Rome: Rencontre avec le futur cardinal Jean-Pierre Ricard
Apic Interview
Le courage de prendre position contre la majorité
Propos recueillis par Antoine-Marie Izoard, agence I.MEDIA, Rome, partenaire de l’agence Apic.
Rome, 26 février 2006 (Apic) Parmi les 15 nouveaux cardinaux que Benoît XVI créera le 24 mars prochain figure l’archevêque français Jean-Pierre Ricard. Agé de 61 ans, archevêque de Bordeaux et président de la Conférence des évêques de France, le futur cardinal a répondu aux questions d’I.MEDIA/APIC, à Rome. A ses yeux, les cardinaux se doivent de défendre des positions «courageuses» dans la société.
Apic: Comment avez-vous accueilli cette nomination au collège des cardinaux ?
Mgr Jean-Pierre Ricard: Avec surprise mais aussi avec joie comme une marque de confiance du Saint-Père. J’ai été heureux de cette marque d’estime à la fois pour les bordelais et pour la Conférence des évêques de France.
Apic: La couleur rouge des cardinaux symbolise le martyre jusqu’auquel vous devrez être prêt à aller. Qu’est-ce que cela signifie pour le président de la Conférence épiscopale française ?
Mgr Jean-Pierre Ricard: Etre prêt à aller jusqu’au martyre est une grâce que Dieu nous donne, ce n’est donc pas à partir de nos propres forces que nous pouvons l’envisager. Mais si nous prenons ce terme au premier sens qui est le sien, celui d’un témoignage coûteux, je crois que nous sommes aujourd’hui dans une situation où des prises de position ou de parole, sur des sujets qui vont à l’encontre de ce que pense l’opinion publique majoritaire, demandent effectivement un certain courage. C’est le cas pour des questions comme l’avortement, les unions homosexuelles ou bien l’immigration.
Apic: Lors de ce premier consistoire de son pontificat, Benoît XVI ne créera que 12 cardinaux électeurs. Que vous inspire ce nombre réduit ?
Mgr Jean-Pierre Ricard: Benoît XVI n’a peut-être pas encore révélé toutes ses intentions. Peut-être fera-t-il des consistoires avec moins de cardinaux, mais plus fréquemment. Il sait qu’un certain nombre d’évêques auraient pu être nommés cardinaux, et il les nommera certainement dans un prochain consistoire.
Apic: Le 22 février dernier, Benoît XVI a présenté le collège des cardinaux comme «une sorte de sénat» autour du pape, et convoqué une réunion privée pour le 23 mars prochain, à la veille du consistoire public. Est-ce que l’on va vers une plus grande collégialité ?
Mgr Jean-Pierre Ricard: Le pape a certainement le souci de pouvoir recueillir l’avis d’un certain nombre de conseillers. C’est ce qui a présidé dernièrement à la réunion des chefs de dicastères (le 13 février, ndlr) et, dans cette même dynamique, il souhaite réunir l’ensemble des cardinaux. Cela ne m’étonnerait pas que, durant son pontificat, il suscite de temps en temps de telles rencontres pour des questions importantes et avoir l’avis de ces évêques du monde entier.
Apic: On évoque de plus en plus une prochaine réforme du lourd appareil de la Curie romaine. Y êtes-vous favorable ?
Mgr Jean-Pierre Ricard: Il faut sans doute revoir un peu l’organigramme après un certain nombre d’années de fonctionnement. Mais je n’ai pas de lumières particulières et je ne connais quand même pas assez la curie pour esquisser des scénarios, même si je suis membre de la Congrégation pour la doctrine de la foi. Je pense que le pape, qui a une longue expérience de Rome et de la curie, doit avoir quelques idées sur la question ! (apic/dimedia/ami/vb)
Haïti: Rencontre avec le militant haïtien Annol Phylidor, invité de l’Action de Carême
Apic – Interview
Le visage laborieux et pacifique de ce qui fut la «perle des Antilles»
Jacques Berset, agence Apic
Fribourg/Carice, 3 mars 2005 (Apic) Alors que le sang a coulé dans les rues de Port-au-Prince à l’occasion du 1er anniversaire du départ en exil du président déchu Jean-Bertrand Aristide, la campagne de Carême 2005 nous montre un autre visage d’Haïti: laborieux et pacifique. Rencontre avec Annol Phylidor, coordinateur du «Sant pou Lakilti ak Devlòpman Karis» (SKDK), en français: le Centre pour la Culture et le Développement de Carice, une communauté rurale située au Nord-Est d’Haïti.
