La mort pour le blasphème

APIC – DossierePakistan: Discriminations et lois iniques briment quotidiennement les minorités

Lahore/Faisalabad, 7 mai 1998 (APIC) Dans le Pakistan d’aujourd’hui, qui passe pour pro-occidental, on peut encore pendre un innocent en vertu des «Lois sur le blasphème». Il suffit d’accuser son voisin d’avoir insulté le Coran ou le Prophète… si l’on convoite son bien. Discriminations et lois iniques à l’encontre des minorités continuent de brimer. Au nom d’un islamisme pur et dur imposé par les fondamentalistes.

Dans une interview accordée à l’APIC, le Père Anjou Soares, un prêtre catholique pakistanais dénonçait les nombreuses exactions commises dans sont pays au nom de la religion. Si la justice n’applique pas l’article 295-C (peine de mort) du Code pénal pakistanais, faute de preuves, affirme-t-il, un quelconque tueur islamiste, fort d’une fatwa d’un mollah fanatique, exécutera la sentence de mort «au nom d’Allah». Toutes les victimes n’ont pas la chance de s’appeler Salman Rushdie ou Taslima Nasreen!.

Dénoncée de toute part, y compris et surtout par les défenseurs des droits de l’homme partout en Europe, cette loi avait également été critiquée par les Etats-Unis, qui avaient du reste demandé au Pakistan d’abroger la loi sur le blasphème, qui punit de mort la diffamation du prophète Mohammed. Cette demande avait déclenché des critiques très dures de la part des religieux et des dirigeants politiques pakistanais.

Les représentants du gouvernement, les religieux et les intellectuels ont défini la suggestion faite par le Département d’Etat du président Clinton de «flagrante intrusion dans les affaires internes du Pakistan». Les partis politiques d’inspiration islamique avaient alors prévenu le gouvernement des «pires conséquences» s’il prenait en compte la demande américaine. «Nous considérons cette loi comme essentielle à notre foi et à notre amour envers le saint Prophète. Nous ne l’abrogerons pas à la demande des Etats-Unis», devait réaffirmer le président Farooq Ahmed Khan. Le Premier ministre avait renchéri en déclarant de son côté qu’il n’était même pas nécessaire d’y réfléchir plus longtemps. Le ministère des Affaires étrangères a fait valoir que cette loi était en accord avec le Coran et la tradition islamique, ajoutant: «Nous n’écrirons rien sous la dictée de quiconque».

Armes dangereuses

Pour le Père Soares, les «lois sur le blasphème» sont des lois iniques, des armes dangereuses entre les mains des fondamentalistes islamiques. Elles sont souvent utilisées contre les minorités religieuses, en particulier contre les ahmadis, un groupe d’obédience musulmane, mais considéré comme hérétique par l’islam orthodoxe… et contre les chrétiens, déclarait ce prêtre catholique de Mirpur Khas, une ville de 50’000 habitants située près de Hyderabad, dans la province du Sind, au Sud du Pakistan.

Malgré les nombreuses condamnations à mort, personne n’a encore été exécuté officiellement au Pakistan sur la base des «lois sur le blasphème», une législation pénale datant de l’époque coloniale britannique, mais sévèrement renforcée en 1986, durant la dictature du général Zia-ul-Haq. Les articles 295 et 295-A du Code pénal sont un héritage britannique, tandis que les articles 295 B – qui prévoit que les injures envers le Coran sont passibles d’emprisonnement à vie – et C – qui stipule que diffamer le prophète mérite la peine de mort ou la prison à vie – datent du général Zia, qui a de plus renforcé la législation en vigueur par des ordonnances.

«Pour se faire une popularité à bon marché auprès des islamistes, qui profitent de ces lois pour allumer des feux de haine et d’intolérance. Zia a tenté d’introduire partout la loi islamique, comme la loi sur les témoignages, la loi de rachat du sang, qui sont toutes discriminatoires à l’égard des femmes et des non-musulmans», témoigne le prêtre.

