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apic/Gaillot/Bruxelles/Entretien
Mgr Jacques Gaillot à Bruxelles:
«L’Eglise doit se porter là où le peuple souffre» (070495)
Bruxelles, 7avril(APIC/CIP) Près de trois mois après sa révocation par le
Vatican comme évêque d’Evreux, Mgr Jacques Gaillot était, le 5 avril, à la
Foire internationale du Livre à Bruxelles. Où il a participé à un débat sur
le thème «Libres paroles dans l’Eglise». Mgr Gaillot ne s’est pas dérobé au
dialogue. Un terme dont il a du reste fait son maître-mot.
Pour l’Agence CIP, à Bruxelles, il dresse le bilan de ses activités dans
son ancien diocèse, parle de ses prochains livres à paraître, de ses
espoirs d’une Eglise plus réceptive, qui «doit se porter là où le peuple
souffre». S’il attend toujours le moment favorable pour se rendre à Rome et
des réponses sur son avenir de la part de la Conférence épiscopale de France, il émet ses souhaits: ceux de travailler aux côtés des prisonniers, des
sidéens et des jeunes…
Mgr Gaillot est conscient des réactions diverses que sa révocation et
ses prises de positions ont suscitées en France, en Belgique et ailleurs.
«L’important, cependant, insiste-t-il, ce n’est plus l’ancien évêque, mais
les chrétiens, le peuple de Dieu. L’important est que tous puissent progresser dans le dialogue. Tant mieux si j’ai pu, dans l’événement, servir
de révélateur aux uns et aux autres. Beaucoup ont été décontenancés. Mais
tous ont leur mot à dire.
Des évêques et le Vatican ont notamment reproché à Mgr Gaillot de
n’avoir pas respecté l’accord qu’il avait signé, en 1989, avec le cardinal
Decourtray, ancien président de la Conférence épiscopale de France. «Je ne
vois pas en quoi je n’ai pas respecté ce protocole. En revanche, je constate qu’il a été mal interprété. Du reste, dès que je suis revenu de Paris
après l’avoir signé, mes collaborateurs m’ont prévenu des malentendus possibles: ils n’étaient pas heureux que j’aie signé. On ne peut pas me reprocher d’avoir parlé! Le protocole ne me l’interdisait pas. Le cardinal Decourtray et moi-même étions d’accord sur les points fondamentaux du dogme
et de la discipline. En ce qui concerne le célibat des prêtres, par exemple, j’ai déclaré à plusieurs reprises que je souhaitais une évolution de
la discipline. Je n’ai pas enfreint pour autant la discipline existante !»
Des enjeux
Les divergences de vue, les malentendus ou les incompréhensions dont le
Vatican, l’épiscopat français ou Mgr Gaillot lui-même ont fait état au
cours des derniers mois sont révélateurs de plusieurs enjeux, souligne
l’évêque aujourd’hui assigné au diocèse fictif de Partenia. Voici comment
il présente lui-même les enjeux à approfondir: «Les événements de ces derniers mois ont d’abord révélé un problème de fonctionnement de l’autorité.
Ce problème est lié à la conception de l’unité et du ministère: l’évêque
est-il là pour relayer simplement ce que le pape lui dit, ou a-t-il encore
une parole propre? Les différences dans l’Eglise sont-elles bienvenues et
vécues comme un signe de richesse? Quelle place est faite à la liberté
d’expression? Et qui a le droit à la parole? Seulement le magistère ou les
spécialistes? Je sais bien que l’Eglise n’est pas une démocratie; mais ses
procédures internes gagneraient à être un peu plus démocratiques et plus
équitables. D’autres enjeux encore sont l’accès au ministère, les liens entre Rome et les Conférences épiscopales… Un grand nombre de problèmes
sont, en fait, au coeur du débat.»