Surnommé «Doy», Annol Phylidor, la quarantaine, est un paysan peu banal. Ancien vice-délégué pour l’arrondissement de Valières, ce père de six enfants fut député au Parlement de Port-au-Prince durant la 46ème législature (1995-1999). Mais il ne se représenta pas au 2ème tour des «élections truquées» en 2000. Un temps sympathisant des idées de l’ancien prêtre salésien Jean-Bertrand Aristide, devenu président, il s’est vite rendu compte des dangereuses dérives populistes de «Titid».
Professeur, animateur de catéchèse, dirigeant de la principale coopérative caféière de la région du Nord-Est, diplômé de l’Institut Diocésain pour l’Education des Adultes, Annol Phylidor est depuis plus de trois ans le coordinateur du SKDK. Il s’engage avec son Centre dans le combat culturel et socio-économique pour le relèvement de sa communauté, un temps menacée de destruction par les dissensions internes causées par les divergences politico-idéologiques, l’insécurité et la violence croissantes.
Apic: Vous venez d’une région peu connue d’Haïti, où il n’y a pas encore l’électricité.
Annol Phylidor: Effectivement. Mais à Carice, les gens font aussi la queue au «cyber-centre» pour avoir accès à internet! Je viens de cette région située dans la montagne, à 26 km de la frontière dominicaine et à une soixantaine de km de la mer. Carice est un gros village de quelque 6’000 habitants, chef lieu d’une communauté du département du Nord-Est d’Haïti, qui compte quelque 17’000 habitants répartis sur une superficie de 117 km2. En saison des pluies, notre contrée est totalement isolée.
Nous cultivons le café, qui est une denrée exportable. Nous avons pour ce faire une coopérative caféière, qui a inspiré un réseau de coopératives au Nord-Est et au Nord d’Haïti. Les producteurs de café apportent leur récolte à la coopérative qui assure la qualité, du dépulpage au décorticage, jusqu’à la mise en sac et au transport pour l’exportation.
Apic: Vous produisez du café biologique pour le «commerce équitable» ?
Annol Phylidor: Les acheteurs de notre café biologique sont Max Havelaar et Twin Trading, en Grande-Bretagne. Nous vendons l’entièreté de notre production à ces entreprises de commerce équitable, et nous n’avons même pas assez de production par rapport aux débouchés. Cela nous donne une garantie, à savoir l’achat à 1,26 dollar la livre, contre 0,5 voire 0,6 dollar au plus sur le marché libre. Nous retirons plus du double avec le commerce équitable, pourvu que nous fassions du café biologique. De plus, 40% des 6’000 producteurs et productrices sont des femmes.
Avec notre réseau, nous avons poussé d’autres coopératives dans diverses régions d’Haïti et forcé l’Etat à considérer le café comme une denrée stratégique pour Haïti. C’est comme cela que l’on a pu obtenir de l’Etat que l’Institut national du café prenne en compte l’encadrement des producteurs.
Apic: A part le café, que produisez-vous encore ?
Annol Phylidor: Du maïs, du riz, des haricots, des bananes, des patates, du manioc. Nous n’exportons que le café. En époque de soudure, nous devons acheter du riz ailleurs, car le déboisement menace. En 1991, après le coup d’Etat militaire contre le président Jean-Bertrand Aristide, certains ont été contraints de prendre le maquis, les dépôts ont été vidés, alors il n’y avait plus que le bois à vendre à de gros acheteurs.
Comme dans les villes, il n’y a pas d’autre énergie que le charbon, alors on abat les arbres pour produire du charbon. Depuis cette date, l’érosion n’a fait que progresser, et les productions ont régressé.
Apic: Que fait votre organisation contre la déforestation qui provoque une véritable désertification d’Haïti ?
Annol Phylidor: Le SKDK développe une campagne de sensibilisation sur l’érosion et la destruction de la forêt, mais nous n’arrivons pas à convaincre les gens, qui n’ont pas toujours les moyens de survivre: il faut de l’argent pour trouver de la nourriture, envoyer ses enfants à l’école, accéder aux soins. Que peut faire le paysan qui n’a plus rien dans son dépôt et qui voit son enfant qui pleure, parce qu’il meurt de faim ? Il coupe les branches des arbres, puis le tronc, et finalement il fouille les racines, c’est cela, la misère!
