Moscou: L’archevêque Kondrusiewicz espère que Benoît XVI pourra se rendre en Russie

Apic interview

Cela n’arrivera pas demain, mais après-demain

Ariane Rollier, correspondante de l’Apic à Rome

Rome, 22 mai 2005 (Apic) Même si un voyage de Benoît XVI en Russie n’est pas à l’ordre du jour, l’archevêque de Moscou espère qu’il finira par se réaliser. Pour une telle visite, il faut que les Eglises catholique et orthodoxe en Russie préparent encore le terrain, a expliqué le 19 mai Mgr Tadeusz Kondrusiewicz à l’agence I.MEDIA, partenaire de l’Apic à Rome.

Le prélat conduisait un groupe d’une quarantaine de pèlerins russes à Rome à l’occasion du 85e anniversaire de Jean Paul II afin de se recueillir sur sa tombe et rencontrer Benoît XVI. Par ailleurs, les 28 et 29 mai prochains, le président du Conseil pontifical pour les laïcs, le Polonais Mgr Stanislaw Rylko, devrait se rendre à Moscou pour présider la procession de la Fête-Dieu dans les rues de la ville.

Apic: Le 18 mai vous avez célébré la messe avec Mgr Dziwisz sur la tombe de Jean Paul II, qu’avez-vous ressenti ?

Mgr Tadeusz Kondrusiewicz: C’était une messe très émouvante. Je sais que Jean Paul II aimait beaucoup la Russie. Notre président lui en a parlé très souvent et son rêve était d’y aller. Il voulait visiter la Russie, mais il n’a pas pu le faire. Et c’est pourquoi nous sommes venus.

Apic: Pourquoi Jean-Paul II n’a-t-il jamais pu aller en Russie ? Est-ce parce que l’invitation de l’Eglise orthodoxe se faisait attendre ?

T.K: Jean Paul II a reçu plusieurs invitations de différents présidents russes, Gorbatchev, Eltsine, puis Poutine. Mais le pape, comme chef de l’Eglise catholique, savait très bien que son voyage en Russie ne serait spirituellement achevé que s’il avait la possibilité de rencontrer les chefs de l’Eglise orthodoxe. Et il n’y a pas eu de possibilité pour une telle rencontre. Peut-être que nous aussi, en tant que catholiques, nous n’étions pas non plus prêts et dignes d’avoir le pape en Russie.

Apic: Le 18 mai, vous avez pourtant invité Benoît XVI à venir en Russie.

T.K: Après la messe Benoît XVI est venu rencontrer les pèlerins russes. Ils ont commencé à crier ’nous vous invitons en Russie’. Ce n’était pas une invitation formelle, seulement de pèlerins. Mais il est vrai que durant la messe, ils ont aussi prié pour que Benoît XVI puisse réaliser le souhait de Jean Paul II de visiter la Russie.

Apic: Pensez-vous que ce projet pourra se réaliser ?

T.K: Je l’espère. Avant que le pape puisse venir en Russie, nous devons préparer le climat. Ce n’est pas facile. Cela n’arrivera donc pas demain, mais après-demain.

Apic: D’après vous, le pape pourrait-il se rendre en Russie sans rencontrer les chefs de l’Eglise orthodoxe russe?

T.K: Le pape est le pasteur de l’Eglise, il doit renforcer les catholiques. Sachant que la communauté catholique en Russie représente une minorité, une telle visite doit permettre de rapprocher les catholiques des orthodoxes et de la société. Sinon, elle ne serait pas aussi fructueuse.

Apic: Qu’apporterait en voyage du pape en Russie pour les catholiques de ce pays ?

T.K: Pour les catholiques qui ont longtemps souffert, ce serait une grande satisfaction. Et cela permettrait le renforcement de notre foi. Tout le monde aime aussi voir son chef. Quand le souverain pontife est venu voir les pèlerins russes, les gens pleuraient. C’était la première fois qu’ils voyaient le pape de près, ils pouvaient embrasser son anneau. Les gens ont ainsi vécu une sorte de satisfaction après tant d’années de persécution. Plus tard, cela permettrait aussi le développement de relations oecuméniques, des relations inter religieuses, du dialogue avec les musulmans, les juifs et les bouddhistes, en Russie, et aussi avec la société. Mais nous devons d’abord préparer le terrain, le climat.