«Je plaide pour la liberté de parole dans l’Eglise parce que, de fait,
la parole se prend et des questions sont en débat. A Evreux, nous avons eu
un Synode diocésain pendant deux ans et demi. Toutes les tendances étaient
représentées. Tous ont pu s’exprimer et découvrir, en retour, la différence
et la richesse des autres, avec les tensions que cela comporte aussi. Mais
tous, surtout, ont fait une expérience d’Eglise irremplaçable: on ne peut
s’en sortir les uns sans les autres. «Beaucoup de communautés chrétiennes
se sont mises en route pour des initiatives de présence fraternelle, de
prière, d’approfondissement de la foi, d’ouverture au monde. Ce sont autant
de promesses d’avenir. On m’a souvent demandé: combien avez-vous de prêtres? On demande moins souvent: combien avez-vous de communautés?
«Jamais dans l’Eglise on ne s’est formé autant qu’aujourd’hui, et à tous
niveaux. Dans le diocèse d’Evreux, par exemple, devant la rareté des prêtres, de nombreux chrétiens ont pris conscience qu’il était nécessaire
qu’ils portent davantage ensemble diverses responsabilités: comment accompagner le deuil, l’éveil à la foi, la promotion des déshérités? Des ateliers variés ont donc vu le jour en vue de formations adéquates: un atelier
«funérailles», un atelier «baptême», etc.
«La formation et les responsabilités ne s’adressent pas qu’aux gens instruits et diplômés. Ordonner diacre un agriculteur endetté, un employé bègue ou un ancien alcoolique soulèvera sans doute quelques questions. Il est
étrange qu’aider les pauvres ne soulève pas de problèmes, alors que favoriser l’accès à l’Eglise pour les pauvres continue de déranger tel conseil
pastoral ou telle structure en place. A mes yeux, pourtant, il ne suffit
pas de répondre aux besoins de pauvres: il faut leur faire place dans
l’Eglise, même si cela crée des tensions.»
Oui à la TV, mais non à la peur
Que pense Mgr Gaillot de certains compatriotes qui l’ont dénoncé comme
«imposteur» ou ont présenté comme «le vrai dossier» de l’affaire Gaillot
les seuls documents à charge? En continuant de prendre la parole, l’ancien
évêque d’Evreux ne cède-t-il pas à la «provocation» médiatique? «J’avais
d’abord annoncé, explique-t-il, que je me retirerais quelque temps, non
dans le but de calmer le jeu, mais pour prier. Devant l’ampleur des réactions, je n’ai pas pu, pour ne pas donner l’impression de déserter. Il me
fallait être présent à l’événement, même si la pression a été forte. Je
n’ai nulle envie de polémiquer avec quiconque. J’ai, moi aussi, continué à
écrire. Mes prochains livres vont sortir de presse: l’un a pour titre «Je
prends la liberté»; l’autre est une lettre pastorale adressé «A mes amis de
Partenia», ce diocèse fictif en terre musulmane où j’ai fait mon service
militaire et où le pape m’a nommé.»
«Si je persiste dans ce que certains appelleraient mon péché médiatique,
c’est parce que les médias m’ont apporté quelque chose comme évêque. Ils
ont eu des répercussions sur ma manière d’exercer ma fonction. D’abord, ils
m’ont appris à parler vrai. Puis ils m’ont appris à devenir familier des
chrétiens et des non-chrétiens de mon diocèse. Trop souvent, l’évêque reste
un personnage mystérieux pour les gens. Les médias lui offrent au moins
l’occasion de se faire mieux connaître. Enfin, les médias nous invitent à
dépasser notre horizon. Ils permettent d’aller plus loin, de revoir nos
frontières, de porter la parole partout.»
Jacques Gaillot ne serait-il pas trop naïf devant les médias? «Henri de
Virieux m’a récemment invité à «L’heure de vérité» sur France 2. Mais, tout
à coup, l’équipe de l’émission a eu peur. Qu’arriverait-il si Jacques Gaillot, sur le plateau de la télévision, en pleine campagne électorale, se
mettait à dire du mal de la mairie de Paris. On sait qu’avec ses amis de la
rue du Dragon, où il habite pour l’instant, ils reprochent à Jacques Chirac
de tarder à réquisitionner, comme le prévoit la loi, les logements inoccupés! Dans l’espoir que tout se passe bien, Henri de Virieux m’a prévenu
qu’il avait demandé à un aumônier parisien d’être présent à mes côtés sur
le plateau. On m’imposait une condition de participation que je n’ai pas
accepté. J’ai répondu que je gardais ma liberté par rapport aux médias,
surtout quand ils ont une telle peur !»
