Chassez cette misère...

APIC – ENQUETE

que je ne saurais voir

Suisse: Le nombre de millionnaires a doublé en dix ans (160395)

Et le shampoing est devenu un luxe oublié pour des milliers de citoyens

Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC

Fribourg, 15mars(APIC) Près d’un suisse sur six survit dans la pauvreté

et un nombre égal vit en situation proche de la précarité. Le chômage et la

nouvelle pauvreté font des ravages. Le désarroi est réel et les services

sociaux souvent sous-dotés pour faire face. Paradoxe (?) de la crise: le

nombre de millionnaires a doublé en moins de dix ans. L’opulence des uns

côtoie la misère des autres. Pour les plus démunis, le shampoing finit même

par être un luxe oublié.

La Suisse a aussi son tiers monde. N’en déplaise à certains politiciens

plus prompts à se voiler la face qu’à ouvrir les yeux sur la réalité: 15%

de citoyens de ce pays – de citoyennes pour beaucoup – se situent en-dessous du seuil de pauvreté; quinze autres pourcents vivent juste en-dessus.

Une enquête menée auprès des services sociaux cantonaux confirme les chiffres… Alors qu’une autre, faite parallèlement dans les Départements des

finances des cantons romands montre que le nombre de millionnaires a pratiquement doublé en moins de dix ans. Pas étonnant, dès lors, qu’en matière

d’inégalité sociale, la Suisse est lanterne rouge de l’Europe, aux côtés…

de la Turquie. Notre enquête.

La crise entraîne en Suisse son contingent de nouveaux pauvres… Paradoxe? Son lot de nouveaux riches aussi. Corollaire: le fossé entre les uns

et les autres s’accroît. Qui laisse un arrière-goût de tiers-mondisation. A

l’instar de certains Etats d’Amérique latine, quelques personnes détiennent

la plus grande part de la richesse du pays. Les 50 plus grosses fortunes

pèsent à elles seules 120 milliards de francs. «Si on prélevait chaque année 2,5% de ces 120 milliards, on arriverait à couvrir la moitié du déficit

annuel de la Confédération», estime Joseph Rey, président de la Fédération

suisse des retraités, pré-retraités, rentiers AI.

Sur la base de données fournies par les Services des finances cantonaux,

le nombre de personnes déclarant plus d’un million de revenu a pratiquement

doublé dans les cantons de Vaud et de Genève, passant de 53 en 1983 à 117

en 1993 pour le premier, et de 148 à 216 pour le second. En Valais, une

vingtaine de contribuables «seulement» déclarent un revenu annuel de plus

d’un million. Dans le Jura, on indique 12 revenus supérieurs à 500’000

francs, sans donner d’autres précisions. Idem à Neuchâtel, qui constate la

progression de 13 à 48 du nombre de personnes au bénéfice d’un revenu supérieur à 700’000 francs. A Fribourg enfin, 1498 contribuables annoncent plus

de 150’000 francs. On n’en comptait «que» 687 en 1977.

Parallèlement, selon le Département fédéral des finances, le pays comptait en 1983 quelque 40’000 millionnaires en fortune imposable. Ils sont

près de 73’000 aujourd’hui, (72’822 en 1993). Qui a dit crise? En Suisse

romande, le nombre de millionnaires, en fortune imposable toujours, s’élevait à 15’034 en 1993/94: 6’500 dans le canton de Vaud, contre 4’100 en

1988; 4’980 à Genève, pour 3015 «seulement» en 84; 1578 à Neuchâtel, soit

754 de plus qu’en 83; 1’408 à Fribourg, une progression de 223 en deux ans,

et de 1038 depuis 1977. Le Valais et le Jura font, eux, figures de parents

pauvres, avec respectivement 360 et 208 millionnaires.

Cachez cette pauvreté…

Cachez cette pauvreté que je ne saurais voir… Au vu de ces chiffres,

il ne viendrait à l’idée de personne de contester les allégations contenues

dans la dernière édition de l’Atlas de la Banque mondiale. Elle qui, par le

jeu simpliste de la moyenne, faisait de la Suisse le pays le plus riche du

monde en 1993, avec un PNB par habitant de 48’425 francs. De qui se moquet-on? Des plus démunis en tout cas. Et même si pour beaucoup d’entre eux la

famine ne frappe pas encore à la porte, pour certains, cela y ressemble: en

moins de deux ans, les différentes associations des Cartons du coeur en

Suisse romande – à l’exception de Genève – sont intervenues dans plus de

4’000 familles, dans le Jura, à Neuchâtel, à Fribourg ou ailleurs, distribuant plus de 450 tonnes de nourriture. Le chiffre en dit long sur le désarroi de certaines familles, pour lesquelles, le savon même et le shampoing sont devenus des produits de luxe.

