Le texte contient 130 lignes (max. 75 signes), 1441 mots et 9520 signes.

apic/Dossier Etchegagay/Eglises de l’Est

APIC – DOSSIER

Où en sont les Eglises en Europe centrale et orientale 5 ans après Berlin

L’analyse du cardinal Etchegaray devant

l’Académie des sciences morales et politiques (260695)

Paris, 26juin(APIC) Où en sont les Eglises en Europe centrale et orientale, cinq ans après la chute du mur de Berlin? Qu’est-ce qui divise encore

ou qui peut rapprocher les Eglises? Devant les membres de l’Académie des

sciences morales et politiques, réunis le 12 juin dernier à Paris, le cardinal Roger Etchegaray, président du Conseil pontifical «Justice et Paix»,

a tenté d’apporter des réponses, en esquissant quelques traits majeurs de

ces Eglises depuis la chute du mur de Berlin. Le bulletin d’information de

la Conférence des évêques de France y consacre un large dossier.

A vrai dire, 1989 est plus une date symbolique qu’une date charnière,

car la vrai tournant se situe en 1988, l’année des fêtes du millénaire du

«baptême de la Rus’ de Kiev», c’est-à-dire des territoires actuels de

l’Ukraine, de la Russie et de la Biélorussie. C’est alors que l’Eglise est

sortie de sa marginalité jusqu’à être accueillie avec ses plus hautes dignitaires orthodoxes au Bolchoï et même au Soviet Suprême du Kremlin par son

président Gromyko: «J’y étais avec la délégation du Vatican. On croyait rêver, tous s’écarquillaient les yeux, car personne ne pouvait effacer en un

jour 70 ans de régime résolument athée», se rappelle le cardinal Etchegaray.

Cette vision surréaliste de Moscou a bientôt fait place, dans toute

l’Europe centrale et orientale, à une réalité aussi tumultueuse qu’euphorique, que l’Institut français de relations internationales (IFRI), dans son

«Ramsès 92», présente sous le titre interrogatif «Une revanche de Dieu?» On

imagine pas en effet ce qu’étaient la plupart de ces Eglises, relève le

président du Conseil «Justice et Paix»: «Des Eglises exsangues qui ont survécu grâce au sang des martyrs, de la Russie à l’Albanie, seul pays au monde à avoir inscrit l’athéisme dans sa Constitution».

On n’imagine pas l’exubérance, poursuit-il, l’ivresse spirituelle qui

les saisit lorsqu’elles se mirent à respirer la foi à pleins poumons, à

pleine rue, ouvrant une farandole qui entraînait de nouveaux croyants issus

de l’Université, de l’armée. «Toutes les communautés orthodoxe, catholique,

baptiste, évangélique, connaissent alors une nouvelle Pentecôte».

Mal protégé des religions de subsitution

Puis le retour légal à la liberté de religion provoque une sorte de marché, «de foire où tout, le meilleur et le pire, est offert à des gens

sevrés de connaissances et d’expériences religieuses: chacun y grapille ce

qui lui convient». La Russie, en particulier, est devenue le terrain de

chasse des sectes en mal d’expansion, qu’elles soient d’importation américaine, japonaise ou d’origine locale. «Et les Eglises, encore démunies d’un

solide réseau de catéchèse et de formation de laïcs, se protègent mal contre ces religions de subsitution».

Le premier et le plus grand défi que les Eglises doivent relever est celui-là même de la liberté rendue à des peuples entiers qui sortaient de

l’ombre. En ce sens, indique le cardinal Etchegaray, Eglises et société

sont logés à la même enseigne. «Aucun de nous, disait un évêque slovaque,

n’a été éduqué à la liberté, aucun n’y était préparé». Pour le cardinal,

l’expérience spirituelle autant que politique témoigne qu’on n’apporte pas

de l’extérieur la liberté aux hommes à coup de constitutions ou de facilité

de vie. «En toute vérité, on ne libère que des êtres déjà libres intérieurement. Et s’il a fallu beaucoup de vertu pour vivre sous un régime d’oppresion, il en faut encore plus pour vivre dans un régime de liberté».

En crédit sérieusement entamé

Un autre trait commun à l’ensemble de l’Europe centrale et orientale est

le lien soigneusement nourri entre l’Eglise et l’Etat, explique le cardinal

français. Un peu partout, dit-il, la religion est considérée comme le véhicule culturel et identitaire d’une nation ou d’une minorité, ce qui rend

aujourd’hui l’Eglise tâtonnante pour se situer dans une société qui devient

aujourd’hui pluraliste comme en Pologne par exemple. Quant aux pays de tradition orthodoxe (de la Serbie à la Géorgie), ils ont du mal à penser que

l’Eglise puisse établir avec le pouvoir d’autres rapports que «symphoniques»; mais là où la symbiose a conduit jusqu’à la servilité de certains

hiérarques, le crédit ecclésial est sérieusement entamé et difficile à regagner.