Apic: Vous avez rencontré Benoît XVI personnellement au cours d’une audience le 19 mai. A-t-il lui-même fait mention d’un voyage en Russie?

T.K: Non. Il n’en n’a pas parlé.

Apic: De quels sujets vous a-t-il parlé?

T.K: Nous avons parlé de l’Eglise en Russie et d’oecuménisme. Il a exprimé son souhait que nos Eglises, catholique et orthodoxe, coopèrent et soient des témoins devant les défis du monde moderne. Nous devons être des témoins du Christ, des témoins des valeurs morales et les partager ensemble.

Apic: Le pape considère ces valeurs morales comme un point d’unité entre les Eglises chrétiennes?

T.K: Oui, l’un des points. C’est une tache pour nous, et aussi pour les orthodoxes, devant le relativisme moral.

Apic: Du côté orthodoxe, quelle a été la réaction en Russie suite à l’élection de Benoît XVI ? Comment le patriarche et le Synode ont-ils réagi?

T.K: J’ai parlé avec beaucoup d’évêques orthodoxes et ils sont contents. Le métropolite Kirill, après sa rencontre avec Benoît XVI, a dit qu’il voyait maintenant de nouvelles possibilités pour continuer à développer les relations oecuméniques dans nos Eglises et pour résoudre les problèmes. Il a exprimé sa volonté, qu’avec ce nouveau pape, il y ait des développements au niveau oecuménique.

Apic: Jean Paul II était polonais, ce qui rendait les relations avec la Russie compliquées. Le nouveau pape étant allemand, cela peut-il aider l’Eglise catholique dans ses relations avec l’Eglise orthodoxe russe?

T.K: Cela peut aider, puisque maintenant la Russie développe de meilleures relations avec l’Allemagne. Nous devons prendre notre temps et affronter calmement les problèmes avec la Pologne. Mais chaque pape est avant tout pape pour toute l’Eglise. Je pense aussi qu’il ne faut pas tout mélanger, à savoir les problèmes religieux et les problèmes politiques.

Apic: Que signifie l’année Jean Paul II que vous venez de lancer dans l’archidiocèse de Moscou?

T.K: Nous avons monté une grande exposition de photos de Jean-Paul II, qui sera montée dans toutes les paroisses du diocèse de Moscou. Plus tard, il y aura une exposition de livres russes sur Jean-Paul II, mais aussi des prières, des conférences et des commémorations. Les gens doivent en effet mieux connaître l’histoire de l’Eglise sous le pontificat de Jean-Paul II et doivent mieux connaître son enseignement. (apic/imedia/ar/bb)

22 mai 2005 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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APIC – Interview

Burundi: Au cœur de la violence interethnique, la «folle de Ruyigi» brise la spirale de la haine

Depuis mon baptême, j’ai changé de clan, je suis chrétienne

Jacques Berset, APIC

Ruyigi/Fribourg (APIC) «Avant d’être hutu, tutsi ou twa, je suis une personne humaine!» Au cœur des massacres interethniques qui ont déjà coûté la vie à des centaines de milliers de civils, Maggy, la «folle de Ruyigi», tente de briser la spirale de la haine qui saigne le Burundi depuis 1965. L’APIC l’a rencontrée lors de son passage en Suisse, à l’invitation du Groupe missionnaire de la paroisse de La Neuveville.

Dans sa «Maison Shalom», au milieu des collines verdoyantes de Ruyigi, à l’est du Burundi, Marguerite Barankitse accueille, sans distinction, des centaines d’orphelins hutus ou tutsis, victimes de la folie des hommes. Enfants mutilés par la machette des tueurs, traumatisés par l’assassinat de leurs parents, bébés malades du sida ou fillettes violées par la soldatesque, tous réapprennent l’amour et la chaleur humaine dans les bras de cette «sainte en enfer», comme l’a qualifiée un jour le magazine «Géo».

