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Belgique: Le professeur A. Gesché (U.C.L.) invite (301294)
à «une lecture théologique de la postmodernité»
Louvain-la-Neuve, 30décembre(APIC) Il y a moins d’un siècle, l’intérêt
porté par des théologiens au monde moderne paraissait encore suspect. Aujourd’hui, la «modernité» ne suffit plus à caractériser l’air du temps. On
est passé à une ère nouvelle, que certains qualifient résolument de «postmoderne». C’est sur cette métamorphose du contexte culturel que s’est penché récemment, à Louvain-la-Neuve, le professeur Adlophe Gesché, lors d’une
conférence à la Faculté de Théologie de Louvain-la-Neuve, en Belgique.
La «postmodernité» déborde largement le champ religieux, précise d’abord
le professeur Gesché. Et pour mieux comprendre ce mot spécial, rien de tel
que d’observer la mutation qu’il annonce par rapport à la «modernité».
Pour A. Gesché, la «modernité» s’est notamment imposée en Occident par
la mise en avant du «sujet» par rapport à la collectivité, par l’émancipation ou le triomphe du «je» par rapport au «nous». L’Antiquité n’imaginait
pas la vie sans la situer dans le destin de l’univers. Le Moyen Age a davantage pensé l’existence sur le plan théologique. Avec la Réforme, la Renaissance et le Siècle des Lumières, c’est le «je» de l’être humain qui occupe le devant de la scène. Ainsi, Luther, le Réformateur, affirme devant
Dieu la foi de l’indidividu. «Je pense, donc je suis», clame en philosophe
Descartes. Rousseau va réclamer sur le plan moral un «contrat social», pour
éviter que la société empêche chacun d’être son propre maître.
Cette affirmation de «soi» est vécue comme émancipation. Elle s’accompagne, note A. Gesché, de la «mort du père» à plusieurs niveaux: mort politique, dont témoigne la Révolution Française; mort économique et sociale du
père de famille contraint de travailler hors du foyer; mort religieuse,
dont on peut lire un signe dans l’attentat contre le pape en 1981; mort sociologique, comme on la célébre en mai 68 par rapport aux enseignants; sans
oublier la mort de Dieu, célébrée du point de vue d’une religion du fils et
des frères.
Une «surmodernité»
«Vais-je m’épanouir en continuant à me relier? Ou en me déliant?» Historiquement, l’émancipation du «sujet» et de sa «subjectivité» a été explorée
dans deux voies contradictoires.
D’une part, on a vu des philosophes viser un affranchissement de la subjectivité jusqu’à l’exacerbation: pas de subjectivité réelle qui ne soit
«déliée»! En Dieu, l’homme projette sa propre grandeur, disait Feuerbach:
qu’il récupère donc ses propres titres de gloire pour devenir lui-même!
L’idée même de Dieu est funeste: elle empêche l’homme d’inventer ses valeurs et de prendre en mains son destin, poursuit Sartre. Merleau-Ponty affirme de même: «La conscience morale meurt au contact de l’absolu», car il
n’y a de liberté que située dans le relatif et l’imparfait.
D’autre part, la passion pour la subjectivité va être soumise à la critique radicale des «maîtres du soupçon». Freud montre que l’homme n’est jamais maître dans sa propre maison: l’inconscient joue un rôle prégnant.
Pour Marx, laisser croire que les esprits individuels sont maîtres de leur
destin, c’est les aveugler sur leur histoire, d’abord déterminée par les
conditions matérielles de production. Nietszche va jusqu’à déceler derrière
toute affirmation de Dieu une peur de vivre à la seule pensée que tout ne
serait que «trop humain».
D’une subjectivité exacerbée, on en vient ainsi à l’hypothèse d’une mort
du sujet! Je croyais parler, mais «ça parle en moi», mon inconscient étant
structuré comme un langage, dit Lacan. Le tissu social, et tout particulièrement les structures de la parenté, sont déjà prédéterminantes, affirme
Lévi-Strauss, de son côté. Finalement, sommes-nous bien des sujets? Ou des
objets de la structure?, se demande M. Foucault.
A. Gesché propose le mode de «surmodernité» pour caractériser cette phase de métamorphose d’une culture qui hésite entre la subjectivité surfaite
et la subjectivité décomposée.
La postmodernité
Le sujet s’est-il vraiment trouvé? L’aventure est loin d’être terminée.
Avec plusieurs penseurs actuels, A. Gesché convient que «nous ne sommes pas
sortis de la modernité», même s’il est plus difficile de préciser où l’on
se trouve exactement.
A défaut de posséder la clé de toute énigme, le théologien peut au
moins, avec notamment E. Poulat, J. Kristeva, P. Valadier, G. Lipovetski,
commencer par décrire ce qui se passe. A. Gesché observe ainsi une montée
des aspirations au bonheur individuel et un appel à la tendresse; un retour
du sacré, avec ses ambiguïtés; une recherche d’identité; la crise des grandes idéologies; un besoin d’appartenance; le retour en définitive sur des
questions fondamentales: la vie, la mort, la nature, la misère, l’alimentation, l’éducation, la démographie.
En même temps que s’affirment les aspirations de sujet, l’avènement de
l’autre dans le champ de vision ne signifie donc pas qu’on va soi-même disparaître. E. Lévinas et P. Ricoeur, comme philosophes, et J. Kristeva, comme psychanalyste, convergent dans leur interprétation fondamentale: je puis
me conquérir comme sujet qu’avec l’autre… et avec l’Autre. Narcisse s’est
noyer à force de ne contempler personne d’autre que lui-même.
Vers un accomplissement du soi
Vivre la tendresse, la rencontre de l’autre, trouver le bonheur…
L’aventure du sujet peut à nouveau se penser, actuellement, dans ces termes
sans nier l’émancipation de la modernité. S’amorce sans doute la découverte
d’un sujet total, où l’on pressent que l’on se construit d’autant mieux
soi-même que l’on fait place à l’autre… et à l’Autre.
«Et si d’aventure, Dieu existait?» demande le professeur Gesché, précisant qu’il ose relancer la proposition chrétienne, mais «sans arrogance».
La proposition chrétienne, du reste, n’a de chance d’être perçue que si elle est, dit-il, «en parfait accord avec la reconstruction du sujet; en parfait accord avec le désir de reliement de la post-modernité; en parfait accord avec notre foi qui pense que le reliement à Dieu est important».
Pourquoi, finalement, un théologien prend-il la peine de s’interroger
sur la modernité… et la postmodernité. «D’abord et tout simplement, dit
A. Gesché (1), parce que la religion, du reste elle-même phénomène de culture, joue un rôle et a une place historiques dans ce phénomène et dans son
interprétation. Ensuite, parce que certains rapprochent postmodernité et
postchrétienté (Emile Poulat). Enfin et surtout, parce que, comme chrétiens, nous ne pouvons manquer ce qui est pour nous peut-être un rendezvous avec l’histoire». (apic/cip/pr)




