Jean Paul II en Azerbaïdjan les 22 et 23 mai, puis en Bulgarie jusqu’au 26
APIC Dossier
Azerbaïdjan: 150 catholiques officiellement recensés
Rome/Bakou, 16 mai 2002 (APIC) Le retour de Jean Paul II en Europe de l’Est, du 22 au 26 mai prochain, à l’occasion de son 96ème voyage international en Azerbaïdjan puis en Bulgarie, sera placé sous le signe d’une Europe qui cherche son unité politique, mais aussi religieuse. Ce voyage s’inscrit dans un calendrier relativement chargé, compte tenu de la santé fragile de Jean Paul II, qui fêtera le 18 mai prochain son 82ème anniversaire. A noter que l’Azerbaïdjan ne compte guère plus de 150 catholiques.
Les 22 et 23 mai, le pape manifestera plus particulièrement son attention à la situation politique de la république musulmane de l’Azerbaïdjan. Dès le lendemain, fête des saints patrons de l’Europe, Cyrille et Méthode, il se rendra en Bulgarie où la forte présence orthodoxe sera l’occasion pour Jean Paul II de renforcer la communion entre l’Eglise catholique et l’Eglise orthodoxe bulgare.
L’éventualité d’un voyage dans l’ancienne république soviétique, située au bord de la mer Caspienne, avait été évoquée au Vatican lors de la préparation des visites du pape au Kazakhstan et en Arménie. Des tensions diplomatiques et politiques liées à l’enclave du Nagorni-Karabakh, considérée par les Azéris comme le berceau de leur peuple et occupée depuis une dizaine d’années par l’Arménie, ainsi que le programme chargé de Jean Paul II avaient conduit à l’annulation de ce projet.
Dès son arrivée à l’aéroport de Bakou, le 22 mai, Jean Paul II aura l’occasion d’exhorter la population azerbaïdjanaise, composée à 85% d’Azéris et à 8% d’Arméniens, à rechercher une solution aux conflits causés par des désaccords territoriaux. Il y rencontrera en particulier le président de la république, Haydar Aliyev, élu en 1993. Au cours de ce voyage en ex-république soviétique, le pape s’exprimera en russe.
Anniversaires
Cette visite coïncidera avec les célébrations du dixième anniversaire de l’indépendance du pays, en 1991. A cette occasion, Jean Paul II se rendra au monument commémorant cet événement, au coeur de la ville, avant une rencontre avec les chefs religieux du pays et les représentants des mondes de la culture, de la politique et de l’art. Près de 98% de la population est musulmane.
La journée du lendemain, 23 mai, aura un caractère plus pastoral. Le pape consacrera en effet ses dernières heures sur le territoire à la visite des quelque 150 catholiques qui composent officiellement l’Eglise locale. Un autre anniversaire, celui de l’établissement des relations diplomatiques entre ce pays et le Saint-Siège, sera l’occasion pour Jean-Paul II d’aborder le sujet de la situation des catholiques dans la région.
Aujourd’hui, la constitution azérie prévoit que chaque personne puisse choisir librement sa foi et la pratiquer sans aucune restriction. Le gouvernement se sert cependant souvent de la loi sur la liberté de pensée ou sur d’autres lois pour limiter l’activité de groupes religieux étrangers ou «non traditionnels». Ceux qui se convertissent au christianisme sont par ailleurs mal vus par le gouvernement. Ils sont notamment accusés de trahir leur propre identité ethnique. Seule l’Eglise apostolique arménienne – composée de 10’000 à 30’000 Arméniens vivant dans la région de Nagorni- Karabakh – possède un statut privilégié.
