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apic/Cardinal Poupard/visite Jean Paul II en France/contexte polémique

APIC-Interview

Cardinal Paul Poupard, président

du Conseil pontifical pour la culture: (110996)

«L’Eglise n’est ni la gardienne supérieure

de l’ordre, ni la mauvaise conscience du monde»

par Jean-Marie Guénois, pour l’Agence APIC

Rome, 10 septembre (APIC) La commémoration du 15e centenaire du baptême de

Clovis doit être l’occasion de retrouver cet héritage chrétien qui

appartient à l’histoire nationale au même titre que d’autres événements

déterminants, estime le cardinal français Paul Poupard, président du

Conseil pontifical pour la Culture. Il s’exprime sur le contexte polémique

autour de la prochaine visite de Jean-Paul II en France, du 19 au 22

septembre. Il évoque la profonde mutation culturelle vécue en France, la

pensée dominante, l’intolérance face au pape, la liberté prônée par

l’Eglise et souvent mal interprétée par la société.

APIC: Comment expliquez-vous la vive polémique autour du prochain voyage de

Jean Paul II en France?

Cardinal Poupard: Je me souviens d’avoir accueilli le Pape Jean-Paul II le

en juin 1980 comme recteur de l’Institut Catholique de Paris. Lors de la

réception donnée par le président Giscard d’Estaing, place de la Concorde,

toutes les familles politiques étaient présentes et visiblement honorées

d’être là.

Elles l’étaient également le lendemain à l’Elysée où se trouvaient les

quatre grands frères ennemis de l’époque : Jean Lecanuet et Jacques Chirac,

Francois Mitterrand et Georges Marchais, dont j’entends encore la voix

sonore : «Mes respects, très Saint-Pére !» Visiblement cette visite du Pape

en France ne soulevait aucun problème par rapport à la laïcité, ni aucune

réserve de la part des catholiques. Qu’est-ce qui a changé depuis? Il me

semble que ce n’est pas le Pape, mais la France.

APIC: La France !

PP: Ce qui frappe le plus, c’est une mutation culturelle. En cette fin de

siècle, nous nous trouvons devant un pays qui semble avoir perdu ses

raisons de vivre, qui semble manquer d’horizons et d’espérance. Parmi les

raisons, nombreuses, à cela, il y a la situation économique, mais surtout

la perception que les Francais en ont.

La morosité et le languissement sont frappants en France, ainsi que son

vieillissement. Le problème est de changer le mental des Francais.

APIC: Comment expliquer les oppositions actuelles à la venue du pape?

PP: Jean-Paul II est apparu au fil des ans comme un pape décalé par rapport

à la France, parce que son histoire n’est pas la nôtre. Il s’est forgé dans

la résistance spirituelle, contre le nazisme et contre le

marxisme-léninisme athée. C’est donc un homme de caractère et de doctrine,

qui s’est construit en s’opposant.

En France, depuis quelques décennies, c’est plutôt l’inverse. La culture

dominante fait comme s’il n’y avait ni bien ni mal, et ceci aussi bien au

plan de la pensée qu’au plan des moeurs. Pourtant il existe un bien et un

mal. Le Pape le dit, et cela dérange beaucoup. On fait alors apparaître le

fait de proposer une pensée forte – alors que nous sommes dans le triomphe

de la pensée faible – comme une intolérance. C’est à ce niveau là que se

pose le problème.

APIC: On accuse effectivement le pape d’intolérance…

PP: On confond facilement le dogme et le dogmatisme, la laïcité et le

laïcisme. Il semble que pour beaucoup, le catholicisme ne serait acceptable

que lorsque les catholiques auraient renoncé à se présenter comme un groupe

spécifique. Le jour ou les catholiques l’auraient fait, il n’y aurait plus

d’Eglise en France, c’est évident. Le plus étrange, c’est que des

catholiques emboîtent le pas.

Au contraire, le pape Jean-Paul II vient nous rappeler que nous n’avons

pas à rougir de ce que l’Eglise a donné à la France, et que nous respecter

les uns les autres, c’est être nous-mêmes.

Il faut affirmer ce que nous sommes, dans le respect mutuel. Nous

manquerions de respect vis-à-vis des autres si nous leur faisions croire

que nous ne sommes pas ce que nous sommes.

APIC: Pour la première fois, l’opposition au pape se manifeste sous forme

de réseau très structuré. Qu’en pensez-vous?

PP: Il me semble voir émerger un climat d’intolérance, et parfois de haine

vis a vis du pape. L’opposition actuelle m’apparaît comme un assemblage

hétérogène de gens qui sont en dehors de l’Eglise et d’autres qui se disent

dans l’Eglise. On ne peut pourtant pas se dire dans l’Eglise si on n’est

pas en communion avec le pape.

