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APIC – reportage
Les chrétiens dans la fourmilière de Shanghai (290296)
La Chine soigne sa vitrine
Maurice Page, de l’agence APIC
Shanghai, la vitrine de la Chine, est une vraie fourmilière saisie d’une
excitation continuelle. Des milliers de boutiquiers offrent toutes les
marchandises possibles et imaginables. Dans un perpétuel chantier, des milliers d’ouvriers s’activent jour et nuit pour faire pousser les gratte-ciel
de verre et d’acier. Des milliers de chauffeurs de taxis sillonnent les autoroutes à trois niveaux. Un réseau tranché à vif dans les quartiers de la
vieille ville chinoise.
Aujourd’hui les Shanghaiens ont rangé au rayon des accessoires l’idéologie communiste et enterré les reliques de la Révolution culturelle qui mit
le pays à feu et à sang pendant dix ans, entre 1966 et 76. Le guide officiel, qui appartient à une agence privée, ressemble plus à un «Golden Boy»
qu’à un parfait fonctionnaire. Histoire de paraître dans le «vent», il
n’hésite pas à nous entretenir par le menu de la situation des homosexuels
dans la cité portuaire…
Qu’on ne s’y trompe cependant pas, le Parti contrôle encore totalement
l’appareil de l’Etat. Mais la masse de la population se tourne vers l’Occident et la volonté de s’enrichir touche tous les habitants. Au milieu de
cette fourmilière, les communautés chrétiennes ont retrouvé un espace de
liberté. Qu’elles s’efforcent d’exploiter jusque dans les moindres recoins.
Le dynamisme des congrégations religieuses féminines en est un exemple.
Attention peinture fraîche
Attention peinture fraîche! Partout dans la maison les peintres s’activent à rénover les boiseries. Portes et fenêtres retrouvent leur couleur
brune d’origine. A l’entrée une petite plaque rédigée en chinois et en anglais nous a prévenus. Le bâtiment est placé sous la protection de la municipalité de Shanghai très fière aujourd’hui de son aspect cosmopolite, héritage d’un passé colonial pourtant humiliant. Construite au début du siècle pour les religieuses françaises, la maison a retrouvé depuis quelques
années sa vocation première. A deux pas de l’immense cathédrale néogothique
de la Mère de Dieu de Zikawei (Xujiahui) – entièrement rénovée elle aussi et de la «concession» française au coeur de la métropole chinoise, son architecture est celle d’un pensionnat des années 1900.
Aujourd’hui la maison est comme une ruche bourdonnante. Il faut dire que
les 160 religieuses de la Présentation de Marie sont réunies pendant un
mois pour leur retraite annuelle.
Au rez-de-chaussée une dizaine de jeunes soeurs s’activent bruyamment à
la cuisine et à la vaisselle. D’autres profitent dans le jardin des derniers rayons d’un soleil qui se couche derrière les flèches rouges de la
cathédrale. Cheveux courts, chemisier blanc impeccable, jupe marine Soeur
Mary appartient à la génération montante, comme l’immense majorité de ses
consoeurs. Il est vrai qu’en Chine, les religieuses ne portent pas de costume.
Nous sommes dans l’atelier de couture. Sous le haut plafond où pendent
des rangées de néons, les veilles machines à coudre à pédale se sont tues.
Au centre, les coupons de tissus colorés s’entassent sur une grande table.
La journée de travail est terminée. Outre la couture, les religieuses ont
toutes sortes d’autres activités, s’empresse de nous rassurer Soeur Mary,
l’assistante de la supérieure. Certaines religieuses donnent des cours du
soir. Car si les Eglises n’ont pas le droit d’ouvrir des écoles, elles sont
cependant autorisées à organiser ce genre de cours. D’autres religieuses se
sont spécialisées en informatique, beaucoup travaillent comme infirmières.
