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apic/Grandchamp/Soeur Minke

APIC – Interview

Soeur Minke de Vries: Une religieuse protestante fière de l’être!

«Ouverte à l’oecuménisme» grâce la Communauté de Granchamp

Bernard Bavaud, APIC

Pour le visiteur non averti, elles ressemblent à s’y méprendre à des soeurs

catholiques. Et pourtant, les religieuses de Granchamp, la communauté

d’inspiration monastique d’Areuse, au bord du lac de Neuchâtel, sont bien

issues des Eglises de la Réforme. Leur supérieure, la néerlandaise Minke de

Vries est bien consciente de ce paradoxe. Elle n’en revendique pas moins

son enracinement protestant. Rencontre.

Soeur Minke l’affirme d’emblée: l’oecuménisme authentique ne doit renier

aucune des valeurs religieuses des Eglises de la Réforme. Elle même s’est

enrichie tout au long de sa vie des traditions des autres Eglises. Elle raconte à l’APIC les étapes de son propre cheminement spirituel.

APIC: D’où vous est venue cette passion pour l’unité?

Soeur Minke: J’ai été baptisée dans l’Eglise réformée des Pays-Bas. Mes parents, tous deux protestants, étaient des gens ouverts. Invitée par une

amie catholique, j’ai participé pour la première fois à une rencontre de

prière pour la Semaine de l’unité. C’était au temps de mes études, avant

Vatican II. Le mouvement oecuménique, du côté catholique, était encore très

hésitant et la prière qui parlait «des brebis qui reviendraient un jour au

bercail» ne me convenait vraiment pas. Dans ma communauté chrétienne réformée, je me sentais vraiment dans l’Eglise du Christ. Plus tard, j’ai découvert la Communauté de Grandchamp. Elle m’a ouvert vraiment à l’oecuménisme.

Avec bien sûr l’apport de la grande aventure de Taizé dont nous avons adopté la règle de vie.

APIC: Est-ce pour vous si capital de vous ressourcer à vos origines protestantes?

Soeur Minke: Oui, il me semble important d’être enraciné dans sa propre

confession. Je suis heureuse et reconnaissante de la foi que m’ont transmise mes parents, qui ont tous deux des ancêtres huguenots. Comme beaucoup de

Hollandais du reste. Cet héritage spirituel me marque et m’honore. Mais à

Grandchamp, à travers toutes les rencontres oecuméniques qui ont suivi,

j’ai découvert ce que nous pouvons vivre ensemble, par exemple dans la liturgie et le chant, quand nous nous ouvrons aux différentes traditions liturgiques des Eglises chrétiennes.

APIC:Notamment à la liturgie orthodoxe, comme on s’en aperçoit tout de

suite dès que l’on entre dans «l’église-grange» de votre communauté, ornée

de plusieurs icônes…

Soeur Minke: J’ai énormément reçu de la spiritualité de l’Eglise orthodoxe.

Ma première rencontre avec l’orthodoxie a eu lieu à Paris, lors de mon postulat dans une fraternité ouvrière. En travaillant alors comme femme de ménage, puis en usine. Notre lieu de résidence se trouvait à environ 20 minutes de l’église orthodoxe Saint Serge. J’entrais volontiers dans cette

église. La liturgie et la spiritualité orthodoxe ont été pour moi une révélation. Plus tard, nos soeurs sont retournées au Liban. Afin d’avoir des

contacts plus profonds avec les Eglises orientales. Une grâce. Alors, avec

moi, mes soeurs se sont ouvertes à la théologie orthodoxe, aux icônes, à la

musique religieuse de cette grande tradition ecclésiale.

APIC: Que sont vos contacts avec l’Eglise protestante? Etes-vous encore aujourd’hui considérées comme trop «catholiques»?

Soeur Minke: Le pasteur Jean-Jacques Beljean, président du Conseil synodal

de l’Eglise réformée évangélique du Canton de Neuchâtel (EREN), a déclaré

en 1996: «Grandchamp est la fille bien-aimée de notre Eglise». C’est incroyable. Cela n’a pas toujours été ainsi, bien que des pasteurs, depuis

longtemps, viennent ici célébrer la Sainte Cène. Pour nous, l’Eucharistie

est capitale. Nous invitons des pasteurs, hommes ou femmes. Ils ou elles

viennent volontiers. D’autres pensent autrement. Il faut respecter le pluralisme. C’est vrai, surtout au début, beaucoup de méfiance subsistait parmi les protestants. Ces femmes, pour certains protestants, traversaient

trop visiblement les frontières confessionnelles. Granchamp ne vivait-il

pas une approche monastique et liturgique vraiment «trop catholiques»?

D’autres réformés de Suisse romande cependant étaient ravis de connaître

notre vie à Grandchamp. Sans pour autant avoir envie de se convertir au

catholicisme!. Je me réjouis que notre vocation soit de plus en plus reconnue à l’intérieur des Eglises de la Réforme. J’apprécie beaucoup Konrad

Raiser, le secrétaire général du Conseil oecuménique des Eglises (COE). Un

pasteur d’une grande qualité humaine et spirituelle qui porte en lui une

vision prophétique.

