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Russie: le récit du «compromis» de 1943 entre Staline et l’orthodoxie

Des concessions à l’Eglise en échange du soutien contre les Allemands

Varsovie, 18octobre(APIC) Le 4 septembre 1943 fut un moment historique

pour l’orthodoxie russe. Cette nuit-là Joseph Staline concéda à trois hauts

dirigeants de l’Eglise orthodoxe des concessions en échange d’un soutien

total contre l’armée allemande. Ce «compromis» du 4 septembre, tenu jusqu’à

la fin des années cinquante, a permis la libération de nombreux prêtres et

la réouverture de 20’000 églises.

Après la chute du régime soviétique les documents relatant cette période

sortent au grand jour. Le dernier en date, publié par les journaux russes

et polonais, est précisément le compte-rendu de cette fameuse rencontre entre le dictateur soviétique et les chefs de l’Eglise.

Le document, rédigé par un colonel des services secrets soviétiques,

G.G. Karpov, explique ce qui s’est passé la nuit du 4 septembre 1943, plusieurs mois après que l’armée allemande eut été repoussée à Stalingrad.

Durant les vingt ans précédents, une répression brutale s’était abattue

sur l’Eglise orthodoxe, 45’000 églises avaient été détruites ou laissées en

ruines, 140’000 moines et religieuses avaient été exécutés, emprisonnés ou

exilés. L’Eglise, toutefois, avait gardé une certaine influence sur une

grande partie de la population.

Dans son rapport G. Karpov précise que Staline lui avait posé huit questions sur la personnalité, la situation et les conditions matérielles des

trois responsables les plus influents de l’Eglise, ainsi que sur les relations de l’Eglise avec les patriarcats à l’étranger. Après avoir entendu

ses réponses, Staline a annoncé à G. Karpov qu’il allait lui confier la direction d’un nouvel «organisme spécial», chargé «des relations avec les

responsables d’Eglise». Deux heures plus tard, les métropolites Sergei,

Alexis et Nikolaj arrivaient au Kremlin.

Le métropolite Sergei (Stragorodsky) avait appelé les fidèles orthodoxes

à défendre le pays après l’invasion allemande de 1942, et avait été autorisé à ouvrir un compte bancaire pour le dépôt de donations au début 1943.

«Le camarade Staline a déclaré que le gouvernement de l’Union soviétique

était au courant de leur comportement patriotique depuis les premiers jours

de la guerre, et qu’il avait reçu de nombreuses lettres du front et de civils faisant l’éloge de l’attitude de l’Eglise envers l’Etat», écrit G.

Karpov. «Puis il a demandé aux métropolites Sergei, Alexis et Nikolaj de

parler des problèmes très douloureux et toujours en suspens du Patriarcat

et aussi de leurs propres problèmes.»

Mgr Sergei a alors répondu que le problème le plus douloureux concernait

«l’autorité centrale de l’Eglise», poursuit le rapport, et il ajouté que le

synode directeur de l’Eglise n’avait pu se réunir depuis 1935. Staline demanda au métropolite combien de temps il fallait au synode pour se réunir

et si l’aide du gouvernement était nécessaire pour assurer son déroulement?

Lorsque le métropolite répondit que cela pouvait prendre un mois, le dictateur se mit à rire: «Cela ne pourrait-il être fait à la vitesse bolchévique?»

Le colonel Karpov lui-même fit remarquer qu’en trois ou quatre jours les

évêques orthodoxes encore en vie pouvaient être amenés à Moscou par avion.

Le synode devait se réunir le 8 septembre, quatre jours plus tard. Le métropolite Alexis «a abordé devant le camarade Staline la question de la libération de certains évêques encore détenus dans les camps ou les prisons»,

ajoute le compte rendu. «Le camarade Staline a alors répondu: ’Donnez-moi

la liste et je vais y penser’.»

Le métropolite Sergei, a parlé du droit à «choisir librement un lieu de

résidence, à voyager en Union soviétique, et du droit des prêtres libérés

de prison à célébrer l’Eucharistie». «Le camarade Karpov m’a appris que votre vie était extrêmement difficile, que vos appartements étaient exigus,

que vous deviez acheter la nourriture au marché et que vous n’aviez pas de

moyens de transport. C’est pour cette raison que le gouvernement désire

connaître vos besoins et savoir ce qu’il pourrait faire pour vous», répondit Staline.

Le rapport ajoute les trois métropolites ont accueilli «avec satisfaction» la nomination de G. Karpov à la direction du nouveau conseil chargé

des affaires de l’Eglise. «Choisissez deux ou trois personnes pour vous aider, et mettez en place une structure», a dit Staline à Karpov. «Mais rappelez-vous bien: tout d’abord, vous n’êtes pas le procureur général; et ensuite, votre rôle est de faire ressortir l’indépendance de l’Eglise.»

Se tournant vers Vyacheslav Molotov, son commissaire pour les Affaires

étrangères, le dictateur a déclaré. «Nous devrions informer les gens de ceci, tout comme nous devons les informer plus tard de l’élection du patriarche.»

«Si l’on en croit ceux qui ont rencontré les trois métropolites à l’issue de cet entretien, cette réunion a laissé une impression extrêmement

forte sur les métropolites», conclut le rapport du colonel Karpov.

Le «compromis» du 4 septembre a tenu jusqu’à la fin des années 50, sous

le régime Khrouchtchev. En contrepartie, pour sa loyauté envers l’Etat soviétique, l’Eglise orthodoxe a obtenu des concessions de facto, entre autres la libération de nombreux prêtres et la réouverture de 20 000 églises.

Comme prévu, le 8 septembre 1943, le métropolite Sergei a été élu patriarche de l’Eglise orthodoxe russe par le Synode. A sa mort en 1945, Mgr

Alexis devait lui succéder à la tête de l’Eglise. Quant au métropolite Nikolaj, il est devenu président du département des relations extérieures de

l’Eglise. (apic/eni/mp)

18 octobre 1994 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 4  min.
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