Après avoir vécu des années dans la clandestinité, les Azéris catholiques peuvent de nouveau exercer leur culte depuis 1997. C’est à cette date que la première – et seule à l’heure actuelle – paroisse a été construite par des prêtres salésiens, responsables de cette mission. En 1998, la République d’Azerbaïdjan fut confiée à la Congrégation pour l’évangélisation des peuples et le 11 octobre 2001, la mission «sui iuris» – première forme juridique de reconnaissance de l’Eglise dans un pays – fut créée à Bakou et confiée également aux salésiens. Jean Paul II rendra visite aux catholiques de la paroisse, située dans un quartier pauvre. Trop petite pour accueillir les personnes qui désirent s’y rendre – outre les catholiques, des orthodoxes et des musulmans y sont attendus -, la messe sera célébrée au palais des sports de Bakou.
Interrogé par I’APIC, le consul de France en Azerbaïdjan, Renaud de Marin, a précisé que les catholiques sont en réalité plus de 150 sur tout le territoire, notamment par la présence de nombreux étrangers. «Mais beaucoup d’entre eux ne pratiquent pas ou tout simplement ne sont pas au courant de notre existence», a-t-il expliqué. «La visite du pape sera en ce sens un excellent éclairage !». (apic/imed/pr)
Guatémala: Le rapport qui a tué l’évêque Gerardi
APIC – Dossier
Terrible document sur la terreur de la torture imposée par l’Etat
Guatémala-Cité, 11 mai 1998 (APIC) Terrible document que celui porté à la connaissance du public le 24 avril, où l’on y décrit comment l’Etat s’est servi durant plus de 30 ans de la terreur de la torture contre les populations civiles. Mgr Gerardi a payé de sa vie la parution de ce rapport. Aujourd’hui, l’armée et le gouvernement sont dans le collimateur de ceux qui, et ils sont nombreux, pensent qu’ils ont à un degré ou un autre commandité cet odieux crime.
«Guatémala: jamais plus». Pour avoir fait de ces trois mots le titre du rapport qu’il avait présenté le 24 avril, Mgr Juan Gerardi, évêque auxiliaire de Guatémala-Cité, a trouvé la mort deux jours plus tard. Assassiné. Le doigt qu’il n’a cessé de pointer vers les militaires guatémaltèques, principaux responsables de la mort de quelque 150’000 personnes et de la «disparition» de plus de 50’000 autres lui a coûté la vie. Quelques heures avant de mourir, il avait lu des extraits de son document dans la cathédrale métropolitaine. Mgr Gerardi avait dénoncé à maintes reprises les abus commis par les militaires, et leur implication dans les enlèvements, les vols de voitures et le trafic de drogues. Nombreux sont ceux qui pensent que cet assassinat est un meurtre politique. Notre dossier.
Terrible rapport, que celui présenté par Mgr Gerardi, responsable du Bureau des droits de l’homme de l’archevêché de Guatémala aujourd’hui décédé: 1’700 pages accablantes, écrites après des auditions de plus de 5’000 témoins. Avec la revue «Dial» (Diffusion de l’information sur l’Amérique latine), l’APIC se penche sur ce rapport. Un travail de trois ans, qui recense plus de 37’000 faits de violence au cours des années de guerre qui ont ensanglanté le Guatémala de 1960 à 1996.
Le Guatémala est un pays dont la violence possède des profondes racines qu’il est nécessaire de mettre au jour pour tenter d’expliquer la cause d’une guerre intérieure d’extermination de 36 ans, dont la plus grande partie des victimes appartenait à la population civile. Le conflit armé, commencé en 1960 et «terminé» avec la signature des accords de paix en 1996, a exacerbé des contradictions qui ont couvé pendant des siècles: des carences dans des domaines élémentaires comme l’éducation, la santé et l’alimentation, ainsi que des révolutions interrompues.
La spirale de la violence
Le rapport du projet interdiocésain de «Récupération de la mémoire historique» (REMHI) montre comment le pays s’est divisé durant la décennie 1960, avec pour toile de fond le triomphe de la révolution cubaine, puis celle du sandinisme au Nicaragua, avec aussi l’effervescence sociale de ces années nourries aux mamelles de deux idéologies: le capitalisme et le socialisme. «Le pays s’est divisé et la lutte l’a entraîné dans une spirale de la violence qui n’a pas d’égal dans l’histoire moderne du continent américain».
