Fribourg: 3% de la jeunesse touchée par les drogues dures (240394)

APIC – ENQUETE/REPORTAGE

Le prix de l’héroïne chute: la drogue de plus en plus accessible

Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC

«Mon fils se drogue à l’héroïne». La stupéfaction, l’angoisse et l’incrédulité se mélangent, se lisent sur le visage du père et de la mère. Leur

fils n’a pas 18 ans. «On pensait que cela n’arrivait qu’ailleurs, chez les

autres…» Ce cri de parents désespérés a marqué le départ d’une enquête

menée par l’APIC sur Fribourg et le canton. «Aucun village du canton

n’échappe aujourd’hui à ce fléau… la campagne comme la ville sont touchés», affirme-t-on du côté de la police. Dans un Cycle d’orientation de

Fribourg, on affirme que 80% des élèves ont un jour ou l’autre été abordés

par les dealers.

Le décès d’un jeune homme, par overdose, la semaine passée, dernière

victime dans le canton des assassins-trafiquants a anéanti une famille. Un

drame de plus de la drogue. Mais une indifférence de plus aussi de la part

d’une société tiraillée entre la répression et la main tendue, entre la politique du bâton et de la carotte. La chute des prix de l’héroïne sur le

marché et le changement de mode de consommation du produit sont sans doute

à l’origine du constat fribourgeois et suisse en général: la drogue atteint

des milieux de plus en plus jeunes. Dès 14 ans parfois. La peur de la seringue, sida oblige, et la crainte de se piquer ont modifié en même temps

que favorisé le nouveau type de consommation qui consiste aujourd’hui à inhaler ou à fumer l’héroïne.

Plus de 20’000 consommateurs irréguliers de drogues illicites, douces ou

dures voire les deux à la fois, soit près de 10% des habitants du canton;

entre 1’200 et 1’500 toxicomanes touchant le 3% de la population jeune. Les

chiffres avancés par Paul Grossrieder, chef de la brigade des stupéfiants

de la police de sûreté fribourgeoise, laissent perplexe.

Réalité des chiffres. Réalité tout court, qu’aucun spécialiste n’élude

du reste, et surtout pas les responsables d’écoles, même si d’une manière

générale, on se refuse à dire que le problème a pris plus d’ampleur par

rapport aux années passées. Un avis que ne partage pas le docteur Philippe

Maye, spécialiste en médecine interne et dans la question des drogues: «Je

suis impressionné de voir à quel point le nombre de jeunes qui viennent me

voir est maintenant en augmentation depuis cinq ans que je suis à Fribourg.

Je suis effrayé du nombre de jeunes toujours moins âgés qui se présentent à

ma consultation».

Consommateurs à 14 – 15 ans déjà

Mardi 22 heures. Dans un établissement public de la ville, Jean – appelons-le ainsi – consomme une bière après avoir effectué dans la journée un

voyage à Zurich. La voix hésitante et traînante, le regard flou… il accepte de témoigner, moyennant la promesse de taire son nom. «Le gramme

d’héroïne est meilleur marché là-bas qu’ici. Entre 50 et 70 francs, alors

qu’il se vend entre 100 et 120 francs à Fribourg». Des chiffres que confirme du reste P. Grossrieder. Il y a deux ans, «je n’avais même pas 20 ans»,

Jean, alors au bénéfice d’un emploi, a emprunté 20’000 francs dans une banque de la capitale où les prêts se distribuaient alors presque aussi facilement que les bonbons – «Ils étaient même allés jusqu’à m’en proposer

30’000» -. «A l’époque, dit-il, je trafiquais plus que je ne consommais…

aujourd’hui, mon voyage de Zurich me permet de consommer, surtout, et de

vendre le reste afin de rentrer dans mes frais».

Les quelques grammes destinés à la vente trouveront facilement preneur.

Sous mes yeux, dans un autre endroit du centre-ville, à peine une heure

plus tard. Le cas de Jean n’est pas unique. Une somme peu ou prou identique

avait été accordée par une banque d’une ville proche de Fribourg à un jeune

homme de la région, pourtant connu pour son implication dans le trafic de

drogue. X est aujourd’hui dépendant du produit. Sa volonté de s’en sortir

ne semble pas feinte. «J’ai retrouvé un emploi… et je me suis approché de

la même banque pour qu’elle m’octroie un autre prêt – l’autre étant remboursé depuis longtemps – de 4’000 francs pour l’achat d’une voiture. Qu’on

m’a refusé».

Ces deux témoignages ont été choisis parmi des dizaines d’autres reccueillis durant près de 10 jours. Tous aussi impressionnant les uns que les

autres. «Nadine» n’a pas 16 ans. Depuis 6 mois, elle se «shoote» à l’héroïne. Ses parents l’ignorent… Nadine voulait goûter à «l’herbe». On lui a

proposé gratuitement de «l’héro» une fois, deux fois… l’engrenage ensuite

pour cette gamine tombée dans la dépendance. Qui coûte mensuellement près

de 1’500 francs à «Marc» et presque 3’000 francs à «John»… Tous deux restent cependant muets sur la provenance des fonds alimentant leurs besoins.

