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APIC – Reportage

Un nouveau départ pour Haïti?

Le pays à l’heure des élections législatives et communales

Jacques Berset, Agence APIC

Port-au-Prince, 20juin(APIC) Ce dimanche 25 juin, plus de trois millions

d’Haïtiens se rendront aux urnes pour élire les députés, une partie des sénateurs ainsi que les conseillers municipaux et de sections communales (kasek). Un nouveau départ pour l’ancienne «perle des Antilles» devenue l’un

des pays les plus pauvres du monde? En attendant, le néo-duvaliérisme est

toujours là et la population craint que ces élections permettent le retour

de «macoutes recyclés démocrates».

Sur les marchés grouillant de monde, la fièvre électorale a remplacé

pour un temps les grandes préoccupations: insécurité, violence, cherté de

la vie et impunité des tortionnaires de l’ancien régime. Les observateurs

de la scène politique haïtienne attribuent déjà la victoire à la «Coalition

Lavalas» qui soutient le projet «démocratique et populaire» du président

Aristide. Un projet qui s’oppose aux privatisations et au modèle néo-libéral prôné par le tuteur américain et ses organismes sur place.

«Kat elektoral se paspò pou eleksyon», la carte électorale est le passeport pour les élections. Partout, même dans les mornes les plus reculées

d’Haïti, les affiches du CEP, le Conseil électoral provisoire, ont été placardées sur les murs des cahutes ou contre le tronc des manguiers. Les hélicoptères blancs de la MINHUA, la Mission des Nations Unies pour Haïti

sous commandement américain, survolent les campagnes. La population, en

grande majorité analphabète, se fait expliquer les slogans de la bonne

vingtaine de partis en lice; on discute des candidats dans les communautés

de base et les groupes paroissiaux, dans les organisations populaires…

Mainmise électorale d’organisations étrangères

La Conférence haïtienne des religieux (CHR), après la Conférence épiscopale, a rappelé les critères pour le choix des candidats: honnêteté, compétence, sensibilité aux besoins du peuple. La CHR va plus loin et dénonce la

mainmise d’organisations étrangères – sans nommer les officines nord-américaines, comme l’omniprésent «National Democratic Institute» et la NED, la

Fondation nationale pour la démocratie, «qui orientent le choix du peuple».

«Certains développent des programmes d’éducation civique, et font croire

entretemps que ce sont les députés et sénateurs sortants qui ont sauvé le

pays». Dans un document rendu public à Port-au-Prince, l’organe faîtier des

congrégations religieuses dénonce «la majorité de ces députés et sénateurs

qui se sont montrés favorables au coup d’Etat militaire qui a permis la répression sauvage de notre peuple».

La CHR déplore le fait que des partis politiques «favorables aux modèles

de société étrangers» reçoivent des moyens financiers importants tandis que

des candidats valables qui émergent du peuple «se voient obligés de lutter

avec les mains vides, avec leur conviction pour seule force». Malgré les

réticences, les secteurs populaires voient dans ces élections l’occasion

pour Haïti de «changer de route», selon le désir exprimé dans la Constitution de 1987 qui prévoyait notamment la séparation de l’armée et de la police (art. 263) et la réforme agraire (art. 248).

L’extrême-gauche appelle au boycott

La popularité du gouvernement «arc-en-ciel» (comprenant une large palette de partis aux stratégies divergentes, résultat des négociations de Governor’s Island qui ont permis le retour du président Aristide en octobre

dernier) dirigé par le premier ministre Smarck Michel est à l’évidence en

forte baisse, mais «Titide» garde une enviable cote de popularité. Même si

ses opposants de gauche l’accusent d’être un «président in vitro», c’est-àdire d’être isolé dans son palais et tenu en laisse par les Américains.

Certes, si le peuple haïtien est devenu plus sceptique sur les chances

d’un véritable changement, seuls quelques groupuscules d’extrême-gauche

prônent l’abstentionnisme, dénonçant l’»occupation militaire américaine»

qui fait la pluie et le beau temps dans le pays. Quant au Mouvement pour

l’Instauration de la Démocratie en Haïti (MIDH) de Marc Bazin, ce n’est pas

pour protester contre la véritable mise sous tutelle du pays qu’il ne se

présente pas aux élections, mais parce que ce parti – qui avait appuyé la

dictature militaire du général Raoul Cédras – est très divisé et impopulaire.

