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apic/Burundi/ interview/ Marc Tuyaga

APIC – interview

Burundi: L’impunité est la gangrène du pays (180296)

Rencontre l’abbé Marc Tuyaga, responsable

pour l’alphabétisation et le développement

Maurice Page, agence APIC

Fribourg, 18 février (APIC) Si on ne peut pas punir les coupables, comment

s’asseoir, discuter et trouver les voies de la réconciliation? Pour l’abbé

Marc Tuyaga, l’impunité est la gangrène du Burundi. Il n’y a pas de solution possible au conflit avant d’établir qui sont les coupables et de les

traduire en justice. Responsable d’un mouvement d’alphabétisation, ce prêtre burundais tente à son niveau de déraciner la haine des coeurs et d’éduquer les gens à la paix.

«Mon optimisme, je le tire de la population, et non pas des chefs de

guerre. La plupart des gens souhaitent vivre en paix. Les chefs se foutent

du peuple, ils ne cherchent que le pouvoir», soupire l’abbé Tuyaga, de passage à Fribourg. «J’ai vécu toutes les guerres du Burundi en 1965, 1972,

1988, 1993, 1995. Je circule suffisamment dans le pays pour constater que

les gens sont fatigués de la guerre. Ils voient que cela n’apporte rien,

que les grands ténors, tous à l’étranger, envoient les uns et les autres se

faire tuer.»

Un des principaux obstacles au dialogue reste l’impunité, «le grand mal

burundais». C’est une pratique déjà ancienne qui n’a pas commencé avec la

guerre et qui touche aussi bien le petit peuple que les hautes sphères dirigeantes.

Il faut arrêter les coupables

Un parlementaire élu du peuple avait commencé à distribuer des armes,

raconte Marc Tuyaga. Les gens l’ont pris au collet et l’on conduit à Bujumbura pour le faire arrêter. Le préfet s’en est saisi et l’a mis en prison.

Mais le ministre de la justice a protesté, prétextant que cette personne

bénéficiait de l’imunité parlementaire: «On ne peut pas l’arrêter». Et le

préfet de répondre: «Que vais-je faire de lui? Je ne peux pas le renvoyer

dans sa colline, les gens vont le lyncher!».

Au mois de février 95 à Gitega, on discutait de l’arrestation des

fonctionnaires accusés de crimes de guerre. Comme le juge ne pouvait pas

envoyer des mandats d’arrêts dans les collines, par crainte des réactions

populaires, on a décidé de faire arrêter ces personnes lors des réunions de

secteurs. Très vite les fonctionnaires soupçonnés n’ont plus voulu se rendre aux réunions régionales. Il a fallu alors négocier pour s’entendre dire

une nouvelle fois: «Attendez, attendez». Si on ne peut pas arrêter les

coupables, je ne vois pas comment mettre fin au conflit, s’interroge l’abbé

Tuyaga.

Le système judiciaire existe. Le problème est qu’il n’est pas libre de

faire son travail. Le syndicat des magistrats s’est d’ailleurs plaint en

octobre 95 auprès du président pour dénoncer la protection des coupables en

citant plusieurs cas précis.

La radio de la haine

Au Burundi, comme au Rwanda, la haine est attisée par les médias, en

particulier par la «Radio de la démocratie». Le Père Tuyaga s’indigne: «Au

lieu de nous assommer avec des aides alimentaires, il faut nous aider à

nous débarasser de cette radio de la haine. Pour cacher le manque de

volonté de la faire taire, on prétend qu’on ne parvient pas à la

localiser!»

Après l’indépendance, dès le gouvernement Bagaza, la question ethnique a

été entièrement occultée, reconnaît le prêtre. Ce fut une erreur dictée par

la peur. L’histoire enseignée dans les écoles commençait au moment de l’indépendance. Aujourd’hui les Barundis ne connaissent pas leur histoire.

Un regard sur le développement de la prise de conscience ethnique, à laquelle Marc Tuyaga a consacré sa thèse au Canada, est aujourd’hui nécessaire. Cette prise de conscience remonte aux années 1920, lorsque les colons,

selon l’éternel principe de diviser pour régner, ont choisi de favoriser

les Tutsis pour en faire des auxiliaires de leur administration. Les Hutus

ont été totalement laissés de côté. Dans les années 30 un remaniement administratif a même remplacé un grand nombre de chefs hutus par des chefs tutsis. Les Hutus avaient certes accès à l’éducation primaire, mais ils ne

sont arrivés dans le secondaire que beaucoup plus tard. Au moment de l’indépendance, les Tutsis étaient mieux préparés et plus revendicateurs. Les

colons ont alors changé de côté et se sont mis à s’appuyer sur les Hutus

négligés jusque-là.

