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Rwanda: Rencontre avec Soeur Anne-Marie Garbayo, de retour de Bukavu

«Je suis fière d’avoir été au service de Zaïrois compétents» (031094)

Bruxelles, 3octobre(APIC) Espagnole d’origine, Soeur Anne-Marie Garbayo,

membre de la Compagnie de Marie Notre-Dame, vient de passer six semaines à

Bukavu, dans l’est du Zaïre, où ont afflué ces derniers mois quelque

500.000 réfugiés rwandais. Elle s’est rendue au Kivu pour une mission d’observation et de coordination au nom de la Coopération Médicale Missionnaire

(MEMISA). «Je crois surtout au soutien de l’action des populations locales:

c’est notre seule garantie de continuité!», confie-t-elle à son retour à

Bruxelles avec la force d’une expérience missionnaire de 32 ans.

Soeur Anne-Marie connaît bien le Zaïre, son premier séjour date de 1959.

Elle arrivait alors avec un diplôme d’infirmière accoucheuse, complété par

une formation à l’Institut de Médecine Tropicale d’Anvers. Elle y est restée 32 ans. Revenue en Belgique en 1991, Soeur Anne-Marie continue de mettre son expérience médicale et missionnaire au service d’une organisation

non gouvernementale (ONG): la Coopération Médicale Missionnaire (MEMISA).

MEMISA lui a proposé cet été de se rendre pour six semaines au Zaïre, afin

de promouvoir la coordination à travers le Bureau Catholique des Oeuvres

Médicales. Une mission d’observation, de contacts, d’identification des besoins, d’inventaire des ressources humaines et matérielles.

La continuité en point de mire

«Les 500.000 réfugiés rwandais qui ont afflué ces derniers mois à Bukavu

sont toujours là: environ 100.000 dans la ville, et 400.000 à la périphérie, explique Soeur Anne-Marie. Les rares réfugiés qui ont quitté la ville

pour regagner le Rwanda sont plutôt des Tutsis, c’est-à-dire les réfugiés

les plus anciens, y compris ceux qui étaient établis au Zaïre depuis les

années 50. Les autres, plus récents, des Hutus dans leur grande majorité,

craignent toujours pour leur sécurité. Ils savent qu’il y a eu des exécutions sommaires et que le nouveau régime à Kigali a autorisé les Rwandais

restés ou revenus au pays à occuper les maisons abandonnées. Ils se disent:’si nous rentrons, nous n’aurons plus de maison. Et nous risquons

d’être déplacés dans notre propre pays: c’est pire que d’être réfugiés ailleurs!’

Avant l’arrivée de la première vague de réfugiés cette année, la population zaïroise du Kivu était déjà sinistrée. En avril, les familles rwandaises qui ont passé la frontière ont pu être installées dans des camps sans

trop de problème. Puis on a assisté, à partir du 17 juillet, à un afflux

massif de réfugiés hutus: environ 300.000. Les premiers sont arrivés dans

des voitures rwandaises, ou dans des bus rwandais, ou encore à pied avec

leur bétail. Vous imaginez le contraste avec le population zaïroise

souffrant des nombreuses pénuries! Des militaires également sont arrivés,

munis de lits «empruntés» à des écoles rwandaises et de tout un matériel

médical «emprunté» aux hôpitaux de Kigali et de Butare.

La dernière vague de réfugiés est arrivée, fin août, dans un tout autre

contexte. Ils n’ont pu emporter que peu de choses et sont arrivés dans un

état de fatigue extrême, après une longue marche. Les plus valides avaient

dû porter les enfants et parfois les plus âgés. Beaucoup étaient malades.»

«Jusqu’à votre porte»

«Imaginez Bukavu avec des dizaines de milliers de réfugiés, installés le

long des rues, jusque dans votre propre jardin ou devant votre porte. Ils

se sont installés comme ils ont pu. Il n’y avait pas de camps prévus pour

eux, ni de tentes ni de bâches pour s’abriter des intempéries et du froid.