APIC:De nombreuses personnes ont parlé de vous quand vous avez été invitée

au Synode des évêques à Rome, où vous avez rencontré le pape Jean Paul II.

Soeur Minke: En octobre 1994, j’ai effectivement eu la chance de participer

au Synode à Rome. Puis de préparer pour le pape le Chemin de Croix au Colisée. Invitée par l’Alliance réformée mondiale, ce fut pour moi un expérience unique. Toucher ainsi de plus près au mystère qu’est l’Eglise catholique

dans sa cohésion fondamentale, mais aussi labourée par tant de courants

contradictoires bien sensibles à ce Synode. La présence du pape Jean Paul

II à toutes les séances plénières a été impressionnante.

Jean Paul II n’a jamais manqué de nous adresser une parole encourageante

ou de nous faire rire par un bon mot. Il y a une grande simplicité dans les

rapports avec lui. Toute la collégialité et l’amitié vécues pendant ce Synode ont fait découvrir le visage très humain d’une Eglise plutôt ressentie

comme puissante, mais qui se sait aussi servante. Le repas chez le pape

avec notre petit groupe oecuménique m’a émue. J’ai expérimenté de près

l’attention du pape, sa gentillesse et son désir d’ouverture.

APIC: Comment vivez-vous l’aventure oecuménique aujourd’hui?

Soeur Minke: Je dois dire d’abord ma déception. Des chrétiens et même des

Eglises se ferment à l’oecuménisme. Une très grande souffrance. On se barricade dans sa propre confession! C’est un recul déconcertant chaque fois

qu’un chrétien ou qu’un chef d’Eglise dit ou pense que sa confession est la

seule vraie, la seule parfaite. J’ai au fond de moi la certitude que c’est

une erreur de penser ainsi. Pouvons-nous entrer dans cette perspective de

comparaison et surtout de supériorité? A chacun de simplement reconnaître

que l’Esprit est à l’oeuvre dans son Eglise et aussi dans toutes les Eglises. Actuellement, nous vivons un repli des Eglises. C’est dommage. Où allons-nous?

APIC: Comment voyez-vous, de votre point de religieuse protestante, les

tensions existant dans l’Eglise catholique?

Soeur Minke: Il y a les mêmes tensions dans les Eglises protestantes. Dans

chaque religion, des tendances conservatrices et progressistes s’affrontent. Réduire l’islam à l’intégrisme, comme on le voit dans les médias, est

une grave injustice. J’aimerais de tout mon coeur: que toutes les autorités

spirituelles, celles des Eglises chrétiennes aussi, n’appuient pas cette

tendance intégriste. J’ai beaucoup de peine avec une autorité qui ignore la

responsabilité propre des croyants. Je respecte profondément le pape. J’ai

découvert auprès de lui ses qualités humaines et spirituelles. Ce qui ne

veut pas dire que je suis toujours d’accord avec ce qu’il dit!

Dans le protestantisme, il y a parfois des Eglises évangéliques un peu

étroites, dans les pays de l’Est ou en Amérique latine. Mais il ne faut pas

non plus y voir le diable. Gardons notre coeur ouvert. Soyons de vrais témoins du Christ. Une opinion dogmatique rigide ne prépare pas à la communion. Par ailleurs, il est important que le croyant engagé dans la lutte

pour la paix et plus de justice – pour le changement de ce monde injuste! n’oublie pas la transcendance. Qu’il s’ouvre en toute liberté à l’Invisible, au Dieu d’amour révélé par le Christ en s’inspirant de l’Evangile.

L’Eglise vivante doit inlassablement se laisser toucher, interpeller par

les conditions humaines tellement invivables de beaucoup. L’Eglise vivante

doit engendrer des chrétiens, des témoins ouverts à toute souffrance. Enracinée dans le Christ, l’Eglise vivante doit aussi se laisser inspirer par

l’Esprit qui souffle aujourd’hui encore. Qu’elle ne se laisse pas trop accaparer par le poids de son passé historique! L’Evangile seul est éternel

et actuel.

APIC: Rêvez-vous d’intercommunion?

Soeur Minke: Voilà une question centrale en oecuménisme: l’Eucharistie.

Qu’il y ait des problèmes théologiques au point de vue du ministère du célébrant principal, je veux bien, mais quelle lenteur! C’est dramatique, car

le monde a tellement besoin du témoignage de l’Eglise une. Faudrait-il un

tremblement de terre pour faire enfin avancer les Eglises? Plutôt une profonde conversion et que nous communions enfin ensemble! (apic/ba)

Encadré

Lors du dîner, pris en silence, une religieuse de la Communauté, après la

lecture des principaux événements du jour dans «L’Impartial», poursuit en

lisant le livre de Michel Bavarel: «Alfredinho et le peuple des souffrants». Pourquoi ce lien avec le Père Frédy Kunz?

