Le texte contient 128 lignes (max. 75 signes), 1443 mots et 9436 signes.

apic/Burundi/ Interview F. Boedts

APIC – interview

Le Père Fernand Boedts, ancien missionnaire (010896)

«Au Burundi, le pouvoir réel ne montre jamais son visage!»

Bruxelles, 1eraoût(APIC) «L’Occident, et notamment l’ancienne puissance

coloniale belge, aurait mieux fait d’attendre la prise de position des voisins du Burundi avant de se ranger à contre-coeur aux arguments du major

Pierre Buyoya, dont le coup d’Etat à Bujumbura a renversé le 25 juillet le

président élu Sylvestre Ntibantunganya», estime le jésuite belge Fernand

Boedts, ancien missionnaire au Burundi et au Zaïre.

«Buyoya aurait au moins pu essayer d’obtenir de l’Assemblée nationale

une certaine légitimation de sa prise de pouvoir», s’indigne dans une

interview à l’agence CIP le Père Boedts. Il attend néanmoins beaucoup des

contacts en cours entre les chefs d’Etats africains et de la mission de médiation confiée à l’envoyé américain dans la région, M. Wolpe. Apprenant

que le président renversé serait «prêt à collaborer à une prise de pouvoir

légitime», l’ancien missionnaire appuie ce choix. Mais avec toute la lucidité nécessaire face au nouveau maître de Bujumbura: «Pierre Buyoya appartient à l’armée. Je veux bien croire qu’il est un homme politique honnête.

Mais il a sans doute aussi des choses graves à se reprocher. En tout cas,

il est inadmissible qu’il crée un vide du pouvoir… dans le but de le remplir lui-même!»

Sous le règne de Buyoya, entre 1987 et 1993, rappelle le Père Boedts,

l’armée burundaise avait déjà commis des crimes. Comment Buyoya, déjà auteur du coup d’Etat contre le président tutsi Jean-Baptiste Bagaza en 87,

peut-il s’attribuer tout le mérite d’une démocratisation encore à venir?

«Au début, Buyoya ne s’intéressait ni aux attentes de la majorité de la

population, ni aux problèmes sociaux et économiques. Mais trois réalisations importantes sont à mettre à son actif: l’ouverture de l’enseignement

secondaire aux Hutus, grâce à des critères d’admission sans discrimination

ethnique; l’accès aux fonctions dirigeantes, y compris au plus haut niveau,

pour les Hutus; la mise en route d’un processus de démocratisation, concrétisé par l’organisation d’élections libres.»

Pourquoi Pierre Buyoya, qui se présentait aux élections présidentielles,

n’a-t-il dès lors pas été élu en 1993? «A cause d’un mauvais calcul!», répond le Père Boedts. «Buyoya comptait sur la sympathie d’une bonne partie

de la population. Il a fait campagne pour l’UPRONA, l’Union pour le Progrès

National, ce qui l’a classé comme tutsi. L’autre parti, le FRODEBU, Front

pour la Démocratie au Burundi, de tendance hutue, lui avait proposé de le

soutenir s’il faisait campagne comme candidat indépendant. Mais Buyoya a

cru pouvoir battre tout le monde en se présentant sous la bannière minoritaire de l’UPRONA.» Ce mauvais calcul, qui a permis l’arrivée au pouvoir

d’un président hutu, a laissé des traces et renforcé les rivalités dans

l’armée et dans les sympathisants des militaires tutsis, estime le jésuite.

En quête de légitimité

Actuellement, le major Buyoya reste en quête de légitimité, souligne le

Père Boedts. Son voyage de la mi-juillet aux Etats-Unis n’est pas, de soi,

l’indice d’un coup d’Etat préparé avec la complicité d’une puissance étrangère, estime le missionnaire belge. Il est plutôt le reflet d’une inquiétude croissante: comment mettre fin à la violence? «On peut penser que Pierre

Buyoya a pris le pouvoir, en dernier ressort, pour rencontrer les attentes

de l’armée: empêcher le pire en prenant le contrôle de la violence. Dans le

cadre de l’armée, le major sait qu’il peut gagner la sympathie des jeunes

tutsis et les soustraire ainsi à l’influence des extrémistes.

Mais le coup d’Etat ne réjouit pas tout le monde.» Pierre Buyoya n’a-til pas coupé l’herbe sous le pied à l’ancien président Bagaza, qu’il avait

déjà renversé en 1987? L’hypothèse ne déplaît pas au Père Boedts.

Au-delà de l’armée, quelle légitimité Pierre Buyoya peut-il espérer ?

Elle viendra de la stabilité et des compromis à négocier avec le président

légalement élu, suggère l’ancien missionnaire. Il faut donc attendre. Sans

espérer trop: «Au Burundi, le pouvoir réel ne montre jamais son visage. Le

véritable pouvoir reste aux mains d’un petit clan de privilégiés, qui ne

sont pas prêts à en céder la moindre parcelle. Les figures qui occupent le

devant de la scène ont beau être de fortes personnalités comme Pierre

Buyoya. Elles ne resteraient pas en place si elles n’avaient pas l’aval de

ceux qui détiennent le vrai pouvoir en coulisses.»

