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apic/Haiti/Passation pouvoir
APIC – Reportage
La page Aristide se tourne en Haïti: passation de pouvoir à Port-au-Prince
Entre le soulagement et le doute (060296)
Vers le rétablissement d’un climat de confiance entre l’Eglise et l’Etat
Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC
Port-au-Prince, 5février(APIC) Une page se tourne mercredi en Haïti, avec
la passation de pouvoir entre le président du pays sortant, Jean-Bertrand
Aristide, et celui que le peuple haïtien s’est donné le 17 décembre 1995,
René Garcia Préval, âgé de 52 ans. Le candidat élu de la «Plateforme Lavalas» avait reçu l’appui de l’ex-président, de l’ancien prêtre adepte de la
théologie de la libération, aujourd’hui marié.
Le nouveau président a été élu avec 820’000 voix exprimées (87,9%), contre 23’188 et 21’616 au premier et au second de ses adversaires, Léon Jeune
et Victor Benoît. Mais René Préval n’est de loin pas l’élu de tout le monde. Le taux de participation, le 17 décembre, a en effet difficilement
franchi le cap des 28%. L’accord tacite en faveur de l’abstention – protestataire pour beaucoup – souhaitée tant par les partis d’opposition que par
une partie des militants de «Lavalas» qui voulaient qu’Aristide prolonge
son mandat, a donc pleinement joué.
Un peu plus de cinq ans après l’engouement provoqué par «Titid» – comme
l’appellent familièrement ses partisans – Aristide, dont l’élection avait
permis au peuple de désigner son président pour la première fois depuis la
création de la République en 1804, un nouvel espoir de démocratie se profile. Après la première tentative de démocratisation interrompue par le
putsch militaire du 30 septembre 1991, avant d’être rétablie en septembre
1994.
Qu’il parte…
A la veille de cette passation de pouvoir, les avis sont partagés, y
compris parmi ceux qui voyaient en Aristide le «prophète» attendu. «Après
son retour d’exil, nous confie de Port-au-Prince Chantal, Aristide a déçu
tout le monde ici. Nous attendions son retour avec impatience. Mais rien
n’a changé après, rien ne s’est passé… au contraire les choses ont empiré. Notre souffrance a été grande. Qu’il parte, Aristide, c’est le moment… On verra avec le nouveau». Chantal est porte-parole de l’Organisation «Programme pour une alternative de justice», dont le responsable est
le Père Freud Jean.
Un avis qu’un porte-parole de «Justice et Paix», joint également par téléphone, nuance quelque peu. «C’est vrai, on dit qu’il est revenu de son
exil new yorkais davantage en qualité «d’otage» du gouvernement des Américains qu’en tant que président haïtien». Mais, ajoute-t-il aussitôt, il
n’est pas aisé de juger son action, vu qu’il a passé près des trois cinquième de son mandat hors du pays. «Tout le monde attend ici beaucoup du
nouveau président Préval».
René Préval a été le Premier ministre d’Aristide de février 1991 jusqu’au coup d’Etat militaire. Il est pourtant loin d’avoir le charisme et
l’aura de son prédécesseur du moins au moment de son élection, en décembre
1990. Une aura d’ailleurs largement à l’origine du mouvement de sympathie
internationale, à l’origine des pressions exercées sur la junte militaire
au pouvoir, qui permirent le retour triomphal d’Aristide dans son pays le
15 octobre 1994. Soit deux jours après le départ du dictateur Raoul Cédras.
Diplômé en agronomie, directeur du Fonds d’assistance économique et sociale jusqu’à son élection, René Préval, à l’instar d’Aristide, a fait de
la lutte contre la pauvreté une priorité. L’insécurité physique et l’insécurité sociale sont les deux faces d’un même problème: la misère, devait-il
déclarer peu après son élection. «Le gouvernement – dont il ne devrait pas
tarder à en donner la composition, avec plusieurs papables au poste de Premier ministre – aura pour première tâche de réduire le fossé entre les
classes sociales».
Tout reste à faire
Un credo souvent entendu, y compris du président sortant. Aristide, qui
a tenu les rênes de l’Etat moins de deux ans sur les cinq prévus, laisse
derrière lui un pays encore traumatisé par plus de 3 ans de dictature, par
la torture et plus de 3’000 morts, par la misère et la corruption, par la
crainte de voir ressurgir les nostalgiques du duvaliérisme, encore bien
présents en Haïti. Toutes les armes, dit-on, sont d’ailleurs loin d’avoir
été ramassées.
Tout reste à faire. Les dossiers d’il y a cinq ans sont les dossiers
d’aujourd’hui… En plus urgent encore. La protection de l’environnement,
les réformes des structures et des services, la réforme agraire, l’organisation de la production, les systèmes alternatifs, le partage social et la
fiscalité… restent les mêmes préoccupations qu’en 1990. Pour Charles Ridoré, Haïtien d’origine, sociologue et secrétaire romand de l’Action de
Carême, la question est de savoir si Préval poursuivra dans la ligne d’Aristide, avec qui il a partagé l’exil. «On peut le penser. Mais rien n’est
moins sûr… Les gens attendront des résultats à court terme». Le président
Préval passe pour un homme plus modéré qu’Aristide. «Ce qui peut constituer
un atout vis-à-vis des gens qui ne voulaient pas d’Aristide, aussi bien à
l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Plus modéré, plus gestionnaire que
son compagnon, il pourrait donner confiance aux investisseurs».
