Deuxième visite pastorale du pape Jean Paul en Croatie du 2 au 4 octobre

APIC – Dossier

La béatification controversée du cardinal Stepinac

Maurice Page, agence APIC

Fribourg, 30 septembre 1998 (APIC) Pour sa deuxième visite en Croatie du 2 au 4 octobre, le pape Jean Paul II apporte avec lui un «cadeau» à toute la nation croate: la béatification du cardinal Alojzije Stepinac, martyr du communisme. Héros national, Mgr Stepinac est cependant controversé pour son soutien au régime fasciste des «oustachis» d’Ante Pavelic durant la seconde guerre mondiale.

Quatre ans après son premier voyage, Jean Paul II va retrouver un pays profondément changé. Depuis 1995 et la reconquête militaire de la Krajina et plus encore depuis le retour de la Slavonie orientale dans son giron au début de l’année, la Croatie vit désormais à l’abri du bruit des canons à l’intérieur de frontières bien établies. Du terrain militaire et politique le combat s’est aujourd’hui déplacé sur le plan économique.

Malgré les dérives autoritaires et nationalistes du régime du président Franjo Tudjman, la Croatie penche résolument du côté de l’Europe. Soutenue par une très forte diaspora en Europe et en Amérique du Nord, le pays se lance dans le reconstruction et cherche à combler le retard accumulé. L’euphorie de la reconquête est cependant bien retombée face aux problèmes économiques et à la distance critique de l’Europe de l’Ouest et des Etats-Unis face à une classe politique qui peine à abandonner ses réflexes autoritaires.

Cette nouvelle visite de Jean Paul II est tout entière articulée autour de la béatification du cardinal Alojzije Stepinac mort en 1960, après avoir subi pendant quinze ans la persécution constante du régime communiste. Réhabilité par l’Etat dès 1992, aujourd’hui béatifié par l’Eglise, le cardinal Stepinac, incarne à la fois cette forte conscience nationale et cette farouche volonté d’indépendance par rapport aux pouvoirs temporels. Elévé du rang de réprouvé au statut de héros national, Mgr Stepinac accède officiellement à l’honneur des autels. Mêmes si des voix discordantes l’accusent d’avoir soutenu la Croatie indépendante d’Ante Pavelic, Etat satellite de l’Allemagne hitlérienne, le cardinal est un martyr vénéré dont le tombeau attire des milliers de pèlerins.

Sous le signe du martyre

La seconde étape de la visite du pape, à Split, est elle aussi chargée de symboles. Cette ville de la côte dalmate n’a-t-elle pas été fondée au IVe siècle par l’empereur romain Dioclétien dont le nom est resté attaché à une des plus célébres persécutions des chrétiens de l’Antiquité. Jean Paul II le rappellera sans doute en se rendant à la cathédrale de la ville dédiée à saint Domnius. «En visitant Split et Zagreb sous le signe de ses deux martyrs , le pape unira et consacrera toute l’histoire du martyre du christianisme dans notre pays», écrivent les évêques du pays dans un raccourci historique pour le moins saisissant.

En Croatie, la mentalité de remparts trouve ses racines dès avant les guerres avec les Turcs. Les Croates, originaire de l’Ukraine actuelle, ont accepté la foi chrétienne au VIIème siècle déjà. Mais contrairement aux peuples slaves qui habitaient plus au Sud et à l’Est, les Croates ne s’orientèrent pas vers Byzance, mais vers Rome.

La religion devint dès lors le principal signe de distinction entre les peuples slaves du Sud. La Croatie est devenue l’avant-poste de l’Eglise romaine dans les Balkans. Et elle continue à se considérer comme telle.

Une Eglise solide

Dans ce pays catholique à plus de 70%, l’Eglise, tenue à l’écart durant toute la période communiste, a reconquis une place et une influence importantes dans la société. Contrairement à d’autres pays ex-communistes, les rapports avec l’Etat y sont moins conflictuels, même si la délicate question de la restitution des biens n’est pas encore définitivement réglée. «L’Eglise est aujourd’hui libre et a toute latitude pour reprendre ses activités pastorales. Nous avons accès aux écoles, aux hôpitaux, aux prisons et aux casernes, se réjouit le cardinal Franjo Kuharic, archevêque de Zagreb jusqu’en 1997. En fait notre engagement dépend de notre situation financière, car nous sommes une Eglise pauvre.»