«C’est vrai, déclare P. Grossrieder, un toxicomane peut consommer entre 1/2

à 1 gramme par jour»… Le compte est vite fait. «D’où aussi l’augmentation

notoire, ces dernières années, des vols à la tire. C’est également vrai que

la drogue touche une catégorie de personnes toujours plus jeunes: 14 à 15

ans». L’an dernier, sa brigade a procédé à quelque 550 dénonciations.

La drogue tue deux fois

Dans le canton comme ailleurs en Suisse, la consommation de drogues douces à pratiquement été banalisée. L’héroïne surtout, et d’autres produits

tels l’ecstasy ou autres hallucinogènes ont pénétré le marché. En force. A

l’époque, le gramme d’héroïne valait 600 francs voire davantage. La chute

du prix de l’heroïne n’est pas loin de coïncider avec la guerre en ex-Yougoslavie: les marchands de canons ont besoin d’argent. Vente de drogue et

achat d’armes vont de pair. «La drogue tue ainsi deux fois», s’insurge

l’abbé André Vienny, directeur du Tremplin à Fribourg, un centre pour toxicomanes. «Elle alimente la guerre en armes, en même temps qu’elle inonde le

marché, atteignant de plein fouet une jeunesse de plus en plus désemparée,

vulnérable». «De gros bonnets vivent ici à Fribourg, qui récoltent les

fruits. Je manque cependant de preuves et d’informations», admet le chef de

la brigade des stups. Une brigade composée de huit inspecteurs. Pour l’ensemble du canton. «Cela fait longtemps que je dis que c’est insuffisant.

Mais rien ne change».

80% des jeunes approchés par les dealers?

Les pouvoirs publics fribourgeois ont-ils conscience de l’ampleur que

prend le phénomène? «Je dirais qu’au niveau du Département de la santé publique, Mme Ruth Lüthi est assez au courant», estime l’abbé Vienny. Qui

s’empresse d’ajouter: «Certains politiciens auraient, eux, plutôt tendance

à minimiser le problème».

Un problème que les directeurs ou recteurs des écoles fribourgeoises,

professionnelles ou commerciales, Cycles d’orientation ou Collèges, n’esquivent pas. Même si tous admettent que ce qu’ils constatent ne représente

que la pointe de l’iceberg, la plupart affirment qu’aucune aggravation notoire ne s’est manifestée ces dernières années. Quelques cas ici ou là dans

chaque école, auxquels font face les responsables et les enseignants. En

tentant de venir en aide à l’élève en difficulté. En privilégiant le dialogue et le rôle pédagogique de l’école.

«Les parents sont quand même les éducateurs principaux de leurs enfants.

Nous essayons de les seconder», fait-on remarquer à Sainte-Croix. La famille? C’est souvent là qu’il faut aller chercher les causes des problème de

l’édudiant, conviennent sans exception les recteurs et directeurs d’écoles.

Des absences qui se répètent… d’abord espacées, puis de plus en plus fréquentes… les résultats scolaires qui commencent à faire défaut. Le cercle

vicieux. L’enchaînement des difficultés. La peur pour l’élève de se confier, d’avouer que la drogue est devenue son échappatoire quotidienne. Sa

«compagne», son «milieu»… L’expression palpable, sniffante ou fumante de

sa contestation.

Note discordante? Ou volonté d’affronter de face la réalité? «Je crois

qu’il faut arrêter de fermer les yeux», témoigne Violaine Burgy, adjointe

de direction du Cycle d’orientation de Pérolles. Son avis tranche avec le

ton plutôt mesuré voire rassurant des autres responsables d’écoles. «Lorsque j’ai pris mes fonctions il y a quatre ans, j’ai tout de suite été confrontée à des problèmes de drogue. Il y a un grand problème de fond… et

ce problème là, à mon avis, est gigantesque. Je pense que plus de 80% de

mes élèves ont un jour ou l’autre été approchés par quelqu’un qui leur a

proposé de la drogue douce ou dure». Et Violaine Burgy d’enchaîner: «Je dirais que la grande majorité résiste assez bien. En revanche, un grand nombre d’élèves, dès l’âge de 13 ou 14 ans, a déjà consommé une ou l’autre

drogue douce, dans des «boums» ou autres manifestations de ce genre».

La brigade des stups exerce-t-elle un contrôle dans les alentours immédiats des écoles, et en particulier dans le centre-ville aux alentours de

la gare? «Comment voulez-vous contrôler les sorties d’écoles, avec les huit

inspecteurs qui composent mon équipe, et en même temps lutter contre le

trafic, les dealers et tout le reste», soupire P. Grossrieder. Il relève

toutefois que depuis un certain temps, plusieurs agents de la police cantonale, formés à cet effet, «donnent un coup de main». Suffisamment habiles,

les dealers choisissent d’écouler leur marchandise ailleurs qu’aux alentours des écoles. Et notamment au centre-ville et dans les établissements

publics de l’endroit.