Il y a donc chez ces gens-là une perte du sens de ce qu’est l’Eglise,

mystère de foi, et chez les autres qui ne sont pas de l’Eglise, une absence

totale de compréhension. Les uns et les autres finalement se rejoignent,

jugeant l’Eglise comme si elle était une espèce de machine politique, qui

irait dans le sens contraire à leur aspiration.

Cette aspiration, c’est la liberté. L’Eglise est pour la liberté, mais

la culture dominante est pour la permissivité. Beaucoup de gens croient parce qu’on ne le leur a jamais enseigné – que la liberté, c’est la

permissivité. Or ce n’est pas vrai.

APIC: L’autorité de l’Eglise est-elle également controversée?

PP: Effectivement, cette requête de liberté s’accompagne d’une détestation

de l’autorité. Le pape est très gênant par sa seule présence. Dans la

culture actuelle dominent le déclin des autorités et le désir exacerbé

d’autonomie. Cette culture engendre de nombreux revers dans la vie

affective, et la recherche exacerbée du bonheur se heurte à des difficultés

de plus en plus grandes. En effet, si celui qui était «compagnon

d’éternité» devient le «partenaire de plaisir», comment lui refuser ce que

l’on revendique pour soi?

APIC: N’y a-t-il pas également un décalage entre le discours de l’Eglise et

le discours sur l’Eglise?

PP: L’Eglise n’est pas la gardienne supérieure de l’ordre, et elle n’est

pas non plus la mauvaise conscience du monde. Que son discours paraisse

aller dans un sens ou dans un autre, cela appartient à la grille de lecture

politique, qui est totalement incapable de rendre compte de la réalité.

L’Eglise est le témoin de l’amour de Dieu dans ce monde, et elle est en

charge de la Bonne Nouvelle. Souvent ce n’est pas ainsi qu’elle est perçue.

Il faut donc un réajustement du côté de l’Eglise.

APIC: Vous parlez de réajustement. Le voyage de Jean-Paul II pourrait-il

provoquer une surprise?

PP: Je suis convaincu qu’il y aura une surprise bénéfique qui réveillera

des attentes latentes, qui fera réfléchir sur ces quatre piliers de la

modernité que sont le bien-être, le pouvoir, le savoir et la liberté. Ce

sont là quatre facteurs extrêmement positifs, mais dont la réalisation,

quand elle se referme sur elle-même, a des répercussions négatives. La

croissance du bien-être par exemple, est fantastique, mais en même temps,

elle a une énorme capacité de distraction de l’essentiel.

APIC: Au Vatican, comment réagit-on au contexte polémique de cette visite?

PP: J’ai observé au cours de ces semaines de vacances l’abîme fantastique

entre la «mousse» médiatique et les braves gens, qui sont totalement en

dehors de cela.

Voici par exemple la lettre d’une dame de Loire-Atlantique, publiée dans

«Ouest-France» du 25 août : «Je suis smicarde. Il y a peu de temps, j’étais

RMiste. Je commence à m’agacer des états d’âme de ceux qui prétendent

parler à ma place de la venue du Pape. Le Pape coûterait trop cher. Ce

serait une insulte aux pauvres dont je fais partie. Erreur! Les pauvres

sont nombreux à aimer le pape et à se réjouir de sa venue. Ils ne demandent

même pas à l’Etat de sortir ses sous. Ils paieront eux-mêmes, avec joie,

comme les petits enfants cassent leur tirelire pour offrir un petit pot de

fleurs à la maman (…) Le pape ne vient pas souvent en France. C’est bien

normal d’offrir le meilleur à quelqu’un qu’on reçoit, surtout si on l’aime,

et puis les pauvres aiment aussi offrir plutôt que de recevoir.»

APIC: Quel est l’objectif de Jean-Paul II au cours de ce voyage?

PP: Jean Paul II est convaincu qu’il y a en France des réserves humaines et

chrétiennes extraordinaires, et une grande attente, malgré les apparences.

Que serait la France sans saint Remi, sans saint Louis, sans Jeanne d’Arc,

sans Thérèse de Lisieux, sans le Père de Foucault, sans le jociste Marcel

Callo, Madeleine Delbrel, Bernadette de Lourdes…

APIC: Que signifie aujourd’hui «France, Fille aînée de l’Eglise», thème de

votre dernier livre?