Forte de 2’400 prêtres et de 3’700 religieuses pour une population catholique de 3,65 millions de personnes, répartis en 1’531 paroisses, l’Eglise s’est attelée à la reconstruction du pays. Reconstruction matérielle bien sûr de la centaine d’églises et de centres paroissiaux détruits par la guerre. Mais aussi et surtout reconstruction spirituelle. «A de nombreux points de vue, les temps du matérialisme et du totalitarisme sont encore présents, relève le cardinal Kuharic. De nombreux problèmes se posent au niveau de la société, de la morale et des mentalités. Nous devons être attentifs au respect des droits de l’homme et à la justice sociale. Après le changement vers la démocratie, les problèmes sociaux subsistent, en particulier dans le domaine économique. Avec la privatisation et l’économie de marché, beaucoup de gens sont sans travail. Comment dès lors allier doctrine sociale de l’Eglise et libre marché?»

Autre question sociale cruciale: le retour des réfugiés. En 1995 lors de la «libération» des zones occupées par les forces serbes en Krajina, l’Eglise a plaidé pour que ce processus de libération se fasse sans haine et sans vengeance, dans le respect de la dignité humaine et la propriété. «Pendant la guerre déjà nous avions insisté pour dire que le principe de la légitime défense ne devait pas être outrepassé et qu’il ne fallait pas provoquer des destructions inutiles. Malheureusement il y en a eu», admet le cardinal Kuharic

La paix revenue, les Serbes qui ont fui pendant les combats reviennent, mais de loin pas tous. «Je crois que la cohabitation est possible. Vivre ensemble signifie accepter l’autre. Par ailleurs on ne peut pas oublier tout tout de suite. J’ai discuté avec beaucoup de réfugiés. Ils m’ont dit qu’ils voulaient revenir dans nos régions, sans haine et sans esprit de vengeance».

Le cardinal Stepinac face au dilemme

Si la vénération du cardinal Stepinac est quasi-unanime chez les Croates, sa béatification a suscité de fortes réticences du côté serbe et du côté juif qui y voient une réhabilitation du régime fasciste honni des «oustachis». Les Serbes parlent de massacres et de conversions forcées, les juifs rappellent les déportations vers les camps de concentration, en particulier celui de Jasenovac établi sur le territoire même de la Croatie. Lorsqu’on porte un jugement historique sur l’époque de la deuxième guerre mondiale, il faut également prendre en considération le dilemme devant lequel se trouvait la hiérarchie de l’Eglise catholique, rappellent les historiens. Le cardinal Alojzije Stepinac, primat de la Croatie, a certes salué la proclamation de l’Etat oustachi et a fait chanter le «Te Deum» à cette occasion à la cathédrale de Zagreb. Mais quand ont commencé les atrocités, notamment contre les Serbes et les Juifs, il a protesté à plusieurs reprises auprès du gouvernement.

A partir de fin 1942, les critiques de Mgr Stepinac sont devenues de plus en plus violentes. Pourtant, jusqu’à la fin de la guerre, il est resté favorable à l’idée d’une Croatie indépendante. Il avait le souvenir des mauvaises expériences vécues par les Croates et l’Eglise catholique dans l’Etat commun avec les Serbes, baptisé «Yougoslavie» en 1929. Le cardinal craignait donc le retour des Serbes au pouvoir. En outre, le chef oustachi Ante Pavelic avait favorisé l’Eglise en l’aidant notamment à fonder des écoles et en y soutenant les cours de religion, relève l’agence de presse autrichienne Kathpress.

Collaboration d’une partie de clergé avec le régime oustachi

La collaboration d’une partie de clergé avec le régime oustachi a provoqué cependant un problème moral plus grave. Maints ecclésiastiques se sont prêtés à des excès nationalistes sanglants contre les Serbes et à des conversions forcées au catholicisme. Parfois librement, souvent sous pression. A la fin de la guerre, les communistes ont fait à Mgr Stepinac un procès-spectacle et l’ont condamné à 16 ans de prison. Sa figure emblématique symbolise le chemin hérissé d’épines qu’a connu l’Eglise catholique croate depuis la chute de l’empire austro-hongrois en 1918 jusqu’à la fin du communisme.