Comme l’explique Chantal Mobarrez, responsable des Cartons du coeur à

Delémont, lorsque les gens ouvrent les cartons, souvent, la première des

choses qu’ils sortent, c’est le shampoing. Parce que cela fait longtemps

qu’ils n’ont plus les moyens de s’en acheter. Et de témoigner de la détresse de ce jeune père de famille ayant voulu se mettre à son compte, mais

dont l’expérience a mal tourné: «Il n’a droit à rien. Cela fait des mois

qu’il ne prend qu’un repas par jour, pour laisser manger ses enfants à leur

faim».

Les femmes, les vieillards et les jeunes d’abord…

Dans la charrette des sacrifiés de l’économie, des pauvres «traditionnels» si l’on ose dire, où déjà se bousculaient les personnes âgées, «bénéficiaires de rentes AVS et autres prestations complémentaires», des femmes

s’y entassent maintenant, de plus en plus nombreuses. Une étude de Caritas

menée en 1989 – la dernière en date -, alors que le concept de «nouvelle

pauvreté» venait à peine d’apparaître en Suisse, révélait que près de 20%

de femmes, contre un peu moins de 10% d’hommes, n’avaient que le minimum

vital pour vivre.

Aux sacrifiés de l’économie d’hier, de la «conjoncture bien-portante»

d’alors, est venu peu à peu s’ajouter le lot des nouveaux pauvres d’aujourd’hui, dont l’existence bien réelle ne semble guère émouvoir les tenants de l’économie du pays, et trop de ténors sous la coupole fédérale.

Déjà pleine, la charrette s’est encore alourdie des quelque 165’500 chômeurs recensés fin février par l’OFIAMT. Sans parler de ceux qui, en fin de

droit – entre 50’000 et 60’000 selon l’Office des statistiques -, n’ont même plus leur place dans les statistiques, parce que désormais «récupérés»

par les services sociaux ou autres assistances publiques.

Une situation nouvelle pour la Suisse, appelée à s’aggraver ces prochaines années, affirment en choeur les services sociaux cantonaux. Cela d’autant plus qu’elle touche aussi les jeunes. Quantité de jeunes. «La réalité

qui est la leur est souvent pire et bien plus défavorable que pour nombre

de personnes âgées, pourtant pas épargnées. Elles au moins retirent une

rente, aussi minime soit-elle… Ce qui n’est pas le cas du jeune», confie

Daniel Monnin, chef du Service social du canton de Neuchâtel.

Un ordinateur à la place du coeur!

Pouvoir d’achat de plus en plus grand pour les uns… phénomène de paupérisation pour les autres. Partout en Suisse romande, les services sociaux

voient se multiplier les drames… Avec leurs lots de répercussions sur la

famille: internement en maison de santé pour cause de dépression ici, impasse pour une mère et ses enfants en fin de droit là… Les offices des

poursuites et des faillites sont débordés. Pour l’implacable le plus souvent: saisies de maisons d’abord, de voitures ensuite, puis de biens, de

meubles enfin.

Précarisées avant la crise, les personnes âgées le sont davantage aujourd’hui par l’explosion du coût du logement et de la santé, notamment.

Sur quelque 1,2 million de bénéficiaires de l’AVS en Suisse, 300’000 n’ont

que la rente AVS pour vivre, note Joseph Rey. Or, assure-t-il, ces retraités là consacrent entre 20 et 26% de leur modeste revenu pour les seules

cotisations de l’Assurance maladie. Les prestations complémentaires? «Dans

le canton de Fribourg, par exemple, s’insurge J. Rey, entre 2’500 et 3’000

personnes renoncent à faire les demandes de prestations complémentaires».

6’500 à 6’700 personnes les touchent en 1995, sur 28’000 assurés. «On estime que 10’000 y auraient droit… Mais les démarches sont compliquées: un

questionnaire de quatre pages, des attestations tous azimuts, sans compter

qu’il faut se mettre à nu». Et de citer le cas d’un couple âgé, à qui on a

refusé une prestation en raison d’une richesse extérieure, un bahut, une

richesse sentimentale plus que réelle: «Il vaut 15’000 francs, vendez-le!».