Selon le politologue Edgar Gutierrez, membre de l’équipe de la REMHI, trois raisons expliquent pourquoi tant de sang a été répandu: l’absence d’équilibre dans le pouvoir des différents acteurs sociaux, les conflits ethniques et la dynamique propre de la destruction: «La violence est comme un virus. Elle pénètre tout le corps et se propage à la façon d’une épidémie. Quand elle devient endémique, elle se transforme en irrationalité pure».
L’holocauste
Le rapport signale que lorsque le général Benedicto Lucas, frère du président Romeo Lucas Garcia, observa à partir d’un hélicoptère les premiers soulèvements dans San Martin Jilotepeque, il se rendit compte que la force de la guérilla était sociale et non pas militaire. Il décida alors que l’armée devait repenser sa stratégie: il fallait quitter «le poisson pour l’eau», c’est-à-dire oublier les guérilleros et se concentrer sur le peuple. Cette idée a abouti au lancement, en octobre 1981, d’une contre-insurrection. En 1982/83, les forces armées ont détruit des villages, en pratiquant la stratégie de la terre brûlée et la militarisation des populations en distribuant fusils et nourriture.
Le rapport de la REMHI indique que l’armée, pour couper la guérilla de la population civile qui la soutenait, a déclenché une série de massacres qui, selon des estimations de milieux miliaires même, ont frappé 260’000 personnes. L’objectif? Semer la terreur parmi la population. La REMHI a enregistré 410 assassinats collectifs de populations campagnardes, avec la destruction de communautés entières. La guérilla a aussi contribué à l’holocauste, «mais de façon moindre», indique le rapport. La REMHi enregistre 12 massacres provoqués par les rebelles. Dans la majorité des cas, les meurtres ont été sélectifs: «la rébellion cherchait à éliminer des collaborateurs de l’armée».
Révélations
Une grande partie de l’histoire de ces 36 années sanglantes est méconnue. «Elle a été cachée afin que les faits restent impunis», affirme la REMHI, qui a toutefois levé le voile sur certains «mystères». Tel est le cas par exemple d’Efrain Bamaca, commandant Evaristo, de l’Organisation révolutionnaire du peuple en armes (ORPA). Un témoignage révèle en effet qu’il a été assassiné par un militaire, un «nouveau spécialiste» du nom de Carillo, pour faire ses premières armes. Se faire la main en quelque sorte. Deux autres spécialistes militaires ont participé à l’assassinat: José Victor Cordero, alias Yegua, et Rodolfo Hernandez Maroquin. Le corps du rebelle a été enterré dans un lieu et la tête dans un autre. «Une technique courante utilisée pour rendre difficile l’identification des victimes».
La REMHI analyse également le rôle qu’ont joué divers secteurs de la société: l’armée, le patronat et les Etats-Unis, entre autres. Elle inclue également l’Eglise catholique. Ce qui, dit le rapport, réveillera sans doute une polémique car nombreuses sont déjà les critiques mettant en doute l’objectivité du document. L’Eglise, observent les milieux mis en cause, est à la fois juge et partie.
«Un curé vu, un curé mort»
Le document relève que durant la guerre, tous les secteurs de la société étaient partagés. «Et lorsque l’Eglise a voulu jouer un rôle non partisan, elle ne l’a pas pu. De fait, une tension existait depuis 1980 entre l’Eglise et l’Etat». En deux ans à peine, 12 prêtres ont été assassinés. Le diocèse du Quiché a d’ailleurs été fermé et l’évêque Juan Gerardi, alors en place dans ce diocèse, avait été contraint à l’exil. Au total, 20 prêtres ont été «éliminés». «L’armée n’a pas seulement tué les prêtres supposés liés de près ou de loin à la guérilla. Il fallait appliquer une consigne: un curé vu, un curé mort». Selon la REMHI, 15% des paroisses se trouvèrent alors sans prêtres. Forcés qu’ils étaient de prendre la fuite.