Brillante intellectuelle issue d’une famille aisée de propriétaires terriens, ancienne étudiante à l’Ecole Bénédict de Fribourg, Marguerite Barankitse aurait pu faire carrière. Mais la vie de cette enseignante tutsie a basculé le jour où elle a refusé, au collège de Ruyigi, de discriminer des élèves hutus. Ils étaient systématiquement renvoyés aux champs malgré leurs excellents résultats scolaires alors que des étudiants de sa propre ethnie bénéficiaient de passe-droits pour accéder à l’Université. Cette révolte contre le système en place, qui favorise dans tous les domaines la minorité tutsie (14% des habitants contre 85% de Hutus et 1% de Twa), ne lui a pas seulement fait perdre son poste d’enseignante. Elle lui a valu des haines tenaces et des menaces de mort. Pour «haute trahison».

On l’appelle «la punition des tutsis» et on l’accuse de «haute trahison»

«Des gens me surnomment la ’folle de Ruyigi’, d’autres, au pouvoir, m’appellent la ’punition des tutsis’, parce qu’à leur yeux je trahis la cause de mon ethnie. Pour moi, tous les Burundais sont des frères … Depuis le jour de mon baptême, le 26 juillet 1956, je n’appartiens plus à aucun clan, je suis devenue chrétienne», rit-elle à gorge déployée. «Je m’appelle Marguerite, parce que je suis chrétienne, je laisse de côté le nom de Barankitse, bien qu’il vienne de mon grand-père, parce que ce nom signifie: ’on m’en veut’, c’est-à-dire qu’il faut se méfier des voisins, qu’on est entouré d’ennemis. Le nom qu’on nous donne nous conditionne déjà dès le départ».

Une fois des hommes armés ont cherché «la sœur hutue»… pour la tuer. Une chance pour Maggy Barankitse ce jour-là: elle n’est pas religieuse et sa haute taille élancée avait trahi son origine tutsie. Le pouvoir en place à Bujumbura craint cette «agitatrice», mais n’a encore rien entrepris de sérieux contre elle. Sa renommée internationale la protège. Maggy Barankitse a en effet reçu en Europe plusieurs prix de défense des droits de l’homme, dont le 3 juin dernier, un prix justice et paix de l’Université d’Eichstätt, en Allemagne, d’un montant de 20’000 DM. Elle accorde des interviews aux médias internationaux, difficile donc de la faire disparaître sans risquer d’incidents diplomatiques.

APIC: Vous travailliez comme secrétaire à l’évêché de Ruyigi, quand tout a basculé dans l’horreur.

Maggy: J’étais déjà au service de l’évêché quand les élections présidentielles – des élections libres! – ont porté au pouvoir le candidat hutu (du parti FRODEBU), Melchior Ndadaye. A peine arrivé au pouvoir, il était assassiné par un groupe de militaires tutsis le 21 octobre 1993. A ce moment là, il fallait s’y attendre, il y eut des massacres de grande ampleur: les hutus avaient prévenu que si l’on tuait leur président, ce serait une nouvelle humiliation. Même si seul un groupe de tutsis voulait éliminer le président, ce sont tous les tutsis qui étaient visés. Il faut savoir que la crise burundaise n’a pas commencé en 1993: de grands massacres avaient déjà eu lieu en 1965, 1969, 1972, 1988, 1991…

Quand j’étais enseignante, j’avais mis le doigt sur les causes de la crise burundaise; le «système» m’a mis à la porte. Il est là pour protéger la minorité tutsie, mais je n’accepte pas la discrimination de la majorité hutue. Ma maman m’a donné une éducation chrétienne et m’a toujours appris à respecter l’autre. Pour un chrétien, l’autre est un enfant de Dieu. Cela m’a marquée dès l’enfance, c’est pourquoi j’ai décidé d’accueillir dans ma famille des enfants hutus rescapés des tueries de 1972.

APIC: Vous êtes suspecte aux yeux des tutsis et les hutus se méfient aussi de vous.

