Québec: églises à vendre. ou à démolir
Apic – Dossier
Tout gravitait autrefois autour de la paroisse, mais la «Révolution tranquille» est passée par là
Jacques Berset, agence APIC
Montréal/Québec, 29 octobre 2003 (Apic) Au Québec, bastion catholique historique d’Amérique du Nord, la vie sociale et religieuse a longtemps gravité autour de la paroisse. La symbiose était presque totale. jusqu’au milieu des années 60. Puis vint la «Révolution tranquille», projet laïc valorisant l’autonomie individuelle et la liberté de conscience; les églises se vidèrent inexorablement. Aujourd’hui, faute de fidèles et par manque de moyens pour les entretenir, des paroisses fusionnées se défont de leurs lieux de culte.
Les Eglises historiques, frappées par la désaffection de leurs fidèles, le dépeuplement des quartiers de centre-ville au profit des banlieues et la baisse de la démographie, doivent supprimer des paroisses ou les regrouper pour former des «unités pastorales». Ce qui semblait impensable il y a peu est en passe de devenir monnaie courante: des églises sont désaffectées et vendues. D’autres mises à la disposition de groupes culturels ou de communautés catholiques de rite oriental, car les «fabriques d’église» chargées de leur entretien n’en ont plus les moyens. Les Eglises traditionnelles n’arrivent tout simplement plus à supporter financièrement le fardeau que représente aujourd’hui leur riche passé.
Une étude gouvernementale révèle que si l’on considère toutes les oeuvres d’art produites au Québec au cours de son histoire, près de 50% de ce patrimoine est d’inspiration religieuse. Pas étonnant par conséquent de trouver sur internet de telles annonces immobilières: «Canton de l’Est. Ville de Brigham. Eglise construite en 1872 en briques avec fenêtres d’époque. Un vrai bijou idéal pour rénover ou pour bricoleur» ou encore «Appartement de style loft à louer. Situé dans une église, tout près de la Gare du Palais, du Vieux-Québec, du Vieux-Port. Murs en briques.»
En 1967, un curé de la banlieue de Québec envisageait de construire une nouvelle église …»parce que le parc de stationnement autour de son église était trop petit pour recevoir les voitures de la messe de 11h, alors que les paroissiens de celle de 10h n’étaient pas encore sortis.» Aujourd’hui, ces mêmes paroisses envisagent de transformer ces églises en bibliothèques, gymnases, voire habitations.
La «ville aux 100 clochers» devenue une métropole cosmopolite et sécularisée
Montréal, autrefois surnommée «la ville aux 100 clochers», s’est transformée ces dernières décennies en une grande métropole cosmopolite et sécularisée. Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts du Saint-Laurent depuis l’époque où, en 1642, Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve, donnait le nom de Ville-Marie à la bourgade qu’il allait édifier au pied du mont Royal. Le noble français, à la tête d’une expédition missionnaire, était venu pour convertir les Amérindiens au catholicisme.
Désormais, c’est la présence de nouveaux groupes ethniques voire d’autres confessions religieuses qui permet de sauvegarder un certain nombre d’édifices catholiques à Montréal: Latino-américains, Coréens, Haïtiens, Syriens ou Taïwanais ont repris des églises en les adaptant à leurs propres rites. «Cela reflète le nouveau visage de Montréal», ville multiculturelle et multiethnique, constate Robert Koffend, représentant du Consistoire de l’Eglise presbytérienne au Canada.
Entente Eglises – Etat pour sauvegarder le patrimoine religieux
Ce dernier était parmi les signataires, en novembre 2001 en la cathédrale Marie-Reine-du-Monde, d’une entente entre le gouvernement du Québec et les principales autorités religieuses de Montréal. Ce nouveau partenariat vise à favoriser la conservation et la consolidation des lieux de culte d’intérêt patrimonial de la métropole. L’accord-cadre d’une durée de 5 ans prévoit également, en cas de désaffectation de ces lieux de culte, un projet pilote portant sur leur recyclage partiel.
On trouve actuellement sur l’île de Montréal plus de 600 lieux de culte de toutes les traditions religieuses, que ce soient des églises, des chapelles, des temples ou des synagogues. Nombre d’entre eux font partie des monuments historiques répertoriés dans le patrimoine protégé. De ce nombre, quelque 70 églises catholiques et environ 40 lieux de culte d’autres traditions présentent un intérêt patrimonial, selon le répertoire d’architecture traditionnelle de la Communauté urbaine de Montréal.
«Recyclage» des lieux de culte
Plutôt que de les voir succomber aux pelles des bulldozers, des églises de quartier, mises en vente, sont recyclées. Le recyclage à d’autres fins que le maintien comme lieu de culte est une option qui a déjà été appliquée à différents édifices religieux. Ainsi, plusieurs presbytères ont changé de fonction pour devenir des gîtes touristiques, des restaurants ou des résidences privées. Il en est de même de plusieurs couvents, qui ont été transformés en immeubles résidentiels.