Le Panpra de Serge Gilles, d’obédience sociale-démocrate, avait lui aussi collaboré avec le régime militaire. Il se présente tout de même, car ces

élections se veulent tout à fait libres. Elles vont, paradoxalement, permettre aux partis conservateurs et aux néo-duvaliéristes de se refaire une

virginité démocratique.

Malgré tout, c’est l’incertitude du lendemain qui domine dans de nombreux milieux: en effet, l’ancien système «macoute» n’a pas vraiment été

démantelé, l’Etat de droit, avec un véritable système judiciaire, est loin

de fonctionner, les «zenglendos», bandes armées dont on ne sait s’il s’agit

de criminels de droit commun ou d’anciens militaires et paramilitaires

obéissant à un plan visant à déstabiliser le président Aristide – créent un

climat d’insécurité. Chaque jour, trois personnes connaissent une mort violente à Port-au-Prince.

Un calme apparent

«La situation est apparemment calme, mais les anciennes pratiques sont

toujours présentes…», nous confie «Père Dou», jeune curé de Pérodin, une

paroisse dans les mornes isolés de la Chaîne des Cahos, à une bonne journée

de route de Port-au-Prince. En janvier dernier, par exemple, des gens ont

encore été emprisonnés dans le plus pur arbitraire, pour des litiges fonciers: des policiers sont montés avec des mandats délivrés par un juge véreux, des gens ont été arrêtés de nuit.

«Des exactions sont toujours commises par des hommes armés en accord

avec les militaires et les partisans de l’ancien régime; c’est encore arrivé ces jours derniers dans la paroisse, à la chapelle de Conseiller, à

l’instigation d’une ex-religieuse, Maire-Judith Clairefond … Malgré tout,

depuis le retour du Président Aristide, on respire un autre air: on peut

s’exprimer désormais librement!», souligne le prêtre. Qui déplore que les

Américains n’ont pas vraiment voulu démanteler l’ancien régime en mettant

les macoutes réellement hors d’état de nuire. Les paramilitaires du FRAPH,

le Front pour l’Avancement et le Progrès d’Haïti, n’ont pas tous été désarmés; ils assassinent toujours. «Les néoduvaliéristes sont mieux équipés que

la police. Les «macoutes», qui attendent leur heure, pourraient revenir!»

Ministre des Affaires étrangères d’Haïti, Claudette Werleigh nous confie

qu’elle aimerait accélérer l’ambitieux programme ébauché depuis le retour

du président Aristide, resté en grande partie lettre morte. Pour 1995/96,

le volume d’aide promis par la communauté internationale est d’environ un

milliard de dollars. Ce chiffre a été avancé lors de la Conférence du groupe consultatif sur Haïti en janvier dernier à Paris, à laquelle participaient le gouvernement haïtien et les grandes agences internationales, dont la

Banque Mondiale, le FMI, la Banque interaméricaine de développement, etc.

«On a bien reçu des fonds d’urgence, mais les véritables programmes

d’infrastructures ne sont pas encore là. Beaucoup de temps a déjà été perdu

avec les complications administratives», regrette Claudette Werleigh. Le

gouvernement a de nombreux projets de développement à grande intensité de

main d’oeuvre pour permettre de résorber en partie le chômage structurel,

créer des revenus et relancer la consommation. Des projets de magasins communautaires, alimentés dans un premier temps par des importations – faute

de production locale suffisante, autre paradoxe dans un pays à 70% peuplé

d’agriculteurs! – devraient permettre de casser les prix. «Les gens se

plaignent de la vie chère, ils n’arrivent même plus à acheter les produits

de base pour se nourrir. Il y a beaucoup de monopoles à démanteler».

Quant à l’industrie d’assemblage installée dans le parc industriel de

Port-au-Prince (souvent appelée «zone franche»), elle fonctionne très au

ralenti. La plupart de ces usines avaient fermé leurs portes pendant les

trois années de régime putschiste. A l’instar de la majorité des investisseurs privés, de nombreuses entreprises attendent encore, avant de reprendre leurs activités, d’être au clair sur la stabilité politique totale du

pays et que l’on répare les infrastructures routières et énergétiques, totalement laissées à l’abandon depuis une bonne décennie. Comment travailler

quand il n’y a de l’électricité que 6 ou 8 heures par jour?

«Abandon de la souveraineté nationale»

Outre la ruine économique, le gouvernement doit encore réformer l’Etat,

«peuplé de gens de l’ancien système». «Pour moi, c’est le grand défi à relever. Là, je ne suis même pas tout à fait sûre que cela va marcher». La

structure étatique n’a pas été conçue pour la grande majorité de la population. Or, c’est à l’intérieur de cette structure que le président Aristide

doit agir pour rééquilibrer et changer la finalité de l’Etat. Ainsi, aujourd’hui, les gens, même analphabètes, donnent leur opinion, se sentent

concernés, savent que leur bulletin de vote peut faire la différence.