C’est une belle histoire, confie Soeur Minke. «L’Evangile pour nous, c’est

le monde entier. C’est pourquoi assez rapidement, après les premières professions en 1952, des soeurs sont parties, non seulement en Suisse allemande pour fonder une maison de retraites spirituelles, mais aussi en Algérie,

puis en Israël, au Liban et à Paris, pour participer à la condition ouvrière. C’est important pour nous d’être réellement en contact avec ceux et

celles qui ont d’autres conditions que nous en Occident. Et même d’être immergées dans le monde de l’islam comme en Algérie où nous avons toujours

deux soeurs. Les moines trappistes assassinés de Tibhérine étaient des amis

très chers».

«Pour revenir à Fredy Kunz, appelé familièrement partout ’Alfredinho’,

nous l’avions connu par son premier livre: ’L’Anesse de Balaam’. Et une de

nos soeurs l’a rencontré dans la Vallée de Joux, dans le canton de Vaud,

alors qu’il visitait son frère. Nous lui avons alors demandé d’animer une

retraite à Grandchamp il y a deux ans. Cela a vivement marqué la communauté. Fredy nous a invitées à participer au pèlerinage de la Fraternité du

Serviteur souffrant à Crateus dans l’Etat du Ceara au Brésil. Plusieurs

d’entre nous y sont allées. Cela a créé des liens encore plus forts entre

nous».

«Mais l’histoire continue. Que Nara,la Brésilienne qui vit dans la même

favela qu’Alfredinho à Santo Andrè, près de Sao Paulo, ait pu venir rencontrer la communauté de Grandchamp, en septembre 96 a aussi renforcé nos

liens d’amitié et de partage. Le temps était venu – à ce moment toutes nos

soeurs étaient présentes à Grandchamp pour le Conseil – que Nara renouvelle

son engagement dans la Fraternité du Serviteur souffrant. Elle avait eu durant la nuit la pensée ou l’intuition de refaire son engagement, elle la

Brésilienne, devant moi, dans notre église de Granchamp, en communion avec

mes soeurs. Une membre de notre communauté, soeur Janny, lors de la même

cérémonie, a fait aussi son engagement dans la Fraternité du Serviteur

souffrant devant Alfredinho. Devant la souffrance du monde, nous sommes un

dans le Christ. Mais nous n’avons pas besoin d’être dans la même confession. Avoir un contact avec le Brésil, c’est un grand cadeau qui s’est

transformé en communion profonde». (apic/ba)

Encadré

La communauté de Grandchamp compte une soixantaine de soeurs venant des

différentes Eglises de la Réforme et de divers pays. La plupart vivent à

Grandchamp, quelques unes au Sonnenhof à Gelterkinden (BL). D’autres, à

deux ou trois, veulent être une simple présence d’amitié et de prière en

divers endroits: Alger, Jérusalem, Genève, Beyrouth et Woudsend aux PaysBas.

La Communauté de Grandchamp offre:

-le partage de la prière commune, chaque jour à 7h15, 12h15, 18h30 et 20h30

et l’Eucharistie le jeudi et le dimanche.

-la participation à une retraite selon le programme de l’année

-une retraite accompagnée par une soeur: individuelle, en couple ou en

groupe pour quelques jours.

-la possibilité pour des jeunes de vivre un temps avec les soeurs partageant leur vie de prière et de travail

-un accueil de groupes (paroisse ou autres) ayant leur propre programme et

qui désirent entrer dans le rythme de vie de la communauté

Encadré

A l’origine… des retraites spirituelles:

Vers les années 30, quelques femmes de l’Eglise réformée de Suisse romande

retrouvent l’importance du silence pour leur vie de foi, pour laisser résonner en elles la Parole et lui permettre de porter son fruit dans la vie

quotidienne. Elles préparent d’abord une fois par an, des retraites spirituelles qui ont lieu dans une maison à Grandchamp et qui, peu à peu, se

multiplient et s’élargissent. Rapidement le besoin se fait sentir d’ouvrir

la maison toute l’année avec une présence permanente de la prière.

Une communauté d’inspiration monastique

Enracinées dans la méditation de la Parole de Dieu et attentives à la tradition de l’Eglise dans une recherche d’une vie commune et docile à

l’Esprit, les premières soeurs retournent aux sources: elles redécouvrent

le courant de la vie monastique, à travers l’amitié, le soutien de communautés anglicanes, orthodoxes et catholiques. Elles portent ainsi en elles,

dès les débuts, le souci d’une prière pour l’unité des chrétiens. En 1952,

les premières soeurs s’engagent pour la vie: elles adoptent peu après la

règle et l’office de Taizé, base de la vie commune et liturgique. (apic/ba)

On peut trouver des photos de la Communauté de Grandchamp auprès de l’agence CIRIC, Boulevard de Grancy 17 bis, Case postale 405, 1001 Lausanne.

Tél: 021/617 76 13. Fax: 021/617 76 14.

24 novembre 1996 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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