A Québec, on inaugurait ainsi en grandes pompes en janvier dernier l’Ecole de cirque de Québec. dans les locaux de l’église Saint-Esprit. Située dans le quartier Limoilou, l’ancienne église a été rénovée pour une somme de quelque 2,5 millions de francs suisses. Construit en 1930, cet édifice religieux, désaffecté depuis l’été 2001, était le premier, sur le territoire de la ville de Québec, à être reconverti à la suite de la signature, en avril 1999, d’une déclaration conjointe entre l’Archevêché de Québec, la Ville de Québec et le ministère de la Culture et des Communications concernant la sauvegarde et la mise en valeur des églises situées sur le territoire de l’ancienne Ville de Québec.
Son sort est certes plus enviable que celui de l’église Notre-Dame- du-Chemin, bâtie en 1932 et démolie en 1999. Quant à l’église Saint-Jean-de- la-Croix, située au coin de la rue St-Zotique et du boulevard Saint- Laurent, elle a été vendue pour environ 600’000 francs suisses. Après un investissement de plusieurs millions de francs, les promoteurs viennent de la transformer en un immeuble résidentiel de 59 unités de «condominium» avec garage en sous-sol et stationnement extérieur. Son porche a été transformé en grande baie vitrée et ses flancs percés de fenêtres et munis de balcons. Les défenseurs du patrimoine n’apprécient guère la seule sauvegarde de l’enveloppe extérieure des édifices religieux, pour laquelle ils utilisent le vocable de «façadisme».
Développement de la conscience de la valeur du patrimoine religieux
Dans un sens plus social, le «Chic Resto Pop» – un organisme à but non lucratif fondé en 1984 par cinq bénéficiaires de l’aide sociale qui voulaient créer leur propre emploi et aider les gens de leur quartier – vient d’acquérir pour quelque 300’000 francs suisses l’église désaffectée Saint-Mathias et son presbytère, situés à l’angle des rues d’Orléans et Adam, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve. Ce restaurant communautaire, qui offre quotidiennement plus de 1’200 repas à prix modique, compte déménager ses locaux en janvier 2004, après y avoir investi plus de 4,6 millions pour les transformations. Mais les nouveaux propriétaires ont l’intention de conserver le clocher, les luminaires, les vitraux et même les confessionnaux. L’autel en marbre va être transporté à l’entrée pour l’accueil, les bancs vont être utilisés comme banquettes, le jubé comme salle à manger.
Notons que l’Archevêché de Montréal s’est départi d’une dizaine d’églises au cours des dernières années et désire favoriser en premier lieu la vente à des groupes religieux de la grande famille chrétienne, puis aux groupes communautaires. Il y a moins d’enthousiasme pour transformer les églises en appartements. «Entre 1970 et 1976, le diocèse de Montréal a permis la destruction de dix églises. Ces disparitions ne seraient pas perçues de la même façon aujourd’hui», affirme l’abbé Claude Turmel, vice- président Fondation du patrimoine religieux du Québec. Pour ce prêtre de l’Archevêché de Montréal, «la conscience patrimoniale est désormais plus forte.»
Un véritable «dépeçage du patrimoine religieux»
Le jésuite québécois André Brouillette, lui, n’hésite pas à parler d’un «dépeçage du patrimoine religieux» qui se déroule «dans un silence relatif et une impuissance politique assez caractéristique de notre époque». «Les protestations devant des projets effrontés de privatisation et de défiguration d’édifices religieux sont nombreuses, mais sporadiques et tardives. De plus, nul ne veut aller à la racine du problème, qui est d’abord financier», estime André Brouillette dans la revue jésuite québécoise «Relations» (octobre-novembre 2001). L’Eglise, insiste-t-il, est dépositaire d’un riche patrimoine spirituel, certes, mais aussi, du fait de l’histoire, d’une grande partie du patrimoine bâti du Québec. «Or elle n’a plus les moyens d’en assumer seule la sauvegarde.»
André Brouillette estime que les églises n’appartiennent pas seulement aux chrétiens, pas plus que les synagogues aux juifs: «Elles font partie du paysage de nos villes et de nos campagnes et sont entrées dans notre héritage commun. Mais lorsque l’héritage implique une dette, il faut aussi la partager.» Malgré un réveil tardif d’une population restée longtemps indifférente, il devient de plus en plus clair que la sauvegarde du patrimoine religieux ne peut être la préoccupation que des seuls fidèles pratiquants, relève-t-il. Ainsi, la lutte pour la conservation des monuments historiques concerne l’ensemble des Québécois, quelles que soient leurs convictions religieuses et leur origine ethnique.