Sécurité oblige…. vers un renouvellement de la Minuha
René Préval, favorable à une privatisation des entreprises d’Etat, «au
cas par cas et sans a priori», s’est en outre montré favorable au maintien
de la Minuha (Mission des Nations Unies pour Haïti), dont le départ est fixé au 29 février prochain. Un départ qu’il ne souhaite pas si précipité,
puisque qu’il a demandé le renouvellement de cette force pour au moins six
mois.
Le 31 mars 1995, les quelque 21’000 soldats américains débarqués le 19
septembre 1994 en Haïti, afin d’assurer le retour du président Aristide,
cédaient leur place à des troupes de l’ONU, à la Minuha, précisément: 6’000
soldats et 900 policiers, dont le tiers d’Américains. En janvier dernier,
conformément à la promesse du président Bill Clinton au Congrès de retirer
toutes les troupes américaines d’Haïti lorsque le nouveau gouvernement sera
officiellement installé, le retrait s’est poursuivi… 66 soldats le 5 janvier, suivis le 11 par plusieurs centaines de GI’s, dont nombre d’ingénieurs.
Quelque 2’000 soldats et plusieurs centaines d’instructeurs de police
pourraient constituer le contingent de la Minuha nouvelle version. Aujourd’hui, selon le bulletin «Haïti UPDATE», le service de liaison du président Aristide, le nombre de soldats américains encore en place a été réduit de 2’400 à 2’000 hommes, tandis que la Minuha est passée de 6’000 à
5’400 unités. Quant au contingent de la police, il a été réduit de 900 membres à 400. Les forces du Guatémala, du Honduras de l’Inde et des Philippines ont d’ores et déjà été évacuées, celles du CARICOM, fortes de 260 membres, s’apprêtent à en faire de même.
Toujours selon le même bulletin, le Canada a fait savoir, sous réserve
d’approbation par le parlement, qu’il était prêt à assumer le commandement
de cette nouvelle Mission de l’ONU pour Haïti. Quant aux Etats-Unis, ils
pourraient s’y joindre par l’envoi de quelques soldats du génie, malgré
leur décision de ne plus y participer.
Eglise/Etat: vers le rétablissement d’une confiance perdue…
Une page d’Haïti se tourne. Et sur un point au moins tout le monde semble s’accorder pour dire l’urgence d’une reconstruction du pays et de
l’instauration d’une nouvelle confiance. Deux points essentiels. Que
l’Eglise catholique semble bien décidée à empoigner. Pour rétablir une confiance malmenée par des décisions de la hiérarchie, tant à Port-au-Prince
qu’à Rome.
Le climat a aujourd’hui changé, avec la nomination, en juillet 95, d’un
nouveau nonce, Mgr Christophe Pierre, qui fut conseiller à la Mission permanente du Saint-Siège auprès des Nations Unies et des Organisations internationales à Genève depuis 1991. Il succédait à Port-au-Prince à Mgr Lorenzo Baldisseri, guère proche des réalités du peuple haïtien et de l’Eglise
de base. Flash back sur le passé, et sur des maladresses du Vatican, qualifiées comme telles par nombre d’organisations d’Eglise, y compris de la
COTMEC, à Genève (Commission tiers monde de l’Eglise catholique) et de nombreuses Commissions «Justice et paix».
L’engagement du Père Aristide dans la ligne de la théologie de la libération incarne dans les années 1988/1989 les rêves de liberté et de justice
du peulpe haïtien. Ce qui heurte sa Congrégation. Le 15 décembre 1988, la
Société des salésiens de Don Bosco, dont il est membre depuis 1975, prononce son exclusion. Sa candidature aux élections de 1990, mal vue par le Vatican, ne parle pas en sa faveur à Rome. Son élection encore moins. Elle
inaugure plusieurs années de tensions.
Peu après le putsch militaire, le Saint-Siège décidait le 15 janvier
1992 de nommer un nonce en Haïti, Mgr Baldisseri. Une nomination interprétée comme une reconnaissance de facto de la dictature militaire. Le Vatican
passait ainsi pour le seul Etat à reconnaître le régime qui avait mis un
terme au processus de démocratisation.
Mgr Baldisseri succédait pourtant à Mgr Giuseppe Leanza, qui avait
échappé de justesse à la foule en colère lors de la tentative du coup
d’Etat de Roger Lafontant en janvier 1991. Avec lui devait s’enfuir l’archevêque de Port-au-Prince, Mgr François-Wolf Ligondé, connu en Haïti pour
ses sympathies avec le régime du dicateur Duvalier.
La Conférence des évêques haïtiens, dont seuls deux ou trois témoignèrent une réelle sympathie pour Aristide, en particulier Mgr Romélus, évêque
de Jérémie qui a échappé à plusieurs attentats, passait, elle aussi, pour
être passablement coupée de l’Eglise de base. Le nouveau nonce, qui passe
pour un homme de dialogue, semble aujourd’hui avoir mis bon ordre et rétabli une certaine confiance. «Sa volonté d’oeuvrer dans le sens d’une réconciliation entre la hiérarchie et les communautés de base est réelle, assure-t-on à Port-au-Prince, du côté des organisations «Programme pour une alternative de justice» et «Justice et paix». (apic/pr)