Pour la première fois peut-être de son histoire millénaire, l’Eglise orthodoxe russe peut jouir constitutionnellement d’une certaine indépendance

par rapport à l’Etat, et le patriarche Alexis II s’est montré lucide sur ce

point en affirmant que «l’Eglise n’a pas l’intention de conduire un mariage

politique avec l’Etat». Mais, ajoute le cardinal, les faits sont têtus et

l’Eglise demeure encombrée de son passé, surtout quand se mêlent les eaux

de la religion et du nationalisme. «Il faut le comprendre en particulier

pour la Russie, où l’Eglise orthodoxe a toujours été le ciment national

dans ce pays où la conscience de la cohésion ne peut être ethnique en raison même de sa diversité. La nation russe souffre d’une grande difficulté à

définir ce qui l’unit, et l’orthodoxie lui a ainsi servi de lieu et de critères communautaires».

La place de l’Eglise orthodoxe

Si le cardinal Etchegaray se réfère souvent à l’Eglise orthodoxe, il explique que c’est parce qu’elle tient une place importante en Europe centrale et surtout orientale où elle est majoritaire jusqu’à compter 92% des

chrétiens en Russie. Par rapport à elle, il situe l’Eglise catholique dans

un panorama oecuménique «assez tourmenté qui commence à peine à s’apaiser

après une période d’incidents, de malentendus et de contretemps qui ont

rendu la hiérarchie orthodoxe soupçonneuse, voire accusatrice vis-à-vis de

l’Eglise catholique».

Il y a eu des initiatives catholiques qui ont donné l’impression d’un

rush traité par les autres de «prosélytisme» ou même de braconnage, poursuit le président du Conseil «Justice et Paix». Il y a eu, relève-t-il, la

réorganisation de la hiérarchie latine, dont les motifs et les buts ont été

mal perçus. «Si par exemple pour la première fois un évêque latin réside

maintenant à Moscou, c’est parce que la capitale russe compte 60’000 catholiques latins, mais il n’est pas évêque de Moscou, son vrai titre est celui

d’administrateur apostolique de la Russie d’Europe, afin de ne pas doubler

les structures canoniques d’une ’Eglise-soeur’».

«Il est certain que l’activité de l’Eglise catholique dans les territoires de la Confédération des Etats Indépendants /CEI), si profondément marqués par la présence et par l’action de la tradition orthodoxe et de la

tradition arménienne, devra s’exercer selon des modalités substentiellement

différentes de celles de la mission ’ad gentes’».

Le problème épineux de l’uniatisme

Mgr Etchgaray aborde ensuite le problème des Eglises dites «uniates». Un

«problème complexe et fort épineux (présenté d’ailleurs comme un cactus),

tout particulièrement en Ukraine et en Roumanie. Il concerne des millions

d’orientaux unis à Rome depuis des siècles. Nés légitimement dans d’autres

contextes historiques et ecclésiologiques, ils s’appellent eux-mêmes «gréco-catholiques». Leur problème est double, estime le cardinal, doctrinal et

pastoral. «Un accord de la communauté mixte international pour le dialogue

théologique entre l’Eglise catholique et l’Eglise orthodoxe, signé le 24

juin 1993 à Balamand, au Liban, a reconnu le droit à l’existence et à l’action pastorale des Eglises uniates, mais l’uniatisme y est présenté comme

une méthode du passé et non plus d’avenir dans la recherche de l’unité».

Aujourd’hui, l’esprit oecuménique semble prévaloir, comme en témoigne le

discours amical d’un évêque orthodoxe prononcé devant les évêques grécocatholiques rassemblés à Lviv (Lvov) en mai 1992 autour du cardinal Lubachivsky pour leur premier synode en terre ukrainienne.

La réunion au monastère Danilov de Moscou

Le cardinal Etchegary s’exprime enfin sur l’initiative prise par des

responsables orthodoxes, protestants et catholiques de l’ex-URSS: du 21 au

23 juin 1994, rappelle-t-il, plus de 100 délégués de 20 Eglises jusque-là

coincées entre les vestiges d’un passé qui portent les uns à la nostalgie

et les vertiges d’un futur qui pousse les autres à la peur se sont réunis

au monastère Danilov de Moscou. «Le climat fut si bon que ces 20 Eglises de

l’ex-Empire soviétique ont décidé de se retrouver. Non qu’elles soient

subitement devenues inséparables (elles ne savent que trop ce qui divise

encore), mais elles ne veulent plus marcher chacune de leur côté».

Cinq ans après la chute du mur de Berlin, conclut Mgr Etchegaray, l’heure n’est pas encore au bilan pour les Eglises, mais des tendances lourdes

pèsent sur elles et font prévoir vers quoi elles basculent. Jusqu’ici les

observateurs étaient portés à souligner la différence entre Eglises de

l’Est et Eglises de l’Ouest. Les unes et les autres, rendues si diverses

par la période des deux blocs, se retrouvent aujourd’hui face à des difficultés semblables, dans une société pluraliste et sécularisée. (apic/snoppr)

26 juin 1995 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 6  min.
Partagez!