PP: Lorsque Paul VI reçoit le Général de Gaulle en 1967, il salue en sa

personne la France, «cette nation qui a tant contribué à enrichir le

patrimoine culturel de l’humanité, et dont l’incomparable rayonnement

religieux et missionnaire est d’un si grand prix aux yeux de l’Eglise».

Douze ans après, Jean-Paul II rappelle : «Les successeurs de Pierre se

sont tournés vers la France à de multiples périodes de son histoire, et la

France a tenu, aussi bien dans le monde que dans l’Eglise universelle, et

elle tient toujours, différemment peut-être, une place particulière, qui

suscite à la fois une grande estime, une confiance solide, des attentes

renouvelées et exigeantes».

APIC: En France pourtant, cette appellation semble ne plus être comprise?

PP: On voudrait nous faire avoir honte de ce que nous sommes. Au contraire

nous devons être heureux d’être chrétiens, d’être catholiques, d’être à

notre place dans la grande famille des nations, où nous respectons les

autres. De même, à l’intérieur de la France, nous respectons les autres

familles spirituelles, sans discrimination.

Pour ma part, je suis un descendant de Vendéens tués par la République

parce qu’ils étaient fidèles au pape. Quand la République a fêté la

Révolution francaise, je n’ai pas contesté du tout, et j’ai simplement

essayé d’attirer l’attention sur ce que nous célébrions. Etait-ce la

liberté, ou au contraire la terreur, étaient-ce les droits de l’homme ou

leur violation?

Je demande donc le même respect pour le quinzième centenaire du baptême

de Clovis, et la même lucidité intellectuelle pour sortir de l’amnésie. Il

est stupide de penser que la France est née en 1789. Elle n’est pas née non

plus avec le Baptême de Clovis. La France est une longue histoire, et la

France ne serait plus la France si elle n’assumait pas toute cette

histoire. Je n’oublie pas que la France est aussi composée aujourd’hui de

juifs, de musulmans, d’orthodoxes, d’anglicans, d’agnostiques, de

libres-penseurs… Mais de même que dans le respect des pensées, nous

savons affirmer notre identité, je demande aux autres d’avoir la même

noblesse à notre égard.

APIC: Le calme revenu après la guerre scolaire de 1984 sera-t-il rompu par

le climat entourant cette cinquième visite du pape en France?

PP: Je ne le crois pas. Il a y une sorte d’équilibre et les Français en

sont heureux. Beaucoup de braves gens seront également heureux de pouvoir

entendre, au cours de la visite du pape, autre chose que la pensée unique

qui circule en ce moment. Il y a actuellement une tendance qu’ont connus

les régimes totalitaires de l’Est: ce qui ne va pas dans le sens dominant

est censuré.

APIC: La commémoration du baptême de Clovis semble ne pas aller dans le

sens dominant.

PP: La France n’a pas pu être baptisée à ce moment-là puisqu’elle

n’existait pas. Il serait naïf de le dire. Prétendre à l’inverse que ce

baptême aurait été un acte tout à fait privé qui n’aurait eu aucune

conséquence sur l’histoire, serait stupide aussi. Entre les deux, je dirai

que ce baptême est, parmi d’autres événements, l’un des actes déterminants

de notre histoire à tous, croyants ou non. Tous les historiens s’accordent

pour dire que l’histoire de ce qu’est devenu notre pays aurait été très

différente si cet acte n’avait pas eu lieu. C’est un acte historique

déterminant. D’autre part, ce baptême a eu des conséquences importantes

pour cette nation qui est devenue la France chrétienne et non pas arienne.

Est-ce que nous rougirions de ce que l’Eglise a donne à la France? Est-ce

que nous voulons assumer ce passé ou pas? C’est cette question qui explique

les polémiques actuelles.

APIC: Que pensez-vous des propos récents sur l’abdication du pape?

PP: Rien n’est nouveau sous le soleil ! Je me souviens des mêmes campagnes

du temps de Paul VI dont j’étais le collaborateur. Le pape dérange. Et

certains espérent en avoir un autre qui ferait ce qu’ils attendent. On dit

de lui qu’il est conservateur. On le disait aussi de ses prédécesseurs. Sur

les problèmes de la vie morale, Jean-Paul II dit, avec un langage plus

moderne, la même chose que Jean XXIII, c’est-à-dire que le bonheur des

personnes est dans la fidélité, dans le don et le pardon, et non dans la

permissivité, l’inconstance, et le manque de cohérence.

Si être conservateur, c’est continuer à annoncer l’Evangile et à ne pas

le changer, je pense que le nouveau millénaire connaîtra encore beaucoup de

Papes conservateurs ! (apic/bl)

11 septembre 1996 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 9  min.
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