Liberté sous surveillance
A partir des années 80, quand elles ont été libérées de captivité ou de
résidence surveillée, les religieuses survivantes des diverses congrégations dissoutes après la prise du pouvoir par les communistes en 1949, ont
été rassemblées et autorisées à rétablir la vie communautaire. Elles sont
aujourd’hui une trentaine à vivre dans cette maison. Très vite des jeunes
filles se sont jointes à elles.
Pas question cependant de faire renaître les anciennes congrégations. En
Chine, selon le principe des trois autonomies, les Eglises n’ont pas le
droit de dépendre de l’étranger. Les congrégations religieuses ne peuvent
donc pas se rattacher à un ordre international. Tout en ayant repris la
spiritualité et souvent l’apostolat de leur origine, les congrégations dépendent aujourd’hui des évêques locaux et de l’Association patriotique des
catholiques chinois. Pragmatiques, les autorités chinoises tolèrent les activités des communautés religieuses, au moins dans le domaine social. Deng
Xiao Ping n’a-il pas dit un jour: «Qu’importe que le chat soit noir ou
blanc pourvu qu’il chasse les souris!»
La congrégation des soeurs de la Présentation de Marie peut compter sur
une solide relève: actuellement 30 novices et 73 postulantes. Sa croissance
est telle qu’elle a décidé de déplacer le noviciat dans un bâtiment qu’elle
est en train de transformer près de l’église de l’Assomption, dans la grande banlieue de Shanghai. Fait exceptionnel, les religieuses ont même pu
envoyer plusieurs des leurs étudier à l’étranger, trois sont en Europe,
trois à Hong Kong et deux à Macao.
A Shanghai, la pression politique et sociale sur les catholiques est
sensiblement moins forte qu’ailleurs en Chine, confirme Mgr Jin Luxian,
évêque officiel de Shanghai, sans doute l’évêque chinois le plus connu à
l’étranger. «Depuis ma sortie de prison il y a 13 ans, j’ai pu obtenir beaucoup de choses, même si je n’ai pas encore de radio ou de télévision»,
remarque en français l’évêque jésuite. «Ici à Shanghai, l’Association patriotique chargée de «contrôler» l’Eglise n’est rien», confie-t-il d’une
petite voix flûtée qui ne correspond en rien à sa détermination. Un fait
d’ailleurs confirmé par l’absence de toute surveillance lors des visites
que nous ferons dans la région. Ce qui explique peut-être aussi que les
«clandestins» ne constituent que 5% des quelque 160’000 catholiques de la
province.
A 81 ans, directrice d’un home pour personnes âgées
A 81 ans, Soeur Françoise Seng appartient à l’ancienne génération des
religieuses formées avant la guerre chez les Filles de la Charité françaises à Shanghai. Aujourd’hui encore elle parle français avec l’accent parisien, sans avoir jamais mis les pieds hors de Chine. Soeur Françoise est
responsable du Home St-Joseph ouvert il y a sept ans dans la banlieue de
Shanghai pour accueillir des femmes âgées.
Une mélopée un peu mécanique s’échappe par les portes ouvertes de la
chapelle. C’est l’heure de la récitation du chapelet pour la plupart des 63
pensionnaires. Avec son préau à arcades, son sol dallé, ses plates-bandes
soignées et sa statue de saint Joseph, la cour se donne des airs de cloître
à l’italienne. La maison est simple, modestement meublée, mais elle respire
la propreté et la bonne humeur. Saint Joseph a sa statue ou son image dans
presque toutes les pièces. Les chambres s’ouvrent sur une galerie couverte
qui court tout le long du bâtiment d’où l’on découvre les toits environnants et la plaine découpée par les canaux.
Soeur Françoise insiste pour faire une série de photos aux pieds de
saint Joseph. Après des dizaines d’années de persécution ou de vie
clandestine, elle peut légitimement être fière de la situation actuelle.
Personne n’oserait contester le rôle social joué aujourd’hui par les religieuses, ni même remettre en question la foi chrétienne.