La folie du meurtre

Mais la maîtrise de la situation ne pourra être réelle que si on met fin

aux crimes. «La population est prête à s’accommoder de n’importe quelle situation, pourvu qu’on arrête les assassinats! C’est un terrible défi!»,

lance le Père Boedts. «Car la situation actuelle du Burundi témoigne d’une

évolution tragique, dont on voit les conséquences dans le comportement des

jeunes. Pour les jeunes, qui sont sous l’emprise d’idéologies extrémistes,

tuer est devenue une des choses les plus banales au monde! Certains jeunes

Burundais se racontent, le soir, leur tableau de «chasse» de la journée:

«Combien t’en as eu?… Et toi?» Et le religieux de s’interroger : «Quand

la violence devient ainsi un «bien commun», quand elle forme la trame d’une

culture partagée, n’est-ce pas toute une société qui est en péril? Quelle

possibilité reste-t-il de vivre ensemble?

Autre défi à relever: le retour de centaines de milliers de Burundais

qui ont fui leur pays. «D’une province à l’autre, les villages ont été désertés à 50% voire à 70%. La plupart des villageois forcés à l’exil étaient

des Hutus, menacés par les militaires tutsis ou par des bandes d’extrémistes. Le désarroi et le désespoir de ces réfugiés, qui n’ont plus rien à

perdre, compliquent sérieusement la recherche d’une normalisation sans violence.

Au-delà du problème ethnique

La violence ne tient pas par elle-même aux différences ethniques entre

Hutus et Tutsis, poursuit le jésuite belge, qui se réfère à la lettre publiée début juillet par les évêques burundais. Ceux-ci constataient que des

violences meurtrières se commettent aussi bien entre Hutus, comme entre

Tutsis. Ils incriminaient dès lors chez tous «les luttes pour le pouvoir».

Aujourd’hui encore, même si le climat est plus tendu encore, le Père Boedts

sait que des Hutus et des Tutsis, dans la même région, continuent à s’apprécier et à s’entraider, et qu’ils s’efforcent ensemble de résister aux

«infiltrations des deux camps» pour ne pas se laisser gagner par la «polarisation ethnique». «Hélas, c’est trop souvent sur les extrémistes et sur

la haine raciale que se braquent les feux des médias étrangers.»

L’avenir aux Africains

Comment le Père Boedts voit-il l’avenir? «J’ai bien peur que les Burundais modérés, qui continuent de rechercher la réconciliation entre les

deux groupes de population, soient de plus en plus isolés. Dans ce cas, je

crains que le Burundi ne puisse en sortir sans une intervention étrangère.

Or, une telle intervention serait en même temps une solution fâcheuse, surtout si elle n’était pas sollicitée par les Burundais eux-mêmes. Car les

Occidentaux ont tellement de mal à rencontrer la mentalité des Africains!»

Le religieux belge mise davantage sur les efforts actuels de négociation

qui se déploient en Afrique, sous les auspices de l’ancien président tanzanien Julius Nyerere, et avec l’appui de différents pays, dont la Belgique.

«J’en attends plus que de l’Occident, sur lequel l’Afrique peut tout au

plus compter pour un soutien financier. Mon jugement est peut-être sévère

pour l’Occident. Mais je ne vois pas ce que les Occidentaux pourraient faire pour le Burundi alors que, dans leurs relations avec l’Afrique, ils ont

toujours fait passer leurs intérêts économiques avant tout.»

Vers un nouveau partage du pouvoir?

Dès lors, il est possible, estime le Père Boedts, que le scénario évoqué

par Julius Nyerere dès novembre 1995 se concrétise peu à peu: «On ferait

appel à des observateurs étrangers et à un déploiement éventuel de troupes

africaines. Le major Buyoya serait alors prié de s’ouvrir à la perspective

qu’il a lui même préconisée: le partage du pouvoir.»

Il se pourrait même que le rapport de la Commission d’enquête de l’ONU

sur l’implication de Buyoya ou de son entourage dans l’assassinat du président Ndadaye en 1993 vienne ajouter au trouble, observe encore le Père Boedts. Car, que se passera-t-il si la publication de ce rapport, toujours

retardée par le Conseil de Sécurité des Nations-Unis, aboutit à désigner

les coupables à la vindicte des autres? «Ce jour-là, je crains un bain de

sang!», répond le Père Boedts, qui corrige néanmoins : «Je ne suis toutefois pas de ceux qui redoutent un nouveau génocide au Burundi.» La prise de

pouvoir du major Buyoya relance la question de savoir qui fait quoi au Burundi. A cette question, l’ancien missionnaire jésuite apporte à nouveau

une réponse énigmatique: «Le pouvoir réel au Burundi ne montre pas son visage.» (apic/cip/mp)

1 août 1996 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 6  min.
Partagez!