Le gouvernement du Québec a reconnu cet état de fait en lançant, en 1995, un programme de subventions destinées aux bâtiments religieux. Depuis cette date, les autorités ont accordé quelque 140 millions de francs suisses au programme de soutien à la restauration du patrimoine religieux. L’argent est versé à la Fondation du patrimoine religieux du Québec qui gère le programme en collaboration avec le ministère de la Culture et des Communications.
Le gouvernement québécois s’engage
La Fondation (www.patrimoine-religieux.qc.ca) est une corporation privée sans but lucratif, à caractère multiconfessionnel, oeuvrant à l’échelle du Québec. Elle a pour mission d’aider les représentants de communautés et de traditions religieuses, propriétaires d’édifices, de biens mobiliers et d’oeuvres d’art d’intérêt patrimonial, à assurer la conservation et la mise en valeur de leurs biens par la restauration et l’entretien préventif. Les opérations de soutien financier de la Fondation ont débuté en avril 1996. Depuis lors, plus de mille projets d’envergures diverses émanant de toutes les régions du Québec ont été mis en chantier. JB
Encadré
Un système de points pour classer les églises à sauver en priorité
Etant donné l’ampleur de la tâche, l’important investissement consenti pour les monuments religieux ne permet toutefois pas de tout sauver. Il s’agit donc de donner des priorités en évaluant la valeur des bâtiments à conserver. Une méthode de classement a été élaborée par une équipe dirigée par l’architecte Jean-Claude Marsan. Elle tient compte de quatre critères d’évaluation: l’importance historique, les caractéristiques architecturales distinctives, le patrimoine artistique et la relation visuelle avec le milieu. Le Plan stratégique de conservation des églises et des chapelles au centre-ville de Montréal prévoit pour chaque édifice une évaluation sur cinq points pour chaque catégorie. Il s’agit de concentrer les énergies sur les églises qui sont ou qui risquent d’être menacées de disparition dans un avenir prévisible et dont la conservation s’impose de toute évidence.
Les édifices religieux classés monuments historiques par le gouvernement du Québec sont nombreux: basiliques, cathédrales, églises, chapelles de communautés religieuses, de couvents ou de collèges, églises de missions et de réserves amérindiennes, chapelles de procession, croix de chemin et calvaires. Il y a aussi les cimetières anciens, les chapelles funéraires, ainsi que les grands centres de pèlerinage et les presbytères. JB
Encadré
Une entente pour la sauvegarde du patrimoine religieux
Grâce à l’entente-cadre signée il y a tout juste deux ans entre le gouvernement québécois et les Eglises, les lieux de culte se trouvant en surnombre du fait du regroupement des paroisses ou en situation précaire du fait de la diminution drastique des fidèles et du manque de ressources financières, le ministère de la Culture et des Communications a la possibilité d’intervenir financièrement. Il s’engage notamment à soutenir les études nécessaires à la recherche de solutions adaptées et à examiner de près les possibilités de classement des lieux de culte comme monuments historiques.
Pour leur part, les quatre traditions religieuses signataires s’engagent à poursuivre leur effort financier pour le maintien de la fonction cultuelle des lieux d’intérêt patrimonial et à favoriser ces lieux dans le réaménagement des paroisses. Les Eglises s’engagent également à annoncer à la population tout projet de fermeture de lieux de culte, afin d’accorder un délai permettant la tenue des consultations publiques pour discuter de solutions de «recyclage» novatrices. Ces dernières doivent permettre de viabiliser de tels édifices, notamment par l’ajout d’autres fonctions complémentaires permettant de maintenir la fonction de culte dans les lieux d’intérêt patrimonial.
Par cette entente, les diverses traditions religieuses s’engagent notamment à préserver les décors intérieurs d’intérêt patrimonial dans les cas où une fonction complémentaire est prévue. Dans cette «Entente de Montréal», la Fondation du patrimoine religieux du Québec privilégie le maintien des fonctions d’origine des lieux de culte, car il offre la meilleure garantie de pérennité de la conservation du patrimoine.
En hiérarchisant les solutions, on prévoit la réutilisation, aux fins de la pratique du culte, par une autre communauté ou une autre tradition religieuse; le partage, aux mêmes fins, entre deux communautés ou deux traditions religieuses; la conversion d’une partie de l’espace (presbytère, bâtiments annexes, sous-sol), permettant de conserver les fonctions cultuelles dans l’église tout en réduisant le fardeau financier des propriétaires; la création d’un lieu polyvalent par la réalisation d’aménagements permanents (par exemple, lieu de culte et salle de concert, d’enregistrement ou d’exposition). On trouve également des cas de transformations plus triviales: restaurants, appartements, bureaux, etc. (apic/be)