Pression fondamentaliste

Si aucune exécution n’a encore au lieu, des personnes sont mortes à cause de la loi sur le blasphème, comme Taher Masih, Bantu Masih ou Manzoor Masih (»Masih» signifie chrétien, c’est la raison pour laquelle nombreux sont les chrétiens qui portent ce nom au Pakistan). Bantu Masih, qui n’avait pas encore été jugé, a été assassiné dans une prison de Faisalabad; Taher Masih, un instituteur, a été tué par un élève sous l’accusation d’avoir insulté le prophète Mahomet. En fait, un rival musulman voulait sa place…

Il faut savoir, relève le Père Soares, que sur la base d’une simple dénonciation d’un voisin jaloux, à la suite d’un litige commercial ou d’une rivalité personnelle, tout un chacun peut être dénoncé comme «blasphémateur». La personne dénoncée risque ainsi sa peau avant même de passer devant un juge, la populace excitée par des agitateurs islamistes peut la lyncher sans autre forme de procès. Selon lui, ce n’est pas seulement la minorité chrétienne qui est visée par l’application de telles dispositions légales, mais aussi des musulmans. La pression vient des fondamentalistes islamiques, qui ne s’en prennent pas seulement aux chrétiens, mais à tous ceux qu’ils considèèrent comme des ennemis. «Nous ne pouvons pas vraiment parler de persécution religieuse de la part du gouvernement pakistanais, mais nous devons réellement déplorer une certaine passivité de sa part». «L’autorité musulmane, l’»Umma», représente un pouvoir vraiment fort».

Si l’on ne peut parler de persécution, il faut tout de même parler de discriminations. Discrimination politique d’abord, avec le système électoral qui prévoit des électorats séparés pour les musulmans et les autres minorités religieuses et ethniques (parsis, sikhs, hindous, chrétiens).»Dans la vie quotidienne, nous nous sentons aussi discriminés. Quand vous cherchez du travail, la première question que l’on vous pose est celle de l’appartenance religieuse. Si on apprend que vous êtes chrétien, on vous répond qu’il n’y a pas de place. Il y a des quotas dans la fonction publique. Mais nous nous sentons considérés comme des citoyens de seconde catégorie. Il n’est par exemple pas possible d’avoir des officiers de haut rang dans larmée. Sur la place de travail, le nouveau venu est vite repéré comme chrétien; alors, ses camarades n’acceptent plus de manger avec lui. Les gens ont subi depuis des années un tel lavage de cerveau ! En 1992, le gouvernement a même proposé de faire inscrire la mention religieuse sur la carte d’identité, comme c’est déjà le cas sur le passeport. Toutes les minorités se sont dressées ensemble contre ce danger, faisant reculer le gouvernement.

Un islam pur et dur

Le Pakistan et son islamisme pur et dur imposé par les fondamentalistes ne badine pas avec les minorités, chrétiennes ou non. En avril 1994, deux jeunes chrétiens âgés de 14 ans avaient été condamnés à être pendus par un tribunal près de Lahore, avant d’être finalement acquitté du «crime» de blasphème. Ces deux jeunes ont trouvé refuge en Allemagne. Trois ans après le juge qui les avait acquitté était assassiné.

A noter que la bastonnade a été supprimée au Pakistan en 1996 seulement, sous la pression des multiples campagnes menées un peu partout dans le monde en faveur du respect des droits de l’homme au Pakistan.

.Prêts à sacrifier nos vies

Au cours d’un séminaire interreligieux tenu le 25 juillet 1997, Mgr John Joseph, à la tête d’un diocèse de quelque 130’000 catholiques sur plus de 24 millions d’habitants, avait critiqué ouvertement les lois du Pakistan, les jugeant discriminatoires pour les religions minoritaires, et reproché au président de ne pas tenir ses promesses. Il avait alors rappelé et dénoncé la promesse non tenue, faite deux ans plus tôt, par le président Farooq Ahmed Leghari. Ce dernier avait en effet promis à une délégation chrétienne de dix membres, en présence de huit ministres fédéraux, que le gouvernement entamerait une procédure pour abroger cette loi sur le blasphème. «L’alinéas 295-C est une épée de Damoclès suspendue au-dessus des religions minoritaires». L’évêque s’était en outre promis de tout faire pour changer cette loi. «Nous sommes mêmes prêts à sacrifier nos vies pour cela». (apic/be/pr)

3 mai 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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