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apic/Burundi/ interview
APIC – interview
Burundi: Les Soeurs d’Ingenbohl quittent le pays (250196)
«Tuer pour ne pas être tué», l’engrenage de la violence au Burundi
Maurice Page, Agence APIC
Fribourg, 25janvier(APIC) Depuis plus de deux ans le Burundi s’enfonce
inexorablement dans la guerre civile. A l’instar du Rwanda voisin, les rivalités ethniques et la lutte pour le pouvoir ont fait d’innombrables victimes, on parle de 500’000 morts. Six religieuses suisses ont vécu au jour
le jour cette évolution tragique dans leur hôpital de Bubanza, à une quarantaine de kilomètres de Bujumbura.
Après 25 ans de présence au Burundi les soeurs d’Ingenbohl ont été contraintes de quitter précipitamment ce pays d’Afrique de l’Est. De retour à
Fribourg dans leur maison provinciale du Schoenberg, Soeur Elisabeth Ducrest et Soeur Gertrude Telfser racontent.
«En 1991, nous avions décidé de quitter l’hôpital en 1996 pour en laisser la responsabilité aux Soeurs indigènes de la Congrégation des ’Bene Tereziya’. Face à l’évolution de la situation, nous avons anticipé notre départ de quelques mois».
Depuis 1993, après l’assassinat du président élu, la situation s’est dégradée dans presque toutes les provinces du Burundi. Au cours de l’année
1995, la province de Bubanza a été touchée. En septembre, toutes les collines avoisinantes ont été «nettoyées», les habitants chassés, les maisons
brûlées, les infrastructures détruites, témoigne Soeur Elisabeth. En octobre, 32 des employés hutus de l’hôpital hommes et femmes habitant le secteur ont dû fuir au Zaire et en Tanzanie.
Depuis octobre 1993, l’impunité, «voulue, on aurait pu le croire», a entretenu la crise. Aucun jugement pour les assassins, les incendiaires, les
pillards. Tout devient alors «permis». Une sorte de rage de destruction a
triomphé. La peur, le soupçon conditionnent le comportement des gens, raconte Soeur Elisabeth. Ainsi, en automne 93, le commandant de la province
avait demandé aux religieuses d’accueillir un des ses conseillers pour le
protéger. La rumeur lancée par les milices tutsies des «Sans échec», à la
solde de l’ancien président Jean-Baptiste Bagaza, annonçait qu’il y avait
des «assaillants» – nom donné aux bandes armées hutues – à l’hôpital. A
plusieurs reprises craignant le pire, tout le monde s’est rassemblé dans
une seule salle pour la nuit. C’est dire la tension et l’angoisse grandissantes.
«Si je ne tue, pas je serai tué»
L’hôpital, le seul pour cette province de 160’000 habitants, a reçu régulièrement des blessés à l’arme blanche, par balles, mais aussi par des
grenades et des mines antipersonnel. «Dans beaucoup d’écoles secondaires,
il y a eu des bagarres ethniques violentes et nous recevions les blessés.
Chacun se justifie en disant: «Si je ne tue pas, c’est moi qui suis tué».
Les ’Sans échec’, protégés par l’armée, recrutent dans les collèges. Des
jeunes quittent les cours pour s’engager et gagner ainsi de l’argent», explique Soeur Gertrude.
Après le départ de la moitié du personnel, l’hôpital est resté presque
vide durant quelques semaines, car les malades eux-mêmes étaient empêchés
de venir se faire soigner. Jusqu’au moment où le gouverneur a installé à
proximité un camp de déplacés hutus. «Ces gens, hommes, femmes et enfants,
étaient dans un état lamentable, malaria, dysenteries, sous-alimentation,
nombreuses blessures nécessitant parfois des amputations.» L’hôpital a donc
de nouveau été fortement sollicité. Dans le même temps, la situation des
déplacés tutsis de 1993 s’est elle aussi aggravée et le nombre de malades a
augmenté. Il a fallu alors retrouver du personnel.
«Nous avons jugé préférable que les ’Bene Tereziya’ engagent elles-mêmes
ces personnes en toute liberté selon leurs propres critères. C’est la raison pour laquelle nous sommes parties plus vite», relèvent les religieuses.
«De plus nous étions impuissantes devant des situations très concrètes
d’injustice et de violence.»
«Nous aurions bien sûr aimé pouvoir laisser les soeurs africaines dans
une situation meilleure. Mais elles-mêmes ont été en quelque sorte soulagées de nous voir partir car elles avaient très peur qu’il nous arrive quelque chose par le fait de leurs compatriotes.»
Plus une seule maison debout entre Bubanza et Bujumbura
Depuis deux ans, les entraves dans la vie de l’hôpital s’étaient multipliées: coupure d’eau, d’électricité, impossibilité de s’approvisionner,
danger sur la route. Pendant plusieurs semaines, lors de la saison sèche,
l’approvisionnement en eau a été assuré par les camions-citernes du CICR,
dont les chauffeurs devaient éviter les tirs et les mines.
Aujourd’hui, pour aller en voiture à Bujumbura, il n’est plus possible
d’emprunter la route principale asphaltée. Les tirs y sont trop fréquents.
«Je les ai entendus à plusieurs reprises et j’ai vu des véhicules attaqués», raconte Soeur Elisabeth. Il faut prendre la piste endommagée par les
pluies et mal entretenue. Pas question non plus d’emmener avec soi un employé africain, ni tutsi à cause des assaillants hutus, ni hutus à cause de
l’armée ou des «sans échecs».