Beaucoup se sont arrêtés aux premiers sites jugés accueillants. Ainsi,

30.000 réfugiés ont investi le Collège jésuite Alfagili et ses terrains de

sport: premier havre au terme d’un long exode. En quelques jours, ils ont

coupé tous les arbres du Collège pour se chauffer et préparer de la nourriture.

«Puis est venu le temps de la rentrée scolaire. J’ai vu monter l’anxiété

chez les parents zaïrois: nombre de bâtiments scolaires étant occupés par

les réfugiés. Où les enfants allaient-ils aller à l’école? Les parents zaïrois avaient de quoi s’inquiéter: ce sont eux qui s’arrangent pour assurer

la subsistance des enseignants, que l’Etat zaïrois ne paie plus. Puisqu’ils

rémunèrent les enseignants, ils tiennent à une scolarité normale des enfants!

«Il y en avait en ville trois regroupements de réfugiés importants:

30.000 au Collège Alfagili, 18.000 autour de la cathédrale, 6.000 à l’Athénée d’Ibanda. On a donc dû chercher des solutions pour que les réfugiés

s’implantent ailleurs. L’Université Catholique de Bukavu a cédé des terrains pour un camp d’enfants. L’Institut National de Recherche d’Afrique

Centrale a aussi cédé ses terrains, et donc sacrifié toute une expérimentation agricole pour un camp de 15.000 réfugiés, qui sont devenus en quelques

jours… 60.000!»

Essentielle coordination

«Pendant plusieurs semaines, on s’est plaint de la lenteur des initiatives du Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) des Nations Unies. En plus de

la lourdeur d’une bureaucratie internationale, cette lenteur s’explique en

partie par les difficultés à trouver localement des endroits acceptables.

Or il n’y a pas de solution sans coordination locale avec ce que font déjà

les Zaïrois, qui ne nous ont pas attendu pour s’occuper des réfugiés.

«Voilà pourquoi il nous paraît essentiel de passer par Caritas Bukavu,

Quelle sera l’efficacité à long terme de l’action entreprise, si nous ne

travaillons pas à partir des structures locales?

MEMISA et Caritas ne conçoivent pas le secours d’urgence sans penser à

la continuité. Ainsi, de nombreuses familles et paroisses zaïroises ont accueilli des réfugiés rwandais. Ces gens-là ne sont pas reconnus comme «réfugiés» par le HCR. A nous donc de soutenir les Zaïrois qui accueillent les

Rwandais. Y compris en disant aux collaborateurs étrangers des ONG au Zaïre: «Gardez vos devises! Payez ce que vous achetez en nouveaux zaïres. Sinon vous allez précipiter l’inflation!» Or, l’inflation est déjà lourde: en

six semaines, le change est passé de 1400 à 1800 zaïres pour un dollar!»

J’ai passé ces dernières semaines au Zaïre avec ce souci prioritaire de

la continuité. En priorité, il va falloir désormais veiller au dégorgement

des zones urbaines de Bukavu où la concentration des réfugiés empêche toute

activité. L’autre priorité reste la prise en charge des réfugiés, tant dans

les sites reconnus par le HCR qu’en dehors, par exemple dans les paroisses.

A plus long terme, MEMISA veillera au renforcement des équipes médicales

pour les deux Hôpitaux Généraux de Bukavu et d’Idjwi. Il nous faudra également participer à un projet d’assainissement des écoles du diocèse de Bukavu: adduction d’eau, construction de latrines…

Malgré les contraintes, certaines lenteurs, les difficultés de coordination, la peur des réfugiés, l’anxiété et parfois l’agressivité compréhensible de la population zaïroise, je rentre du Zaïre avec de l’espoir,

témoigne Soeur Anne-Marie. Dès à présent, j’ai déjà une fierté: celle

d’avoir pu me mettre au service de Zaïrois compétents.» (apic/cip/mp)

3 octobre 1994 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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