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APIC – Interview
Burundi: Le journal «Ndongozi» (260995)
face aux «médias de la haine»
Le bi-mensuel de l’Eglise refuse la logique ethnique
Jacques Berset, Agence APIC
Bujumbura/Fribourg, 26septembre(APIC) La région des grands lacs, en Afrique de l’Est, est soumise à un continuel lavage de cerveau par des journaux
et radios désormais surnommés les «médias de la haine». Face à eux, des médias de la paix et de la réconciliation qui refusent la logique ethnique,
comme le journal de l’Eglise catholique du Burundi, «Ndongozi». Rencontre.
Si l’on connaît les terribles appels au meurtre lancés en avril 1994 par
la Radio Télévision Libre des Mille Collines (RTLMC) au Rwanda, d’autres
«radios de la mort» ont pris le relais, comme «Radio Démocratie – La Voix
du Peuple», une radio extrémiste hutue qui diffuse au Burundi. Un pays qui
s’enfonce de plus en plus dans la guerre. C’est justement pour des raisons
de sécurité – notre interlocuteur peut être arrêté à n’importe quel moment
à un barrage de miliciens et tout simplement «liquidé» sur la base de son
appartenance à l’»autre» ethnie – que nous ne nommerons pas le collaborateur de «Ndongozi» qui nous a accordé cette interview.
APIC:Que représente au Burundi un journal comme «Ndongozi»?
R:Bi-mensuel de l’Eglise, «Ndongozi» s’adresse évidemment à une population
catholique, mais également au-delà, à tous les Burundais. Plus grand tirage
du pays, il a pour mission de former, d’informer et de divertir. Outre les
rubriques sur l’actualité religieuse, la politique et les faits divers, on
y trouve également des dossiers sur la santé, l’économie et la société.
L’approche est différente de celle des partis: le journal essaye d’informer
objectivement. On ne fait pas de publicité pour les hommes politiques et on
n’entre pas dans le jeu politique comme tel.
Dans des commentaires, à partir des expériences sur l’influence des partis politiques au sein des populations, nous essayons de mettre en garde
contre le danger d’entrer trop fortement dans la logique partisane. La plupart des autres journaux de la place sont des organes d’opinion, voire de
propagande, qui travaillent dans la logique ethnique. Ils sont apparus au
cours de ces trois dernières années, avec l’arrivée du multipartisme, et
surtout à partir de la crise d’octobre 1993.
(Le 21 octobre 1993, quelque cent jours après son investiture, le président Melchior Ndadaye – premier président à être élu et appartenant à la
majorité hutue, – ainsi que les plus hautes autorités du pays, était assassiné par des militaires putschistes, déclenchant une vague de massacres
ethniques dont furent notamment victimes les populations tutsies et des hutus de l’opposition, ndr.). Dès ce moment, des journaux hutus se sont mis à
diaboliser tout ce qui était tutsi, et des journaux tutsis en ont fait de
même contre les hutus.
APIC:Vous dénoncez la «globalisation» et le manque de discernement des
médias burundais…
R:En effet, c’est cette généralisation, cette «globalisation» de la réalité qui fait que l’on peut taxer certains journaux de «médias de la haine».
Il n’y a pas que les médias burundais qui mettent de l’huile sur le feu:
des correspondants étrangers, qui publient des informations sans
précaution, peuvent aussi contribuer à déchaîner la violence. Le problème
burundais est si complexe qu’un observateur non avisé peut faire du dégât
en simplifiant la réalité et en la ramenant à un problème ethnique ou
politico-ethnique. C’est oublier tous les intérêts cachés et les luttes
intestines au sein d’une même ethnie.
Au Burundi même, n’importe qui sachant lire et écrire se prend actuellement pour un journaliste, sans avoir ni méthodologie ni déontologie professionnelle. En effet, la plupart des journaux militants ne sont pas tenus
par des journalistes de formation, mais par des activistes politiques. Ils
sont financés par des politiciens qui se cachent derrière l’appartenance
ethnique pour prendre le pouvoir. Les journalistes militants n’ont souvent
pas du tout d’éthique professionnelle: le but, c’est de diaboliser l’»autre», l’exclure. Certains dérapent au point d’appeler au meurtre, de faire
l’apologie du crime.
Au Burundi, l’on assiste bien à une lutte pour le pouvoir, mais on ne
sait pas qui fait quoi: aucune personnalité ne se déclare comme chef. Réellement, on ne sait pas qui combat qui chez nous. Ce sont des groupuscules
qui mènent une guerre larvée causant tous les jours des morts. D’un côté,
l’on a notamment les milices tutsies dénommées les «sans échecs», et de
l’autre les milices hutues FDD (Forces pour la défense de la démocratie,
bras armé du Conseil national pour la défense de la démocratie, mouvement
extrémiste hutu dirigé par un ancien ministre exilé au Zaïre, Léonard Nyangoma, ndr.).