La stratégie du chantage
Peu de temps avant de mourir, frappé à la tête au moyen d’un bloc de ciment, Mgr Gerardi avait fait part de ses conclusions dans la cathédrale de Guatémala. «La torture, affirmait-il, a été l’une des principales armes de l’Etat pour lutter contre la rébellion. Le rapport montre qu’un des objectifs principaux des tourments imposés était de transformer le rebelle en collaborateur. Dans certains cas, la stratégie de la torture incluait un chantage exercé grâce au contrôle effectué sur la famille ou des amis».
Parfois les détenus «disparus» s’intégraient aux corps du service de renseignements de l’Etat après avoir été torturés. L’objectif dernier de la torture était de transformer la personnalité du prisonnier. Ces personnes furent soumises à des tourments physiques: coups, décharges électriques, tentatives d’asphyxie et privations des fonctions vitales comme dormir ou manger. Ils furent également soumis à la torture psychologique: perte des repères spatiaux et temporels, périodes de silence absolu interrompues par des périodes de bruits intenses préenregistrés,
Un cas emblématique, avait encore dénoncé Mgr Gerardi, a été celui du jésuite Luis Eduardo Pellecer Faena qui, après être tombé dans les mains de l’armée, s’est montré dans une conférence de presse. Où il déclara qu’il avait lui-même organisé sa disparition, qu’il était jésuite et appartenait à l’Armée de guérilla des pauvres. Dans le rapport, on peut y lire qu’un chirurgien a dû refaire le visage de Pellecer Faena, défiguré par la torture.
Selon les données du REMHI, 90% des tortures ont été faites sur des hommes. Toutefois, ce chiffre ne comprend pas les violations sexuelles infligées aux femmes. Les témoignages des survivants permettent d’affirmer que pour dix femmes violées, il y a eu un enfant. En ce qui concerne les «responsables» de la torture, la REMHI signale que 84,53% des cas sont dus aux forces militaires et paramilitaires de l’Etat. 7,8% sont attribués à la guérilla. Pour le reste, les auteurs sont inconnus.
Quand les lampistes trinquent
Au lendemain de l’assassinat de l’évêque auxiliaire de Guatémala-Cité, un jeune homme a été arrêté. Le lampiste de service. Devant le tollé de la presse et des organisations de défense des droits de l’homme, les autorités ont dû se résoudre à le remettre en liberté. A l’heure du crime, le suspect se trouvait ivre dans un établissement public.
Oscar Recinos, fondateur de l’organisation «Neighborhood Watch», un mouvement qui lutte contre le crime au Guatemala, l’avait prédit: «Le gouvernement veut montrer que ce crime n’est pas politique. Nous craignons qu’il ne désigne n’importe quel pauvre ivrogne».
«Personne ne sera jamais condamné pour cet assassinat»
Même doute du côté du président de la Conférence épiscopale guatémaltèque, Mgr Victor Hugo Martinez Contreras, archevêque de Quetzaltenango. Ce dernier ne se fait d’ailleurs aucune illusion: «Personne ne sera jamais condamné pour cet assassinat».
Les responsables protestants se montrent tout aussi sceptiques sur la façon dont est menée l’enquête. «Il est difficile de penser que c’est de la simple délinquance. Le gouvernement voudrait nous le faire croire, mais nous ne tomberons pas dans ce piège».
Par ce rapport, avait déclaré Mgr Gerardi, âgé de 75 ans, «nous voulons contribuer à la construction d’un pays différent. Pour cela, nous recueillons la mémoire du peuple. Ce chemin a été et continue d’être plein de risques, mais la construction du royaume de Dieu comporte des risques et seuls le construisent ceux qui ont la force de les affronter». (apic/dial/pierre rottet)