S’il reste encore une couverture végétale à Carice, nous avons peur que cela se dégrade. Il y a bien des lois qui interdisent de couper le bois, mais les autorités communales n’ont pas assez de moyens pour empêcher la déforestation. C’est un peu anarchique dans tout le pays, mais c’est notre réalité. Les gens ne détruisent pas la forêt par choix! Lors du passage dévastateur de la tempête tropicale Jeanne, en automne dernier, il y a eu certainement plus de 6’000 morts. On connaît là les conséquences de la déforestation.
Apic: C’est un peu désespérant, non !
Annol Phylidor: A Carice, la situation est relativement favorable par rapport à d’autres régions, mais nous devons être vigilants. Nous parvenons cependant à certains résultats: ainsi le groupe «Zanmi la Nati» (Amis de la nature), dirigé en majorité par des femmes, a collecté des fonds dans la communauté dans le but de protéger la source qui alimente la population du village. Un carreau a déjà été reboisé autour de ce point d’eau qui est l’un des plus importants de la région.
Dans le cadre du SKDK, la population a décidé de travailler, dans une approche participative, sur la réalisation d’un plan stratégique de développement à long terme, c’est-à-dire pour les quinze prochaines années. Nous bénéficions également d’une équipe d’appui externe, et nous avons mis sur pieds dans la zone toute une équipe d’»agents facilitateurs», des animateurs et animatrices formés.
Ces agents aident la population, qui s’organise en commissions sectorielles, à poser les problèmes au niveau de l’éducation, de la santé, de l’agriculture, de l’environnement, de l’économie et du commerce, de la culture et des loisirs. Nous élaborons ensemble des documents, qui seront officiellement transmis aux autorités concernés, mais ce ne sont ni le gouvernement central, ni les organisations internationales qui vont nous dire ce qu’ils veulent pour Carice. C’est la communauté qui exprime ses besoins.
Apic: Carice, c’est plutôt une exception?
Annol Phylidor: Il faut dire que la solidarité communautaire, dans le temps, était très présente à Carice. Pour cultiver nos «jardins» (champs de maïs, riz, légumes), on organisait selon la tradition ancestrale des «combites», c’est-à-dire le travail collectif, parce chez nous, il n’y a pas de machines. On échangeait les forces de travail à tour de rôle: on préparait la nourriture et les boissons pour tout le monde, et même les chansons. Le déclin des combites au sein de la communauté était tout à fait significatif du malaise qui l’affectait. Toute cette bonne pratique était en effet en train de décliner suite aux élections frauduleuses et contestées de l’an 2000. Elles avaient été truquées par le parti de Jean- Bertrand Aristide.
J’étais député sur les listes de l’Organisation du peuple en lutte (OPL), qui s’appelait au départ Organisation Politique Lavalas, représentant un courant organisé au sein du mouvement Lavalas. On avait fait une alliance, ou plutôt un compromis, avec le parti d’Aristide, la Famille Lavalas (Lafanmi Lavalas). On ne voulait pas aller séparés aux urnes, mais arrivée au Parlement, l’OPL s’est retiré des pratiques des partisans d’Aristide et a formé tout seul son courant parlementaire, le Bloc des Parlementaires de l’OPL (BPOPL).
Apic: D’allié, vous êtes devenu un critique puis un opposant d’Aristide.
Annol Phylidor: Le vrai clivage a commencé avec les élections d’avril 1997. Le président René Préval (successeur du président Aristide, qui ne pouvait pas se représenter pour un deuxième mandat consécutif, ndr) était presque une marionnette d’Aristide qui dirigeait de fait depuis les coulisses et manoeuvrait contre le chef du gouvernement, le Premier ministre Rosny Smarth. Ce dernier démissionna en 1997 à la suite des fraudes électorales patronnées par la présidence. Aristide voulait diriger Haïti à lui tout seul, sans partage.
L’OPL voulait un programme de gouvernement et la décentralisation à travers les collectivités territoriales. Cela n’a pas marché, car traditionnellement en Haïti, c’est la présidence qui a le pouvoir, davantage que le gouvernement, et la décentralisation signifiait pour la présidence une perte de pouvoir et de contrôle sur les ressources financières.
En 2000, à Carice, je me suis présenté contre un candidat de la Famille Lavalas. A cause des trucages électoraux, mes parents et mes amis ainsi que les partisans de l’OPL m’avaient conseillé de me désister au 2ème tour. Le candidat de la Famille Lavalas a fait venir de Port-au-Prince des «chimères», des bandits armés, pour semer le trouble. La population, pour protester contre l’irruption de ces «chimères», a fermé les portes des maisons.
