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apic/Delémont /Interview Didier Laurent

APIC-Interview

Père Jean Didierlaurent, prédicateur de la Semaine du Vorbourg (190994)

Redonner leur valeur aux gestes et aux rites

Delémont, 19 septembre (APIC) La religion populaire, très contestée il y a

20 ans, tend à reprendre ses droits. Religion du geste et de l’émotion, elle fait appel aux symboles et aux rites. Quelle est sa place dans l’Eglise?

Comment la mettre en valeur? Le Père Jean Didierlaurent, prédicateur de la

Semaine du Vorbourg 1994 dans le Jura, répond à ces questions.

APIC: Pour Liliane Voyé, professeur à l’Université catholique de Louvain,

«La religion populaire est avant tout une religion du geste et de l’émotion

et non une religion de la parole et de l’adhésion volontaire et rationnelle.» Qu’en pensez-vous?

J.D.: Dans ce qu’on appelle la religion populaire, l’émotion, le sentiment

ont une grande part. Cela peut faire contraste avec une sorte de présentation intellectuelle de la foi, qui est le privilège des clercs. Pour ma

part, je ne durcirais pas l’opposition. Car il y a une imbrication des deux

courants et une complémentarité nécessaire.

Il est important que l’émotion, très populaire, soit canalisée par le

rationnel. Faute de quoi, on tombe très vite dans la superstition ou le

folklore religieux. Il y a, cependant, une trop grande tentation dans le

christianisme occidental de minimiser les gestes symboliques qui font appel

à ce qui se nomme globalement l’émotion. C’est une tentation que ne

connaissent pas les chrétiens d’Orient.

Dans l’Eglise catholique-romaine, nous avons laissé tomber beaucoup de

rites qui ne nous semblent pas essentiels à la validité du sacrement. Nous

devons cela au légalisme de l’empire romain.

APIC: Toucher une statue de la Vierge ou d’un saint, allumer des bougies,

faire bénir des objets sont des gestes. S’ils ont pour ceux qui les font

valeur de symbole, ont-ils un sens profond?

J.D.: Pourquoi l’encens, pourquoi les icônes, pourquoi des cierges? Il est

temps de redonner aux gestes leur véritable sens, celui de la prière. Pour

cela, il faudra recréer dans l’Eglise, une gestuelle qui est tombée par

mauvaise compréhension. Il m’arrive de bénir des voitures le jour de la

Saint-Christophe, dans un village qui s’appelle Saint-Christophe-en-Brionnais. En expliquant aux gens que l’intégration de ce geste consiste à accepter de conduire sa voiture correctement. J’essaie par là d’en éliminer

l’aspect superstitieux.

Il en va de même pour le rite des rogations. Le rationnel vient donner

un sens à l’irrationnel. La prière peut prendre alors la tournure suivante:

Je prie sur mon travail, donc sur mes champs. Il n’y aura pas de récolte

magique. J’ai travaillé, donc cela devrait pousser. Si cela pousse, je partagerai avec ceux qui n’ont rien. Si cela ne pousse pas, «Tu me donneras,

Seigneur, la force de recommencer à ensemencer mon champ.»

Quant à la liturgie, pour le beau temps, elle est là pour permettre de

garder le soleil intérieur en cas de pluie.

Dans ce domaine, le clergé s’est scindé en deux. Il y a ceux qui ont

lutté pour supprimer la superstition, au détriment de l’émotion. Et il y a

un courant actuel qui vise à favoriser le sentiment religieux, l’émotion de

la prière au détriment parfois de la réflexion catéchétique.

Au coeur de cette évolution, on reste souvent insatisfait, ayant perdu

ses repères ou vivant des gestes religieux avec joie ou mauvaise conscience.

APIC: Et allumer des cierges?

J.D.: Ce geste se greffe au coeur-même de la liturgie pascale. La nuit de

Pâques, on bénit le feu nouveau. Or, il y a un geste que l’on ne voit plus:

à un moment donné, le prêtre plonge le cierge de Pâques dans l’eau. Cela

symbolisait la fécondation de notre monde par la résurrection du Christ et

sa lumière. Cette lumière-là est censée nous éclairer toute l’année. Nous

allumons nos petits cierges de Pâques pour affirmer la résurrection du

Christ et transmettre sa lumière. La prière que l’on pourrait dire lorsque

l’on allume un cierge dans un lieu de culte est celle-ci: «je crois que tu

es lumière pour moi, Jésus, dans mes obscurités. Cette lumière, je la fais

mienne. Je veux devenir un être de lumière. Je te laisse ce cierge allumé

pour signifier que tout ce que je vais faire aujourd’hui sera oeuvre de lumière.»

La prière qui peut au départ être païenne consiste à allumer un cierge

pour obtenir une faveur ou pour remercier de ce que l’on a obtenu. Il faut

constamment aider les gens à passer à une signification de foi lorsque le

geste par lui-même pourrait effectivement être compris comme superstition.

APIC: L’Eglise catholique-romaine n’aurait-elle pas à redonner une place

privilégiée aux gestes, aux rituels?

J.D.: Pas seulement l’Eglise cléricale, mais aussi l’Eglise célébrante. Je

pense que l’assemblée, les gens doivent reprendre l’initiative de leurs

gestes. Redonner une place privilégiée aux gestes, aux rituels, oui, à condition que ce soit le peuple sacerdotal qui se donne ses expressions. (Propos recueillis par Michèle Fringeli) (apic/sic/eb)

19 septembre 1994 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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