Un règlement pour toute raison… et un ordinateur à la place du coeur.

Une question de dent cassée…

Tel un leitmotiv, le constat de manque de moyens à disposition pour lutter contre la nouvelle pauvreté revient dans les services sociaux cantonaux. «Ceux-ci sont actuellement sous-dotés en collaborateurs par rapport

aux besoins… parce que soumis aux restrictions de personnel», déplore Daniel Monnin, de Neuchâtel. Un canton qui, en 1974, figurait parmi les plus

riches de Suisse (au 6e rang). Crise oblige, il a désormais basculé au 20e

rang. Une étude publiée en 1987 déjà, révélait que 14,2% de la population

vivait en-dessous du seuil de pauvreté, selon les normes de l’Union européenne. Et que si on élevait de 100 francs seulement ce seuil, soit à 12’926

francs de revenu disponible, la proportion de gens en situation de précarité passerait de 14,2% à 19,3%. Une personne sur cinq. «Il suffit de peu.

D’une facture de dentiste. D’une question de dent cassée, pour basculer de

l’autre côté».

Aujourd’hui, confie D. Monin, un tiers de nos nouveaux dossiers concernent des chômeurs. Les trois quarts (72,8%) de ces dossiers concernent des

gens entre 18 et 40 ans. Nos services ont aujourd’hui près de 2’500 cas

d’assistance sur les bras, ce qui représente 4’500 personnes assistées,

soit le 3% de la population. Quand aux dépenses cantonales d’assistance,

elles passent de 3,9 millions en 1987 à 14,1 millions en 1993.

Dans le Jura, une étude parue en 1991 montre que que près d’un contribuable sur six (15,06%) vit avec moins de 1’000 francs par mois, et que plus

d’un contribuable sur quatre (27,5%) fait avec 1’300 francs au plus. Le 60%

des dossiers ouverts par les services sociaux jurassiens en 1993 touchaient

à des difficultés financières. La moitié plus qu’en 1990, relève Elisabeth

Baume, assistance sociale pour le district des Franches-Montagnes. En Valais, 27% des pauvres, soit 4’500 personnes, ont plus de 65 ans. Une femme

contribuable sur quatre est considérée comme pauvre, à l’instar des hommes

divorcés, séparés ou veufs. Des constatations qui recoupent celles observées dans les cantons de Vaud et de Genève. Directeur-adjoint de l’Hospice

général, l’institution genevoise d’action sociale, Hans Maurer témoigne du

nombre toujours plus important de dossiers relatifs à une aide matérielle:

une progression de l’ordre de 38% ces trois dernières années.

L’invalidité sociale

Près de 80’000 millionnaires. Près d’un million de personnes en dessous

du seuil de pauvreté. Et sans doute davantage. Sans parler des travailleurs

sous-employés, 120’000 et plus selon les sources. «Combien de gens cachent

leur pauvreté comme une honte. Combien refusent l’idée d’une assistance»,

lâche D. Monnin, qui déplore le manque flagrant de statistiques dans le domaine social, notamment. Selon un fonctionnaire de l’OFIAMT, il est en effet plus facile de connaître le nombre de porcins que de chômeurs en Suisse. Dans le canton de Fribourg, la majorité des députés au Grand Conseil

ont refusé en novembre dernier un crédit de 100’000 francs destiné à une

recherche sur la pauvreté.

Une décision que ne comprend pas le professeur lausannois Jean-Pierre

Fragnière, sociologue. «La précarité, avec son lot de problèmes, assistance, maladies, délinquance… entraîne des coûts de plus en plus élevés. Le

prix de l’hospitalisation d’un chômeur suite à une dépression n’a aucun

rapport avec l’argent qui aurait permis de le maintenir en piste». Selon un

fonctionnaire d’un canton romand: «On diminue les sous accordés aux pensions alimentaires… mais dans le bureau d’à côté, c’est l’assistance qui

recueille ces personnes». Résultat: la facture est finalement beaucoup plus

élevée en fin d’année.

Dans ce même canton – le Valais -, une expertise interne révèle l’économie faite en francs par la suppression d’un poste de travail. Alors que

pendant le même temps, toute une série de travaux, de subventions et de

dossiers pas traités et mal gérés coûtent une fortune aux contribuables.