Les évêques catholiques protestèrent contre ces conversions payées dans des lettres pastorales communes en 1923 et 1933. En vain. Pour des raisons de politique étrangère, le climat politique s’est cependant peu à peu amélioré en faveur de l’Eglise catholique. En accordant des concessions aux Croates, le gouvernement de Belgrade, cherchait à prévenir la division du pays visée par Hitler. Ainsi, les écoles confessionnelles furent à nouveau autorisées. La fin de cette brève harmonie était pourtant proche. En 1941, la «Wehrmacht» entrait à Belgrade et permettait l’instauration du régime oustachi en Croatie.

Confrontation avec le régime communiste

Après la parenthèse du régime oustachi durant la deuxième guerre mondiale, l’Eglise de Croatie a dû faire face à la dure confrontation avec le régime communiste. Près de 400 prêtres, sur un total d’environ 4’000 trouvèrent la mort. L’Ordre des franciscains déplore à lui seul 139 victimes. Plusieurs centaines de prêtres furent condamnés à de lourdes peines de prison ou à la déportation.

L’Eglise a perdu à nouveau ses écoles, expropriées. Les églises ont été pillées et l’activité des prêtres limitée à la célébration des services divins. A l’école, les maîtres devaient officiellement propager l’athéisme, de nombreux monastères ont été fermés et les propriétés foncières de ceux qui subsistaient ont été confisquées. C’est seulement en 1960, après la mort du cardinal Stepinac, que le chef de l’Etat, Josip Broz Tito, a relâché la pression sur l’Eglise.

L’Eglise défend le droit à l’auto-détermination des peuples

Le cardinal Franjo Kuharic, archevêque de Zagreb entre 1970 et 1997, est la figure emblématique pour la période plus récente. Il se rattache de manière étroite à l’héritage de Mgr Stepinac. Mgr Kuharic, âgé aujourd’hui de 79 ans, s’était déjà fait un nom dans les années 60 en raison de son engagement contre la discrimination dont étaient victimes les croyants. A l’époque de l’éclatement de la Yougoslavie, Mgr Kuharic défend fermement le respect du droit de la nation croate à l’autodétermination, tout en se faisant l’avocat d’une amélioration des relations avec l’Eglise orthodoxe serbe.

Après l’éclatement de la guerre entre la Croatie et l’armée fédérale yougoslave, aidée des milices serbes de la Krajina en juillet 1991, le cardinal a soutenu l’effort de défense des dirigeants croates, tout en mettant en garde contre une diabolisation des Serbes.

Les dirigeants de l’Etat et de l’Eglise en Croatie ont pu compter sur la solidarité du pape. Le Saint-Siège a été le deuxième pays après l’Allemagne à reconnaître diplomatiquement la nouvelle entité croate. Par cette reconnaissance de la Slovénie et de la Croatie le Saint-Siège voulait mettre fin à la politique de force de Belgrade, qui comptait sur la tolérance silencieuse de la Russie, des Etats-Unis, de l’Angleterre et de la France.

Certes l’on savait aussi à Rome que le président croate Franjo Tudjman n’est pas une personnalité au-dessus de tout soupçon. En 1967 Tudjman avait été chassé du Parti communiste à cause de ses tendances nationalistes croates. Après la fondation de son parti en 1989, il a n’a pas hésité à utiliser des appuis dans les milieux d’Eglise pour mener son combat pour l’indépendance. Ses fondements idéologiques ne viennent ni de l’enseignement social chrétien, ni de la démocratie, même s’il souhaite que son parti, la «Communauté dé-mocratique croate» (HDZ) soit accepté dans le cercle des partis démocrates-chrétiens européens.

Le pape trouvera à son arrivée vendredi en Croatie une Eglise qui constitue un élément important de la vie publique. Dans ce pays post-communiste, l’influence de l’Eglise catholique sur les développements sociaux et politiques est probablement plus forte que dans les pays occidentaux. D’autant plus grande est la tentation pour les politiciens d’utiliser la visite de pape pour leur profit personnel. Aujourd’hui le cardinal Kuharic et l’Eglise ont placé leur lutte sous le signe du respect des droits de l’homme et de la justice sociale. (apic/kap/mp)

20 avril 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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