Maggy: Je vivais une situation un peu spéciale. Tout le monde a dû fuir, mais moi je suis restée, car j’avais accepté, avant que ma maman ne meure, des enfants hutus… Dans une famille tutsie, sur une colline uniquement tutsie, à 3 kilomètres de Ruyigi! Je m’occupais dans ma maison de quatre orphelins hutus et trois tutsis. Quand il a fallu fuir, j’ai d’abord voulu suivre spontanément mes oncles, qui sont tutsis, mais ils m’ont demandé ce que j’allais faire des enfants hutus. Parmi eux, Chloé, la fille aînée que j’avais protégée quand j’étais au collège et qui allait à l’Université. Du côté hutu, on me disait que comme tutsie, je ne pouvais pas fuir avec eux en Tanzanie. Je me suis donc réfugiée à l’évêché le 22 octobre 1993. Là, hutus et tutsis, prêtres, religieuses et laïcs, n’étaient pas séparés. Je me suis dit: cela va être un défi, on va rester tous ensemble. Pour moi, être chrétien passe avant tout, au-delà des différences ethniques.

APIC: Le baptême permet de transcender les ethnies, pensiez-vous ?

Maggy: Bien sûr, bien que chrétiens, nous sommes restés des enfants de cette patrie. Avec l’attaque de l’évêché, j’ai bien dû admettre que le fond culturel qui imprègne les Burundais n’a pas disparu avec le baptême. Je ne savais pas qu’il se cachait un mensonge derrière la façade, qu’il subsisterait même si on allait ensemble à la messe le dimanche: on s’est masqués, on a joué à être chrétiens! Alors que sur nos collines, nous sommes semble-t-il tous baptisés, pourquoi – depuis 1965 – presque aucune voix parmi les chrétiens (je parle ici de tout un chacun) ne s’est élevée pour dire: nous refusons la violence, nous voulons vivre comme des frères et sœurs qui communient à la même table! Notre foi devrait s’exprimer en actes dans la vie quotidienne. Mais quasiment personne ne s’est élevé pour dire: Non !

APIC: Même des membres de votre famille sont devenus des assassins…

Maggy: C’est ce qui s’est passé le 23 octobre à l’évêché qui m’a fait réagir. Les collines s’étaient embrasées, des hutus avaient commencé à tuer des tutsis. Parmi eux, des gens de ma famille massacrés assez loin de Ruyigi. L’armée, les parachutistes, sont arrivés et ont commencé à tuer les hutus. Le commandant de district, du nom de Fidel, nous avait amené des hutus intellectuels, parmi eux des médecins et des anciens collègues du lycée de Ruyigi. Cette fois-ci, il me semblait raisonnable. Il voyait qu’on allait tuer ces hutus, il les avait donc amenés dans l’enceinte de l’évêché pour les protéger, pensais-je. Mais j’avais vu le mensonge dans ses yeux et je les ai cachés hutus dans les combles.

Le dimanche 24 octobre 1993 au matin, l’évêché était encerclé par plus de 600 tutsis, des gens de ma colline, de ma famille, que j’ai reconnus. Quand je suis sortie au-devant de la foule excitée et haineuse, ils m’ont fait taire et ont crié: «Tu vas encore nous dire qu’avant d’être tutsie, tu es une personne humaine, une chrétienne! Ferme ta gueule, ils ont tué tes oncles et tes tantes et tu voudrais les défendre!». Ils ont alors arrosé le bâtiment d’essence. Je leur ai dit qu’ils n’avaient pas le courage de les tuer en face, croyant qu’ils allaient hésiter avant de commettre un crime pareil. J’ai interpellé des gens de ma famille, leur disant qu’ils allaient mourir comme Caïn qui a tué son frère Abel. «Vous allez tuer des innocents, ils n’ont rien fait, ils étaient avec moi!».