«La seule chance, c’est précisément d’avoir une base populaire. Le gouvernement, disons plutôt le président surtout, a l’appui des masses. Ce

n’est pas seulement le président, sinon son courant de pensée et son projet

qui doivent passer, car Aristide ne sera plus là l’an prochain». Le gouvernement doit en outre faire face aux critiques de la rue sur son «abandon de

la souveraineté nationale».

«C’est vrai que nous n’avons pas une liberté totale, admet la ministre

haïtienne des Affaires étrangères. Mais pouvez-vous me dire quel est le petit pays pauvre qui dispose d’une telle marge? Quand vous ne pouvez pas

vous-même nourrir votre propre population, vous êtes extrêmement fragiles

et dépendants. Certains ont exploité cette affaire à outrance. Mais de là à

croire que les Américains font ce qu’ils veulent en Haïti, je dirais que ce

n’est pas totalement vrai. Evidemment, les Etats-Unis sont une grande puissance qui a les moyens de sa politique!».

Dans le port, les navires de guerre américains

«Pour le moment, la collaboration est plutôt bonne, même si nous ne sommes pas d’accord sur tous les points, comme le rapatriement forcé des boat

people, par exemple de Guantanamo. Ils sont des dizaines de milliers en République dominicaine, aux Bahamas, aux Etas-Unis… On estime que 70 à

80’000 réfugiés vont être rapatriés cette année. Dans ce domaine, les Américains ne négocient pas. Ils nous avisent seulement quand des gens vont

arriver. Nous sommes contre le rapatriement forcé, c’est une question de

principe. Mais dans notre cas précis, nous ne pouvons tout simplement pas

l’empêcher». Comme pour mieux souligner cette impuissance, celle d’un pays

pourtant officiellement souverain, on aperçoit au large, du balcon du ministère des Affaires étrangères situé tout à côté du port, la masse grise des

navires de guerre américains dans la baie de Port-au-Prince. (apic/be)

Encadré

Les forces politiques en présence

Les élections qui auront lieu les 25 juin et 23 juillet prochains sont les

premières depuis l’élection du président Aristide en décembre 1990. Les

partis politiques sont encore fragiles, après le traumatisme du coup d’Etat

militaire du général Cédras qui a renversé dans le sang le gouvernement

«Lavalas» le 30 septembre 1991.

Le Mouvement pour l’Instauration de la Démocratie en Haïti (MIDH) de

Marc Bazin et le Parti Nationaliste Progressiste Révolutionnaire Haïtien

(PANPRA) de Serge Gilles sont mal placés face à un électorat politisé et

qui n’est pas prêt à donner ses voix à ceux qui ont appuyé la dictature militaire. L’un des opposants les plus connus au président président Aristide, Hubert de Ronceray, leader du «Mouvement Mobilisation pour le Développement National» (MDN), tente également de capter les suffrages des mécontents. De même que l’épouse de l’ex-président Leslie Manigat, Mirlande, qui

se présente pour le Rassemblement des Démocrates Nationaux Progressistes

(RDNP).

Dans le camp dit «démocratique et populaire», qui a défendu l’ordre constitutionnel, se détachent le Front National pour le Changement pour la Démocratie (FNCD) sous la bannière duquel avait été élu Aristide, le KONAKOM

(Congrès National des Organisations Démocratiques) et l’Organisation Politique Lavalas (OPL).

L’OPL, qui a entrepris de structurer le vaste mouvement populaire depuis

1990, participe depuis quelques mois à la «Coalition Lavalas». Celle-ci

réunit deux autres formations: le Pati Louvry Baryè (Parti Ouvrir les Barrières) et le Mouvement d’Organisation du Pays (MOP). La «Coalition Lavalas» est présente dans les neuf départements du pays. Les «lavalassiens»

espèrent gagner la majorité des sièges parlementaires, estimant que les

secteurs «militaro-duvaliéristes» ont finalement perdu le contrôle d’Haïti.

(apic/be)

Les photos de ce reportage peuvent être commandées auprès de l’agence CIRIC, Case postale 405, Boulevard de Grancy 17 bis, 1001 Lausanne, tél.

021/617 76 13, fax 021/617 76 14.

20 juin 1995 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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