Intérêts politiques et économiques énormes

Jeudi 21 heures… Deux agents en uniforme pénètrent dans un établissement proche de la gare. Interpellations et fouilles de certains clients…

vérification d’identité. «On se trompe en attaquant le problème de cette

façon… L’alcool fait bien davantage de victimes que la drogue, devenue le

bouc émissaire de tous les maux, parce que la société est incapable de faire face à son mal. On s’en prend aux victimes. Pas aux causes. Même si pour

donner le change on fait grand cas des quelques centaines ou milliers de

kilos de drogues découverts ici ou là, de l’arrestation de quelques petits

ou grands trafiquants», commente un assistant social qui a suivi la scène

des yeux.

«C’est un peu l’arbre qui cache la forêt, en Suisse comme ailleurs dans

le monde. La vérité est que la drogue est liée à des intérêts politiques et

économiques énormes», lâche l’abbé Vienny. «C’est vrai que face aux incohérences de la société, aux injustices, aux problèmes du chômage, face aux

incertitudes, des milliers de jeunes n’attendent plus rien. Ni de la société ni des politiciens. Ils n’ont plus de projets et vivent leur mal être,

de désillusions en désillusions. Le drame… c’est dans cette frange là que

se recrutent les futurs toxicomanes. Que représentent ces jeunes face aux

milliards qui proviennent des bénéfices de la drogue et qui font tourner

tout un pan de l’économie? Rien. A la rigueur, les pouvoirs préfèrent engendrer des drogués que des contestataires potentiels. Parce qu’un toxicomane ne fait pas de gros dégâts. Sinon qu’il se démolit lui-même».

L’arbre qui cache la forêt? Selon le chef de la brigade des stups, la

grande majorité des personnes arrêtées pour trafic de drogue sont étrangers». «On veut faire porter le chapeau aux étrangers, comme si requérants

d’asile et drogue de faisaient qu’un», conteste-on dans les milieux attachés à la prévention. A la vérité, la drogue représente un marché juteux.

Pour les trafiquants et certains milieux économiques, en Suisse, à Fribourg

à Berne ou à Zurich, comme partout dans le monde. Selon la section drogue

de l’Office fédéral de la santé publique, entre 20’000 et 30’000 personnes

consomment en Suisse des drogues dures, tandis que 500’000 autres touchent

aux drogues dites douces…. illégales dans tous les cas.

Pour les Nations Unies, le marché mondial de la drogue représente chaque

année quelque 500 milliards de dollars. Et même si, selon l’économiste tessinois Danilo Bernasconi, le marché de la drogue ne change pas la masse monétaire en circulation dans le monde, il n’en demeure pas moins que «la

Suisse est peut-être plus favorisée dans ce domaine, grâce à sa législation», et qu’»elle tire plus d’argent qu’elle n’en n’aurait pris sans ’bénéficier’ du marché illicite de la drogue». Le professeur Mark Pieth, professeur de droit à l’Université de Bâle estime pour sa part à un milliard

de francs le montant généré annuellement sur le marché de la drogue en

Suisse. En dehors du blanchiment, où les chiffres, difficilement évaluables, sont beaucoup plus importants. «Beaucoup plus élevés, insiste-t-il. La

Suisse joue un grand rôle dans ce domaine là». Les Escobar suisses existent. Parce que trop de milieux intéressés se bouchent les yeux. Ils existent à Berne ou à Zurich, mais aussi de Genève à Lausanne en passant par

Fribourg. Mais c’est là un autre aspect de histoire. A suivre sans doute.

(apic/pr)

ENCADRE

Quatre institutions pour la prévention

En plus du Centre psycho-social à Fribourg, quatre institutions s’attaquent d’une manière ou d’une autre aux problèmes de la drogue, par la prévention et un immense travail dans le terrain. C’est le cas du Tremplin,

depuis près de 13 ans maintenant, qui accueille notamment les toxicomanes,

du Release, dont le travail de prévention s’accompagne d’une présence et de

contacts dans les établissements publics ou autres lieux, et de la Ligue

fribourgeoise de lutte contre l’aloolisme et la toxicomanie (LIFAT). A noter que depuis le 1er mars, sous la surveillance et le mandat du Centre psycho-social et sur décision du Conseil d’Etat, le Tremplin est chargé de

distribuer les doses de méthadone. Quatre infirmières – deux à plein temps,

les deux autres à mi-temps -, sous la direction du médecin-assistant Milan

Tesaric, s’y emploient en distribuant quotidiennement entre 60 et 70 doses

de méthadone. (apic/pr)

24 mars 1994 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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