Les conséquences de la décision fribourgeoise vont se chiffrer en millions

pour les contribuables, et non en dizaines de milliers de francs, estime

J.-P. Fragnière. Pour qui il n’est pas exagéré de situer entre 10 et 15% le

nombre de personnes en-dessous du seuil de la pauvreté, pas davantage qu’il

est excessif d’estimer à près de 15% ceux et celles qui vivent en situation

de précarité. Qu’un rien ferait tomber à l’échelle en-dessous. Parallèlement à la croissance du nombre de chômeurs en fin de droit, souligne-t-il,

on assiste à l’explosion des rentes AI. «Une nouvelle invalidité est aujourd’hui apparue: l’invalidité sociale».

Les bourses aux vêtements à la mode

Crise oblige: à situation nouvelle, approche nouvelle de la consommation. Selon les responsables de deux magasins de bourses aux vêtements, à

Fribourg – Croix-Rouge et Caritout -, la clientèle, composée à 80% d’étrangers il y a cinq ans encore, est aujourd’hui constituée à 80% de Suisses.

Certes, notent-elles, il faut compter avec une clientèle dont le mode de

consommation s’est passablement modifié. Reste que c’est par nécessité matérielle qu’un 50 à 60% achètent désormais chez nous». C’est le cas de cette dame, rencontrée à la sortie. «Mon mari avait une entreprise. La faillite. L’Office des poursuites… puis la perte de notre maison, de notre voiture. Notre famille a été placée du jour au lendemain devant une situation

nouvelle». Ou pour cette autre femme, licenciée à 45 ans, seule avec deux

adolescents, actuellement en fin de droit. Et en traitement après un séjour

à l’hôpital psychiatrique de Marsens. Pour elle, même le prix de la boîte

de tomates est devenu considérable. D’où le commentaire désabusé de cette

assistante sociale: «Les services sociaux doivent parfois faire des miracles… Quitte à devoir «tricher» avec leur administration». (apic/pierre

rottet)

17 mars 1995 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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APIC-Enquête

Recherche Georges Scherrer / texte Maurice Page / Agence APIC

Suisse: des prêtres au Conseil national? (150293)

L’interdit constitutionnel bientot levé?

Un des derniers résidus de la guerre du Sonderbund

Fribourg, 15février(APIC) Des prêtres catholiques pourraient-ils bientôt

entrer au Conseil National? La question n’est pas uniquement rhéthorique,

puisqu’une initiative parlementaire vise actuellement à abolir l’interdiction qui leur est faite à l’article 75 de la Constitution fédérale. Si les

voeux de la Commission des institutions politiques sont suivis, le parlement devrait en discuter dans le courant de 1993 et le peuple suisse pourrait se prononcer sur ce sujet à la fin de 1994.

L’article 75 de la Constitution fédérale précise les conditions d’éligibilité au Conseil national. Outre la qualité de citoyen suisse ayant le

droit de vote, il faut également être laïque. Il s’agit là d’une discrimination grave envers les ecclésiastiques et d’une inégalité de traitement,

estime Louis Carlen, canoniste fribourgeois. Cet article ne touche pas seulement les prêtres catholiques, mais aussi les ecclésiastiques des autres

confessions.

Le droit canon de l’Eglise catholique prévoit de son côté depuis sa révision totale en 1983, à l’art 285,3, qu’»il est interdit aux clercs de

remplir des charges publiques qui comportent une participation à l’exercice

du pouvoir civil». Cette dispostion ne s’applique cependant pas aux diacres

permanents (art 288).

De nombreux ecclésiastiques ont pourtant joué un rôle important comme

parlementaires ou même comme ministres, ceci dans de nombreux pays du monde. On peut citer Emmanuel Freiherr von Ketteler, évêque de Mayence en Allemagne qui siéga au Reichstag à l’époque du Concile Vatican I (1871), ou

l’abbé Ludwig Kaas qui siéga dans ce même Reichstag de 1928 à 1933 et dirigea le parti centriste. En France on connaît surtout le chanoine Kir, député-maire de Dijon et l’abbé Pierre. Ou plus récemment Ernesto et Fernando

Cardenal, ainsi que Miguel d’Escoto au Nicaragua et bien sûr Jean-Bertrand

Aristide, président d’Haïti. En Belgique, Germain Dufour, capucin, est actuellement sénateur écologiste après avoir exercé diverses charges dans sa

ville de Liège. En Afrique, un prêtre, Fulbert Youlou, fut le premier président en 1960 du Congo-Brazzaville. En janvier 1993, un prêtre chilien a

demandé à être suspendu provisoirement de son sacerdoce pour pouvoir se

présenter à l’élection présidentielle. En Afrique, les cas sont actuellement très nombreux où des évêques et des prêtres exercent des charges politiques. Le pape lui-même enfin est à la fois chef de l’Eglise et chef de

l’Etat du Vatican.