«Très souvent, c’est par peur que l’on souhaite restreindre la liberté
de parole dans l’Eglise. Or, nous sommes dans une sociétés de débat, qu’on
le veuille ou non. Devant les questions qui sont posées par les jeunes,
notamment, ou devant les questions de la vie, il ne suffit pas de réagir en
réaffirmant des principes. Il faut prendre part au débat. Pourquoi ceci ne
serait-il pas possible dans l’Eglise alors qu’on le fait ailleurs?
«On dira: oui mais, les questions agitées dans les débats finissent pas
troubler les gens. Mon expérience d’évêque m’a plutôt appris le contraire.
Beaucoup de chrétiens ne commencent à s’y retrouver dans l’évolution de
l’Eglise et de la société que lorsqu’ils peuvent en parler. La messe du
dimanche ne suffit pas pour se rencontrer. Elle n’est d’ailleurs pas faite
pour discuter. Il est urgent d’aménager des lieux de parole et de libres
paroles dans l’Eglise pour écouter ce que l’Esprit dit aux communautés et à
chacun. Nous avons eu en France, ces dernières années, au moins 37 Synodes
diocésains. Des cahiers de souhaits et de suggestions ont été remis aux
évêques. Les chrétiens s’y sont exprimés sans agressivité sur des questions
diverses, y compris sur des questions que d’aucuns voudraient écarter du
débat. J’imagine que, d’un diocèse à l’autre, il y a des points de convergence. Que vont faire les évêques de tout cela? Beaucoup attendent que les
évêques s’expliquent, parlent clairement, fassent des propositions…»
Pour la vie sur le terrain
Des journalistes, ces derniers jours, n’ont pas manqué d’interroger Jacques Gaillot sur la dernière encyclique du pape, «L’Evangile de la vie».
L’évêque répond volontiers en partant des images actuelles du Rwanda et du
Burundi. Car il n’aime pas aborder le problème de la vie en des termes abstraits: «Qui ne serait pas d’accord pour défendre la vie? La question de
la défense de la vie se pose toujours sur le terrain: que fait-on concrètement au Rwanda, au Burundi…? Manifestement, au Rwanda, les Eglises n’ont
pas fait tout ce qu’il faut. Les Etats aussi, et la France, en particulier,
porte des responsabilités dans la tragédie. Par ailleurs, j’ai été surpris
que l’encyclique invite des citoyens à se démarquer, au besoin, des lois
civiles qui ne collent pas à leur conscience. Les lois d’un Etat sont toujours imparfaites, mais personne n’est au-dessus des lois. Autre chose est
le primat de la conscience. Personne ne peut violer le sanctuaire de la
conscience personnelle de chacun.»
Le Vatican a fait savoir, il y a quelques semaines, que Mgr Gaillot y
était le bienvenu, quand il le souhaitait. Mgr Gaillot a volontiers accepté
l’invitation, mais il attend, comme les évêques de France, une occasion favorable. «En tout cas, si je vais à Rome, ce ne sera pas pour réclamer un
titre, une fonction, un statut, mais pour dialoguer. Quant à mes confrères
évêques, je les sais préoccupés de me trouver une mission qui me convienne,
mais il ne m’ont pas encore fait part d’une proposition concrète. Pour ma
part, j’envisage une présence dans une équipe d’aumônerie, parmi les prisonniers, ou parmi les personnes souffrant du sida. Un lieu d’insertion,
qui me laisse néanmoins une liberté d’action. On verra bien. A la rue du
Dragon, je suis en transit. Le reste se négociera au moment voulu.»
En attendant, un des défis les plus urgents à relever, souligne Mgr
Gaillot, concerne la vie et l’avenir des jeunes. «Que signifie une société
où des tas de jeunes, simplement pour vivre et survivre, sont obligés de
faire la manche? A la rue du Dragon, nous avons invité chacun des candidats
aux élections présidentielles à venir s’expliquer là-dessus. Nous espérons
bien que tous ont pris cette questions à coeur et nous répondront. C’est
aussi une question que l’Eglise doit prendre très à coeur. Car l’Eglise
doit se porter là où le peuple souffre.» (apic/cip/pr)