Après l’indépendance, l’armée et la gendarmerie étaient composées pour

plus de la moitié par des hutus. Peu à peu, suite aux événements, l’armée

est devenue presque exclusivement tutsie. Comment la guérir aujourd’hui?

C’est un problème qui dépasse mes compétences, avoue le prêtre.

Qui va tuer l’autre?

Pour l’abbé Tuyaga la situation au Burundi est plus complexe qu’au Rwanda. Il refuse même la comparaison. «Au Rwanda, le génocide a été préparé au

su et au vu de tout le monde. On dit qu’il y a aussi des listes de gens à

éliminer au Burundi, je n’en sais rien. Que veut-on laisser entendre en

comparant? Qui va tuer l’autre? Les Hutus vont-ils massacrer les Tutsis ou

bien le contraire?»

«L’armée, le gouvernement, les hommes politiques, les fonctionnaires

jouent-ils franc-jeu? C’est cela le grand problème.» Dès le début l’Eglise

a essayé de voir clair dans la situation et a participé à un groupe de conciliation, mais au sein du clergé certains souhaiteraient que les évêques

se retirent de ces organes.

Maintenir le dialogue

L’éducation des adultes à la paix est aujourd’hui une priorité. L’abbé

Tuyaga s’y est attelé à la tête des «Equipes des volontaires pour l’alphabétisation et le développement». Le projet est né dans les années 1980 à

Karusi, à partir de la constatation qu’un grand nombre d’adultes étaient

incapables de lire et d’écrire. L’abbé Tuyaga a alors rassemblé des

fonctionnaires et des gens formés qui ont accepté de travailler à l’alphabétisation des gens. En 1992, il pouvait compter avec 224 «alphabétiseurs»

s’occupant de quelque 3’000 personnes. L’éclatement de la guerre en octobre

1993 a entièrement décapité ce réseau. Des «alphabétiseurs ont été tués»,

d’autres ont fui. En 1994 il n’en restait qu’une quarantaine.

L’action a repris en 1994 à Gitega, dans trois communes avec 19 centres

pour environ 800 illettrés. Ces gens se réunissent deux fois par semaine

pour un programme de 6 mois élaboré par le Ministère de l’éducation et avec

les livrets officiels. Ils se réunissent en divers lieux, écoles, centres

paroissiaux, églises, mis à leur disposition. Au-delà des bases de la lecture et du calcul, le but est de permettre aux gens de se développer dans

leur propre milieu. En prenant en charge un petit commerce ou un élevage de

poules par exemple.

A cause de la guerre, la nécessité de l’éducation à la paix s’est faite

sentir en commençant par les «alphabétiseurs». «Nous les avons réunis régulièrement d’abord pour discuter de ce qui passait sur les collines», explique l’abbé Tuyaga. «Tout est mis sur le tapis. Parfois on invite des gens

d’autres collines à venir présenter leur témoignage.» Les «alphabétiseurs»

sont ensuite chargés de faire une leçon d’éducation à la paix une semaine

sur deux. Ils insistent sur les droits de la personne en se rattachant à la

tradition burundaise d’avant la colonisation, notamment à travers les proverbes. «Là où nous avons ces groupes d’alphabétisation, il n’y a pas de

guerre», affirme le prêtre.

Cette tâche se fait en complément des programmes de l’UNESCO dans les

écoles primaires. Une éducation des parents est nécessaire pour donner une

autre vision de la société et permettre une vie sociale normale. Car le

travail se fait surtout dans les milieux non-scolarisés. (apic/mp)

Encadré

L’abbé Marc Tuyaga est prêtre du diocèse de Gitega depuis 30 ans. Formé au

Burundi, il a poursuivi ses études au Canada en histoire et en science politique. De retour au Burundi il dirige une école secondaire jusqu’en 1972.

Depuis 1979, il est en poste dans diverses paroisses du pays. Après une année sabbatique à Salzbourg, il est aujourd’hui curé à Gitega, ville du centre du pays dans une paroisse qui compte 8’000 catholiques. (apic/mp)

18 février 1996 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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