«Le long des 40 kilomètres de route de Bubanza à Bujumbura, il n’y a
plus une seule maison debout, sauf en retrait quelques bâtisses à Gihanga.
Tout a été détruit, la campagne est entièrement déserte.»
Les opérations «ville morte» à Bujumbura pour demander la destitution
des autorités puis du président ont été très traumatisantes. «Les militaires ou les milices dressent des barrages partout et empêchent les gens
d’aller travailler. Ceux qui insistent voient leur maison détruite. Tous
les commerces et les bureaux sont fermés, il n’y a plus de marché, plus
rien.» Comme au Rwanda, il y a des listes de personnes à éliminer, essentiellement des hutus formés.
Groupes politisés, et bandits sèment la terreur, détroussant les passants, y compris les blancs, braquant les gens devant chez eux avec des Kalachnikovs pour voler leur voiture.
La majorité des Barundis ne demanderaient qu’à vivre en bonne entente et
pouvoir cultiver leurs champs. Les artisans de paix voient leur initiatives
réduites à néant, apparamment du moins. Ceux qui refusent la spirale de la
violence peuvent le payer de leur vie, témoignent les religieuses.
L’hôpital poursuivra sa tâche… si on le laisse faire
L’hôpital poursuivra sa tâche si on laisse les gens travailler, s’il
n’est pas attaqué ou pillé. «Nous avions deux médecins. Le premier, qui a
un contrat avec l’UE, est bloqué à Bujumbura, le second, un Ouzbek, est
resté. Les soeurs ’Bene Tereziya’ devront probablement réduire certains des
services et demanderont de l’aide à d’autres congrégations du pays. «La situation financière sera difficile car la plupart des déplacés n’ont absolument pas de quoi payer l’hôpital. Sur 300 malades en ambulatoire, seuls 150
peuvent payer la consultation», souligne Soeur Elisabeth.
A Masango, poste situé dans la même province et remis il y a deux ans
aux Bene Terezyia, le prêtre et d’anciens cathéchistes et bien d’autres
hommes ont été tués, les maisons brûlées, les voitures détruites, la turbine électrique endommagée. Il en est de même dans des dizaines d’autres
lieux. C’est d’autant plus triste que le niveau de vie de la population
s’était sensiblement amélioré ces dernières années.
«les mots hutu ou tusi déterminent l’ennemi ou l’allié»
Pour Soeur Gertrude, des années peuvent encore se passer «jusqu’à ce ce
que les divers clans s’assoient et négocient, car on n’a pas retenu les leçons de l’histoire».
Une situation d’autant plus tragique que hutus et tutsis partageaient
tout: le même habitat, la même langue, le même mode de vie, la même culture
et très souvent la même religion. Une même famille comprenait souvent des
membres des deux ethnies.
«Quand nous sommes arrivées dans le pays, nous n’osions jamais prononcer
les mots tutsi ou hutu. Aujourd’hui ces mots déterminent l’ennemi ou l’allié», affirme Soeur Elisabeth. Dans les premiers temps de la guerre, les
journalistes, pourtant très partisans, déploraient qu’on abandonne les
morts sur place, aujourd’hui c’est devenu pratique courante.
«Nous pourrions être accusées d’avoir été pro-hutus ou pro-tutsis. Selon
la situation, c’étaient tour à tour des tutsis ou des hutus qui avaient en
majorité besoin de nos services. Il pouvait donc paraître que nous étions
tantôt pour les uns, tantôt pour les autres. Le bon peuple lui ne s’y est
pas trompé», conclut Soeur Gertrude. (apic/mp)
Encadré
Les religieuses d’Ingenbohl au Burundi
C’est en 1970 que l’appel du Burundi a été lancé par un missionnaire
fribourgeois, le Père Robert Comte, et par l’évêque de Bujumbura, Mgr
Michel Ntuyahaga, appel relayé aussi par le consul de Suisse au Burundi.
Après une visite sur place, les soeurs de la Sainte Croix d’Ingenbohl ont
accepté de reprendre un dispensaire à Masango. Le premier voyage des religieuses au Burundi date du 17 janvier 1971, 25 ans jour pour jour avant
leur départ le 17 janvier 1996. Le dispensaire a été ouvert avec l’aide de
Caritas Suisse en 1972.
En 1975-76 le gouverneur de Bubanza, appuyé par le même évêque a demandé
de prendre en charge un hôpital et un dispensaire à Bubanza. Après un sondage parmi toutes les soeurs de la province, la Congrégation a accepté, à
condition qu’une communauté africaine collabore avec elle. La première
pierre de l’hôpital a été posée en 1977.
L’hôpital de Bubanza est un établissement général avec des sections de
médecine, de chirurgie, de pédiatrie et maternité et surtout un dispensaire
pour les malades ambulatoires. Il compte 130 lits. Au plus gros du travail
l’hôpital occupait 90 personnes y compris les religieuses suisses et burundaises et cinq infirmières du gouvernement. Tout le personnel médical et
administratif a été formé par les religieuses suisses. Il reste aujourdhui
le seul hôpital pour toute la province de Bubanza qui compte 160’000 habitants. (apic/mp)
Des photos illustrant cette interview sont disponibles auprès de l’agence
APIC, tél 037 / 86 48 11 fax 037/ 86 48 00