Ils m’ont alors déshabillée et m’ont jetée dans un coin. Puis ils ont commencé à tuer devant mes yeux les réfugiés un à un: 72 personnes, dont des prêtres et des religieuses. Deux femmes tutsies, que personne n’avait reconnues, ont été tuées. Une autre, mariée à un hutu, a préféré suivre son mari dans la mort: «Je l’aime, vous allez me tuer avec!» Elle est sortie dignement et m’a confié ses enfants. Je pensais qu’ils n’oseraient pas la mettre à mort, mais ils l’ont fait… Après, j’ai cherché mes enfants, et je ne les ai pas trouvés parmi les cadavres. Connaissant l’évêché, ils s’étaient dissimulés dans la penderie, se cachant sous les habits des prêtres. Je n’ai pu sauver que 25 enfants.

APIC: C’est alors que vous avez développé le projet «Maison Shalom».

Maggy: Quand j’ai retrouvé mes sept enfants, je ne savais plus où aller avec les 25 autres que j’avais pu sauver. Ils étaient hutus et tutsis, et mes cousins avaient participé au massacre, alors que les hutus n’avaient pas confiance en moi. A la guerre, l’amour est inventif. Comme je connaissais un peu d’allemand, je me suis adressé à un coopérant allemand. Je suis restée avec les enfants pendant sept mois dans cette demeure. Sachant où j’étais, les militaires m’ont amené des enfants tutsis blessés.

Mais à cause du danger permanent, la coopération allemande a fermé les portes et j’ai dû quitter le bâtiment. Tout le monde avait peur. J’ai frappé à la porte de l’évêque, qui m’a donné une école qui avait été pillée et saccagée. Je l’ai réparée et c’est devenu la «Maison Shalom». L’afflux d’enfants devenant de plus en plus important, j’ai ouvert une autre maison, près de la frontière avec la Tanzanie, et une troisième, la «Casa della pace». Aujourd’hui, j’héberge plus de 600 enfants. Puis sont venus les tutsis rwandais, en 1994, et deux ans plus tard, des hutus rwandais. Les missionnaires m’ont ensuite apporté des enfants congolais de Bujumbura, parce qu’on les confondait avec des hutus. Je leur ai dit: «Ici, il n’y a pas d’ethnies, nous sommes tous ’hutsitwas’». Nous avons lancé ce défi à cause de notre foi en Dieu». C’est d’ailleurs ma foi qui m’a permis jusqu’à aujourd’hui de ne pas déprimer.

APIC: A cause de votre engagement humanitaire, on cherche à vous faire taire.

Maggy: On m’a traîné devant les tribunaux, pour m’humilier, afin que je me taise. Car ceux qui ont tué à l’évêché sont toujours là, bourreaux et victimes se croisent dans la rue… Le commandant de district n’a pas été inquiété. Les assassins, je les appelle des «criminels-frères», car je continue à croire que même ces criminels, Dieu les aime. Donc je voudrais les libérer. Je vais vers eux sans haine, leur rappeler qu’il y a encore une chance de demander pardon. Voilà le renouveau du christianisme, le pardon: ce n’est pas humain, c’est surhumain!

APIC: Qu’y a-t-il dans la culture des peuples des Grands Lacs qui les pousse à s’exterminer ?

Maggy: C’est une longue histoire, nous devons faire notre autocritique et chercher dans notre culture, qui est une culture de violence. On nous a élevés dans la méfiance les uns des autres. Mon nom, Barankitse, veut dire: «on m’en veut». Je ne dis pas qu’il faut nous réévangéliser, mais je constate que les missionnaires n’ont pas réellement compris que, même dans nos noms, il y a une culture de haine. Il faut que nous arrivions à nous ouvrir à cette Bonne Nouvelle de l’amour.

Ce problème n’est pas spécifique à la région des Grands Lacs, car la haine peut être en chaque homme: en Europe, vous étiez chrétiens, n’est-ce pas, et vous avez connu deux guerres mondiales et Adolf Hitler. Vous avez aussi connu des guerres de religions et l’Inquisition. Evitons de généraliser! Il y a quelques individus au Burundi, poussés par des intérêts et la soif de pouvoir, qui manœuvrent toute une masse.

APIC: Pourquoi cette masse se laisse-t-elle manipuler ?