Le village du «Pont dans le parfum des fleurs»
Un sentiment confirmé par les habitants du village du «Pont dans le
parfum des fleurs» à une trentaine de minutes de route du centre de
Shanghai. Contrairement à son nom, l’endroit n’a rien de très bucolique. Et
en fait de parfum, les villageois dégustent plutôt l’odeur de l’usine de
pâte à papier voisine où la plupart d’entre eux travaillent. Les 300
habitants sont tous chrétiens.
Il s’agit des descendants des pêcheurs qui autrefois vivaient sur des
péniches sillonnant les canaux. Il y a quelques dizaines d’années, ils ont
abandonné leurs bateaux et construit un village sur la terre ferme. Trois
rangées de maisons contiguës à deux niveaux, toutes semblables, encadrent
les deux ruelles où vit la communauté. L’arrivée d’un groupe d’Européens a
tôt fait de rameuter presque tout le village. Tout le monde veut voir les
«longs nez» et se presse à grands cris et éclats de rire à la porte de Monsieur Ghuo, le fonctionnaire local qui nous reçoit dans sa salle de séjour
sous un grand crucifix… et nous offre le thé dans de grandes tasses
décorées d’une figure du Père Noël.
Le village n’a ni prêtre, ni lieu de culte: les catholiques se rendent à
la paroisse du district pas très éloignée. Aujourd’hui l’Etat ne met plus
aucun obstacle à l’exercice de la religion, nous assure un paroissien.
«Nous sommes tout à fait libres, même s’il ne nous est pas permis de faire
du prosélytisme.»
La transmission de la foi se fait en priorité dans les familles. Les anciens connaissent toutes les prières traditionnelles, les jeunes se contentent du Pater et de l’Ave Maria. La catéchèse a lieu dans le cadre de cours
d’été où les enfants et les jeunes – ils étaient plus de 300 cette année se rassemblent à la paroisse pour deux ou trois semaines durant les vacances scolaires. La plupart ont alors reçu soit le baptême, soit la première
communion. Pour le même district, 63 jeunes de 18 à 20 ans fréquentent le
«petit séminaire» qui consiste en une année de préparation avant d’entrer
au grand séminaire de Shanghai.
La notion de famille est valorisée tant par la mentalité traditionnelle
chinoise que par l’enseignement catholique. Il suffit d’observer le soin
jaloux avec lequel les enfants sont traités. Pour le mariage religieux, le
clergé catholique exige, avant la célébration, un cours de préparation avec
un examen. Ce qui n’empêche toutefois pas les mariages mixtes, même s’il
arrive assez souvent que le conjoint se convertisse au catholicisme.
Officiellement la sévère politique de l’enfant unique menée en Chine ne
pose aucun problème. Visiblement on préfère ne pas en parler. Les chrétiens
– encore moins s’ils se rattachent à l’Eglise officielle – ne sauraient
s’exprimer contre les lois de l’Etat. D’autres interlocuteurs nous répondront ailleurs que la question de l’avortement est bien réelle et qu’elle
dépend en dernier ressort de la conscience de chaque personne. Il est très
difficile de résister à la pression familiale et sociale lorsque sa place
de travail est en jeu ou lorsque les familles de deux enfants loin de recevoir une aide de l’Etat sont contraintes de payer des amendes. Quand des
femmes ont été forcées d’avorter, le prêtre leur accordera en général l’absolution s’il n’y pas faute de leur part, explique-t-on au séminaire.
Trop heureux d’avoir retrouvé leur liberté de culte, et conscients
qu’ils restent «en sursis» les catholiques officiels chinois ne veulent pas
risquer l’affrontement avec le régime en place. (apic/mp)
Ce reportage est le deuxième d’une série sur les chrétiens de Chine. Des
photos diapositives couleurs sont disponibles à l’Agence APIC.