«Si j’étais plus jeune je recommencerais»

En Suisse si aucun prêtre n’a jamais siégé au niveau national, la situation est différente dans les cantons. Le chanoine Walter Spühler fut député

conservateur catholique (PDC) au Grand Conseil argovien de 1949 à 1969. Le

doyen du Fricktal, âgé de 74 ans, aujourd’hui retraité, rappelle que dans

certains domaines comme la politique sociale, l’éducation ou la culture,

les hommes politiques étaient toujours heureux d’avoir à leur côté un collègue du domaine spirituel. «J’ai pu faire un certain nombre de choses et

j’ai toujours considéré que j’avais là un devoir important.» A propos de

l’interdiction prévue au droit canon, l’abbé Spühler estime que ce que «le

pape interdit est d’abord la participation à un exécutif, car là le prêtre

doit aussi décider». «Si j’étais plus jeune et s’il n’y avait pas un manque

de prêtres grandissant, je recommencerais.»

Mgr Mamie ne désire pas chauffer les bancs du National

Mgr Pierre Mamie, président de la Conférence des évêques suisses est

d’avis que ce n’est pas le rôle des prêtres de s’engager pour des mandats

politiques. Dans la situation actuelle en Suisse, il encourage les prêtres

à faire leur devoir de citoyens en participant aux votations et aux

élections. Mais il appartient d’abord aux laïcs engagés de prendre au

sérieux leur devoir en politique et d’y apporter les préoccupations

chrétiennes. Lui-même ne se voit guère chauffer les bancs du Conseil

national.

Un certain nombre de chrétiens estiment cependant que les prêtres pourraient défendre l’élément catholique dans la politique suisse. Max Hofer,

vicaire épiscopal du diocèse de Bâle l’exprime ainsi: «Qui rend l’Eglise

présente et où?» On peut concevoir par exemple un aumônier spécial qui aurait un devoir à prendre en politique. Un aumônier de ce type serait moins

exposé qu’un curé, davantage lié à sa communauté.

L’abbé Cornelius Koch à Genève serait disposé le cas écheant à présenter

une candidature au Conseil national. Un prêtre est un citoyen à part entière, dit-il. Toutes les dictatures et les régimes politiques oppresseurs ont

interdit aux prêtres d’avoir des activités politiques, depuis le régime

prussien jusqu’à celui de Mobutu, remarque l’abbé Koch, très connu pour son

engagement en faveur des réfugiés. «C’est une castration politique du clergé. Il faut pas nous traiter comme des enfants, nous savons que les domaines spirituel et temporel doivent chacun garder leur autonomie.» Quant à

l’interdiction faite par le droit canon, Cornelius Koch estime que le droit

canon n’est pas un droit divin et qu’il peut être modifié comme il l’a déjà

été au cours des siècles.

Vital Darbellay, Conseiller national (PDC) valaisan, membre de la Commission, estime judicieux lui aussi l’abandon de cette restriction. C’est

une question d’équité, il n’y a pas de raison de faire une discrimination

envers les ecclésiastiques. Selon lui cette disposition, née de circonstances historiques particulières, n’aurait jamais due être inscrite dans la

Constitution. En France, rappelle Vital Darbellay, ni le chanoine Kir, ni

l’abbé Pierre n’ont été blâmés par l’Eglise. De son côté l’Eglise peut considérer que certaines fonctions sont incompatibles avec celle de Conseiller

national. Pour Vital Darbellay, la modification devrait passer la rampe

sans problème devant les chambres fédérales et devant le peuple.

