Vêtu d’une ample robe couleur bordeaux, un collier rituel autour du cou,
les yeux bleus et profonds, le débit de la voix et les gestes invariablement lents et posés, comme animé d’un souci dominant d’auto-contrôle, il
explique: «Nous accueillons 10’000 personnes par an. Un millier constitue
le noyau stable qui gravite autour du centre. La perspective du «Dharma»
(l’enseignement du Bouddha) est plus médicale que juridique. L’agression de
l’»ego» est à l’origine de la maladie entendue au sens large de comportements pathogènes. Le Dharma propose une guérison possible, en jalonne les
étapes. Son succès tient à plusieurs facteurs: esprit d’ouverture et de tolérance sincère, affinité naturelle avec une recherche spirituelle non dogmatique, vision humaniste holistique, approche conforme avec la rationalité
scientifique moderne.
Le bienfaisant partage interreligieux
L’enseignement du bouddhisme, poursuit le lama Teundroup, favorise aussi
les échanges interreligieux. Il est également perçu par beaucoup de catholiques comme une occasion de vivifier leur christianisme. Comment, précisément, l’une et l’autre tradition peuvent-elles se féconder mutuellement? Le
dialogue interreligieux oblige à se recentrer pour offir le meilleur de
soi-même. On ne peut se rencontrer qu’à partir d’un vécu. Pour les moines,
à partir d’échanges spirituels. Nous pouvons interpeller les chrétiens par
une méthodologie pratique d’exercices spirituels et les aider à revivifier
l’intériorité en redécouvrant la mystique chrétienne. Notamment le courant
rhénan, Maître Echkart ou Jean Tauler qui distinguent Dieu de la déité et
toute la théologie dite «apophatique». Le Dharma aide à dépasser une approche trop anthropomorphique de Dieu.
Inversement les bouddhistes, guidés par la compassion envers les créatures, sont sensibles au fait que la charité soit la vertu absolument centrale du christianisme. Ils ont aussi beaucoup à apprendre des chrétiens en ce
qui concerne «la Parole», explique, le visage serein, le lama Denys Teundroup.
Des moines cisterciens entrent dans le jeu
Frère Jean-Pierre est trappiste à l’abbaye cistercienne de Tamié, en
Haute-Savoie, à quelques dizaines de km., à vol d’oiseau, de Karma Ling. Ce
monastère compte 40 trappistes – deux d’entre eux, frère Paul et frère
Christophe avaient rejoint en 1986 le monastère de Tibéhrine en Algérie et
ont été assassinés en mai 96 avec cinq autres compagnons – . Frère JeanPierre se rend régulièrement au centre bouddhiste.
Nous voici dans la salle à manger des hôtes de l’abbaye, robuste bâtisse
savoyarde construite au 17e siècle. Frère Jean-Pierre décrit son parcours
de moine catholique engagé, depuis 1982, dans le dialogue interreligieux.
Avec d’autres moines, il a été reçu par le Dalaï Lama et a suivi une session de méditation au Japon.
«Trois monastères cisterciens seulement ont décidé des ’contacts’ avec
le bouddhisme», déplore le moine trappiste. Le dialogue interreligieux provoque encore beaucoup de réticences parmi les chrétiens. Et d’expliquer que
ce dialogue est une «provocation» au niveau de notre foi. «Pour moi, poursuit frère Jean-Pierre, il est pourtant vital, lié à l’approfondissement de
ma foi». Certes le bouddhisme est troublant, car hormis l’approche du
Christ, nous ne sommes pas à des myriades de kilomètres les uns des autres.
La voie bouddhique est une voie qui consiste à découvrir en vous les causes
de la souffrance et à entrer dans la compassion et l’aide fraternelle. La
voie chrétienne, c’est la découverte inoubliable de Jésus. Et dans mon
Eglise, on accueille la Parole qu’Il nous donne. En simpflifiant un peu, on
pourrait peut-être dire: «le christianisme est une voie de conversion, le
bouddhisme est une démarche d’éveil personnel».
Pourquoi tant de jeunes séduits par le bouddhisme?
Mais pourquoi tant de jeunes se tournent actuellement vers le bouddhisme, alors que non seulement les séminaires, mais aussi les monastères tendent à se vider? «La thérapeutique du bouddhisme séduit. La médiation assise et silencieuse calme rapidement les individus. Nous autres, moines catholiques, devrions aussi apprendre à être thérapeutiques. Or ce n’est pas
si simple. En Orient, le maître est celui qui voit le disciple globalement
et qui le guide. Chez nous, c’est la communauté qui joue ce rôle. C’est le
rythme de la vie communautaire qui est équilibrant. Il faut du temps pour
le découvrir, convient frère Jean-Pierre avant d’évoquer trois qualités nécessaires pour mener à bien le dialogue interreligieux: le respect de l’autre, l’enracinement personnel et la fidélité». Des propos qui font écho à
ceux entendus la veille à Karma Ling. Mais le sourire sceptique de Frère
Philippe, un ex-soixante-huitard lui aussi, peu enclin à la langue de bois,
aujourd’hui maître de choeur et bibliothécaire, en dit long sur le chemin
qui reste à parcourir… (apic/jcn/ba)
Encadré
Visite du Dalaï-Lama
La Dalaï-Lama, chef spirituel et temporel du Tibet, Prix Nobel de la Paix,
se rendra du 26 au 30 avril prochain à l’Institut Karma Ling. Il expliquera
le sens des «quatre nobles vérités du Bouddha». En fin de session, le 30
avril, il participera à une «Assise de paix», une rencontre de représentants de différentes religions. Un cercle qui se veut fraternel et ouvert.
Les organisteurs envisagent d’inviter des membres de la Conférence épiscopale de France et de la Fédération protestante de France.
Encadré
Le «Dharma» en France
On évalue à 550’000 le nombre de bouddhistes déclarés en France, soit 1% de
la population nationale. Une étude publiée récemment dans «L’Express» évaluait à 2 millions de personnes la mouvance bouddhiste dans l’hexagone.
L’implantation du bouddhisme en France est un phénomène durable, principalement pour sa branche tibétaine. La télévision en a pris acte. A partir du
5 janvier 1997, l’Union bouddhiste de France (UBF) proposera tous les dimanches, sur France 2, dans le cadre des émissions religieuses, une émission
hebdomadaire. De 8h.30 à 8h.45, on présentera la vie de Bouddha, les différents courants du bouddhisme, des réflexions sur les pratiques quoditiennes
de méditations. (apic/jcn/cx/ba)
Encadré
Le monachisme cistercien s’interroge sur son avenir
Une moyenne de 50 moines ou moniales par communauté contre plus de 80 après
guerre. Une moyenne d’âge élevée, parfois de 70 ans, comme à l’abbaye des
Dombes (près de Lyon). Tamié, avec sa moyenne d’âge de 52 ans, fait figure
d’abbaye jeune. La moitié des monastères, quatorze d’hommes et treize de
femmes, sans aucun recrutement. Le monachisme cistercien n’échappe pas en
France à la raréfaction des vocations religieuses et sacerdotales, même si
elles sont un peu plus nombreuses que dans les séminaires. Les responsables
des Ordres religieux s’interrogent sur leur avenir. Frère Philippe, de Tamié, évoque à ce sujet, une recherche sans solution a priori. Que faut-il
faire pour que la vie monastique soit plus attirante? Il lance pourtant une
piste audacieuse: «Plutôt que de faire le pari de la stabilité en clôture
monastique, des formules alternant tour à tour vie contemplative et vie
apostolique, ne seraient-elles pas des réponses vivifiantes pour l’Eglise
de demain?» (apic/jcn/ba)