Une situation d’anarchie totale
Mais dans la situation d’anarchie actuelle, on ne sait plus distinguer
qui est FDD, «sans échecs», Frolina (autre mouvement hutu extrémiste,
ndr.)… Il est difficile de comprendre la logique qui est derrière les attentats. Ainsi, quand on mitraille une voiture ou un bus qui passe sur la
route, on ne peut pas savoir à l’avance si on tue des hutus ou des tutsis!
On ne peut donc pas prétendre que ces miliciens défendent leur propre
ethnie; ils peuvent abattre des gens de leur propre clan. Difficile dans ce
cas là de parler de logique, d’autodéfense. D’abord ces jeunes miliciens
sont pour la plupart drogués. Ils peuvent se balader en pleine rue avec une
grenade dans une main et un revolver dans l’autre, on ne sait pas comment
ils vont réagir. Les armes – acheminées clandestinement notamment du Rwanda, du Zaïre, d’Afrique du Sud, etc. – sont partout en abondance.
APIC:Dans une telle situation chaotique, depuis les événements d’octobre
1993, douze prêtres – 10 hutus et 2 tutsis – ont été assassinés au Burundi.
Au journal «Ndongozi», ne craignez-vous pas pour votre sécurité? Comment
pouvez-vous exercer correctement votre métier?
R:L’équipe rédactionnelle multi-ethnique de «Ndongozi» – trois personnes
au siège du journal, plus les correspondants régionaux – a déjà reçu des
menaces par téléphone. Les militants des deux bords ne supportent pas que
l’on ne prenne pas parti pour l’une ou l’autre ethnie ou forces politiques
en présence. Quand il y a des opérations «villes mortes», décrétées par des
politiciens, les jeunes barrent les routes. Et si l’on n’obéit pas aux consignes et que l’on essaye de sortir en voiture, on risque sa vie.
Alors, le journaliste, victime de la «balkanisation» de quartiers «ethniquement purifiés», ne peut plus sortir de son ghetto ethnique. Il ne
pourra plus se rendre sur place pour vérifier l’information, croiser les
sources et recouper les témoignages… Des régions entières sont inaccessibles aux journalistes. Le droit d’informer objectivement est mis à mal.
L’Eglise échappe davantage à la contamination ethnique
L’Eglise n’est pas aussi contaminée par le problème ethnique que l’est
le reste de la société. Elle essaye de resserrer les liens entre les gens.
Les différents messages adressés aux chrétiens par les évêques catholiques
du Burundi sont pour la plupart en langue nationale; ils prêchent contre la
division ethnique et prônent l’acceptation mutuelle et le dialogue. On a vu
que le problème principal des Burundais est le manque de dialogue, de connaissance mutuelle.
Au journal, on s’est efforcé de ramener les uns et les autres à la raison, en publiant des messages de paix, en écrivant sur tout ce qui peut
rapprocher les gens. Nous avons ainsi publié des articles qui montraient la
solidarité entre certains hutus et tutsis, qui se sont protégés mutuellement tandis que d’autres s’entretuaient uniquement pour des raisons politico-ethniques. «Ndongozi» a été mis à rude épreuve par cet «intégrisme ethnique» qui gagne chaque jour du terrain. Malgré cela, nous avons persisté
et d’autres journaux, comme Amahoro (Paix), le Phare, Panafrika – commencent à nous rejoindre dans ce combat pour redonner espoir au peuple du Burundi. (apic/be)
Encadré
Le plus vieux journal du Burundi
Fondé en 1939 par les premiers missionnaires venus au Burundi, les Pères
Blancs, le journal «Ndongozi» (le «Guide»), depuis longtemps propriété de
la Conférence des évêques catholique du Burundi, est le plus vieux du pays.
Ecrit en kirundi, la langue du pays, il s’appelait lors de sa fondation
«Rusiziramarembe», la «Lettre», avant de changer de nom dans les années 50.
Ce bi-mensuel, qui tire actuellement entre 5’000 et 7’000 exemplaires le plus fort tirage du pays -, a beaucoup contribué à l’alphabétisation de
la population burundaise. Au Burundi, la presse écrite est peu développée
et les tirages sont très faibles. Parmi la vingtaine de journaux – dont
certains ont momentanément ou définitivement cessé de paraître, étant donné
l’insécurité et la crise – la majorité sont en langue française. Quelques
uns, comme «Ndongozi», et le bulletin officiel de l’Etat, «Ubumwe», utilisent la langue nationale, le kirundi. (apic/be)