A Carice, des partisans du candidat pro-Aristide ont fait de même. Finalement, c’est le candidat de «L’Espace de concertation», Philosias Accieus, dont les partisans avaient bourré les urnes dans 9 bureaux de vote, qui a finalement gagné dans l’arrondissement de Valières. Voyant que la fraude était à l’ordre du jour, ils avaient falsifié 9 registres électoraux, et le candidat de la Famille Lavalas a perdu…
Apic: Vous avez alors abandonné la politique pour vous appuyer sur la société civile.
Annol Phylidor: Je me suis alors retiré de la politique partisane, pour m’investir dans les actions de la société civile. On a créé un comité pour exprimer nos inquiétudes et mis sur pied une enquête sur le développement de Carice. Les résultats de ce travail ont été restitués à chaque secteur de la population par la pièce de théâtre «Karis nan tan lontan».
Le théâtre parle de Carice dans le temps où la solidarité était encore une valeur. La pièce va fonctionner comme un catalyseur: les gens ont pu alors s’asseoir et comparer Carice d’autrefois et Carice d’aujourd’hui. Des gens ont pleuré quand ils ont vu la pièce. Nous avons alors proposé des moyens pour dépasser la situation de divisions, notamment la création d’espaces pour encourager le dialogue de façon régulière et construire Carice.
C’est ainsi qu’est né le Centre pour la Culture et le Développement de Carice (SKDK), pour ainsi dire par dépit de la politique, au-delà des convictions, des tendances politiques, des différences sociales ou d’appartenances religieuses. Leur but: retrouver les valeurs de la communauté et permettre ainsi la réalisation de ses potentiels.
Des membres de divers partis – dont des anciens partisans de la Famille Lavalas qui ne veulent plus en entendre parler – ont intégré le Conseil de coordination du SKDK. Les gens ont vraiment l’impression d’avoir été trompés par Aristide. Cela ne veut pas dire que nous acceptions la présence américaine, qui se manifeste un peu partout dans le pays.
Apic: Haïti est devenu un «pays occupé» à vos yeux ?
Annol Phylidor: Comme petit fils de «kako» – les paysans haïtiens emmenés par Charlemagne Péralte qui ont organisé la résistance armée contre l’occupation américaine en 1915 – en effet je n’apprécie pas tellement la présence de troupes étrangères sur tout notre territoire. Depuis un an, on rencontre partout des troupes américaines, françaises, canadiennes, brésiliennes, espagnoles, népalaises…
On a l’impression, vu de l’extérieur, que les troupes de la Minustah (Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti) ne font que du tourisme. Sauf peut-être à Cité Soleil ou à Bel Air, à Port-au-Prince, où elles sont intervenues contre les bases du président Aristide qui réclament son retour et les milices chimères qui ont lancé l’opération «Bagdad» qui a déjà fait des centaines de victimes dans les rues de la capitale.
La population en a marre de cette véritable occupation. Malheureusement, les armes sont partout dans le pays: il y a celles des gangs armés de la Famille Lavalas, les chimères, qui sèment la terreur, celles de la police – la PNH, force légale du pays -, celles des troupes étrangères, sans compter celles omniprésentes des criminels de droit commun.
Quant à savoir qui gouverne vraiment le pays, c’est une autre histoire. On dit que c’est le président Boniface Alexandre et le Premier ministre Gérard Latortue qui dirigent Haïti, mais parfois on voit des membres haut placés de l’administration américaine donner des instructions. Quelle ironie de voir la première République noire du monde – son indépendance date de 1804 – subir, sous une autre forme, une sorte de recolonisation. JB
Encadré
Pas de banque, mais une caisse populaire coopérative
Dans le village de Carice, il n’y a pas de banque, mais une caisse populaire, qui est une coopérative d’épargne et de crédit fondé par le curé de la paroisse en 1975. Cette coopérative compte plus de 1’500 membres, et présente des actifs de quelque 3 millions de gourdes (100 gourdes égalent 3,21 francs suisses). Elle est rattachée à l’ANACAPH, l’Association Nationale des Caisses Populaires d’Haïti. L’Action de Carême des catholiques suisses est un partenaire du Centre pour la Culture et le Développement de Carice. JB
Les illustrations de cet article peuvent être commandées à l’agence CIRIC, Bd de Pérolles 36 – 1705 Fribourg. Tél. 026 426 48 38 Fax. 026 426 48 36 Courriel: ciric@cath.ch (apic/be)