Le professeur Louis Carlen voit deux possibilités au niveau du droit canon pour autoriser les prêtres a avoir une charge publique. Il y a d’abord

la définition de charge publique. Le professeur Carlen rappelle à ce sujet

que dans son canton d’origine, le Valais, comme dans d’autres cantons catholiques, les postes d’inspecteurs scolaires ont longtemps été occupés par

des membres du clergé. Il existe en outre le canon 285 qui prévoit dans son

alinéa 4 que «sans la permission de leur ordinaire, les clercs ne géreront

pas (…) des charges séculières». L’autorité eclésiastique peut ainsi accorder à un prêtre la permission de représenter les préoccupations de

l’Eglise en politique. Louis Carlen ne désire cependant pas se prononcer

sur l’opportunité de la présence de prêtres au Conseil national. (apic/mp)

Encadré

La longue histoire d’une révision promise depuis 1917

L’interdiction d’élire des ecclésiastiques au Conseil national se trouve

déjà dans la première Constitution fédérale en 1848. Au lendemain de la

guerre du Sonderbund, dont les origines étaient liées à l’Eglise catholique, notamment avec l’affaire des jésuites, les radicaux voulurent empêcher

toute influence des Eglises en politique.

Dans le projet de révision totale de la Constitution en 1872, cette incompatibilité fut biffée. Mais le projet de révision fut refusé par le peuple. En 1874, la nouvelle Constitution en revint aux dispositions de 1848

notamment à cause du Kulturkampf. L’infaillibilité du pape définie au Concile Vatican I apparaissait alors comme un défi intolérable à un Etat démocratique moderne. Cette date fut d’ailleurs également celle de la rupture

des relations diplomatiques avec le Saint-Siège.

En 1917, deux conseillers nationaux déposèrent une motion demandant

l’abolition de cette disposition. En 1921, le Conseil fédéral approuva le

principe de cette abolition mais conclut cependant «que le peuple ne comprendrait pas que pour cette question spéciale on mît en branle tout l’appareil électoral». Les chambres prirent acte de ce rapport et la question

en resta là.

En 1972, le débat est rouvert à l’occasion de la discussion sur l’abolition des «articles d’exception», concernant les jésuites et les couvents.

Mais l’article 75 de la Constitution fut exclus de cette révision, malgré

la proposition de la minorité de la commission du Conseil national: il ne

fallait pas dépasser la mesure. Cette proposition fut alors reprise sous

forme de motion qui fut classée en 1980. Le motif: le projet de révision

totale de la Constitution fédérale, dont on discutait alors, en tenait déjà

compte. Il faudra attendre 1992 pour que le projet renaisse de ses cendres

avec la motion du conseiller national évangélique zurichois Ernest Sieber

et une initiative parlementaire du canton de Zurich.

Notons que l’article 75 s’applique exclusivement au Conseil National.

L’election au Conseil des Etats est régie par des dispositions cantonales.

Encadré

Le cas des pasteurs protestants

Le terme «laïque» de l’article 75 pour être général, n’en est pas moins ambigü. En fait la notion à définir est plutôt son opposé c’est-à-dire celle

d’ecclésiastique. Dans les Eglises protestantes, la notion de pasteur est

liée à une charge, donc à un contrat de travail par définition révocable,

et ne constitue pas à proprement parler un état. Chez les catholiques la

notion de prêtre dépend d’une ordination et définit donc un état de vie en

principe définitif. Cette différence explique le fait que des pasteurs ont

pu être élus au Conseil national. C’est précisément le cas d’Ernst Sieber,

auteur de la motion.

La même ambigüité fonctionne en sens inverse pour l’exemption du service

militaire pour les ecclésiastiques. «Automatique» pour les catholiques, elle ne l’est pas pour les protestants. (apic/mp)

Encadré

Une disposition nouvelle du Droit canon

L’article 285,3 du code de droit canon qui interdit aux prêtres l’exercice

de charges publiques impliquant une participation à l’exercice du pouvoir

civil est une nouveauté introduite dans le code de 1983. Le code de 1917 ne

comprenait pas de disposition de ce genre. Le pape Pie XII avait cependant

déjà mis en garde contre les activités politiques du clergé. Jean Paul II,

pour sa part, considère que l’activité politique des prêtres n’est possible

que dans des cas exceptionnels. La politique devant en premier lieu être le

fait des laïcs soucieux de travailler à la lumière de l’enseignement social

de l’Eglise. Le 3 février 1993, lors de son voyage au Bénin, il a souhaité

que les prêtres qui ont assumé de manière exceptionnelle et pour un temps

déterminé des charges politiques reprennent sans tarder leur propre mission

pastorale. (apic/mp)

15 février 1993 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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