Maggy: Les gens du peuple sont laissés dans l’ignorance, il faudrait qu’on aille vers eux, car ils n’ont rien à manger. Il est facile d’aller vers ces gens affamés et leur dire qu’après avoir exterminé les autres, ils auront le droit de prendre leur bétail et leurs terres. Il est facile ainsi de les manipuler. Je me culpabilise, moi qui ai étudié, et je me demande pourquoi je ne suis pas arrivée à développer aussi ma colline pour donner à ses habitants un certain pouvoir d’achat, pour qu’on ne puisse plus les acheter et les manipuler. La pauvreté matérielle et culturelle, l’ignorance, poussent les gens à commettre l’irréparable. Et derrière eux, il y a des intellectuels qui ont des intérêts à défendre. Leurs enfants étudient en Europe ou aux Etats-Unis, où ils possèdent des biens. Ils ne se soucient pas de leur propre peuple.

Chez vous, c’est la même chose: vous ne voulez pas cesser de produire des armes, car vous arguez du chômage de vos ouvriers et des marchés à gagner, alors que produire des armes, c’est produire la mort. Ce sont ces mêmes armes que vous exportez chez nous, nous n’en fabriquons pas nous-mêmes. Quand c’est l’argent qui gouverne, on n’ose pas fermer les usines qui produisent la mort.

APIC: Vous affirmez que les «élites» sont grandement responsables!

Maggy: Bien sûr! Pensez que nos grands-mères sont encore en train de moudre leur mil sur une pierre, alors que nos élites vivent à l’heure d’internet. Il y a deux mondes différents qui se côtoient sans se voir en Afrique… Comment combler ce fossé ? Par l’amour. Et c’est Dieu qui est la source de l’amour. Alors il nous faut retourner sur nos collines, abandonnons nos privilèges, réévangélisons: c’est toute une révolution d’amour. Fermons les usines d’armements, refusons l’argent sale de la mort!

Lors de ma confirmation, j’ai réaffirmé mon refus de suivre Satan et toutes ses manœuvres. Ce qui me donne du courage et de l’énergie dans l’adversité, c’est que je sais que Dieu nous a dit: «Je ne vous abandonnerai jamais, je suis avec vous jusqu’à la fin des temps». Malgré tout, je crie, je me révolte et je pleure souvent. Devant chaque enfant qui m’arrive mutilé, je crie ma détresse, mais je sais qu’il y a quelqu’un qui m’écoute. Je dis à Dieu: ce n’est plus possible, la région des Grands Lacs, je l’appelle la région des grandes misères. Ma foi me donne du courage et je ne me tais pas, même devant le président Buyoya. Je lui crie que les enfants meurent, que les mamans meurent. Je lui dis que l’on ne peut pas prendre 70% du budget national pour l’armée et 0,2% pour l’action sociale. Aujourd’hui, on nous prélève 3% du salaire pour «l’effort de guerre»; je refuse de payer, car je dis que moi, je fais l’effort de la paix.

Car la violence trouve ses racines dans le système en place depuis quatre décennies, depuis que des cousins se succèdent à la tête de l’Etat (les présidents Micombero, Bagaza et Buyoya sont tous issus de la même colline, ndr), que l’on gère notre patrie comme une chose familiale. Même en famille, on ne prend pas tout. Au Burundi, aujourd’hui, des centaines de milliers de personnes sont déplacées ou regroupées de force dans des camps où les gens meurent comme des mouches, un terme qu’il ne faudrait pas utiliser d’ailleurs, car les mouches ne peuvent pas être humiliées. Or chez nous, c’est d’abord la mort civile, on leur inflige une humiliation totale. Que vont devenir ces dizaines de milliers d’enfants entassés par l’armée dans les camps de regroupement stratégiques autour de Bujumbura, sans soins et sans scolarisation. Pour se protéger, doit-on humilier la population, la tuer ? Dans vingt ans, ces enfants se souviendront de cette humiliation. J’ai mis en garde le gouvernement contre cette véritable bombe à retardement. (apic/be)

30 juin 2000 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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