Rencontre avec Mgr Tadeusz Kondrusiewicz, archevêque catholique à Moscou
Apic – Interview
Les temps changent en Russie, la situation se normalise
Jacques Berset, agence Apic
Moscou, été 2006 (Apic) Les temps changent en Russie, la situation tend à se normaliser. Mgr Tadeusz Kondrusiewicz, archevêque catholique du diocèse de la Mère de Dieu à Moscou, se veut optimiste. La coopération avec l’Eglise orthodoxe russe – qui rassemble la grande majorité des chrétiens de la Fédération de Russie – se développe, spécialement dans le domaine social et caritatif comme dans le domaine des aumôneries de prison.
Les vives tensions avec le Patriarcat de Moscou semblent donc s’apaiser. La conscience de devoir défendre ensemble des valeurs communes se développe. Notre interview.
Apic: Il y a dix ans, selon certains observateurs, il semblait y avoir un plus grand intérêt pour le catholicisme en Russie que maintenant.
Mgr Tadeusz Kondrusiewicz: Nos structures ecclésiastiques ont été restaurées il y a une quinzaine d’années seulement. On a organisé un symposium dans la salle près de la cathédrale catholique de l’Immaculée Conception pour fêter cet anniversaire. Mais c’est vrai qu’il y a moins d’enthousiasme et d’espoir que dans les années 90, quand on sortait des catacombes après plus de sept décennies de persécution. Maintenant, c’est en quelque sorte la vie quotidienne, la vie réelle que nous devons affronter: la sécularisation, le consumérisme, la post-modernité, le matérialisme pratique, comme à l’Ouest.
C’est vrai qu’il n’y a plus les impulsions du début que l’on a connues lors de la libéralisation. Mais maintenant, on n’a plus seulement des gens ordinaires, des «matriochkas», des grands-mères, mais davantage de jeunes, de couples, de familles. La qualité des catholiques a changé. Depuis quelques années, nous sommes en mesure d’organiser de grandes processions dans la rue, à l’occasion de la Fête-Dieu. Plus d’un millier et demi de personnes, cette année, dans les rues de Moscou! Nous n’avons plus de problèmes pour obtenir la permission des autorités.
Apic: Combien y a-t-il de catholiques en Russie à l’heure actuelle ?
Mgr Tadeusz Kondrusiewicz: Il y a trois sortes de mensonges, les grands, les petits et les statistiques. En fait, on parle de 600’000 catholiques dans toute la Russie, 65’000 pour Moscou. Chaque dimanche à la messe, nous avons dans nos églises, quand on a de bons prêtres, de 5 à 6’000 fidèles. Dans nos six paroisses officiellement enregistrées. Nous avons 27 messes, en douze langues différentes: russe, anglais, français, allemand, coréen, arménien, philippin. A part trois églises, on célèbre aussi des messes dans l’ambassade américaine et allemande.
Un recensement parle de 1% de catholiques, ce qui ferait près de 1,5 million de fidèles. Mais récemment, nous avons commencé nos propres investigations, par ex. pour savoir combien il y a de Lituaniens en Russie et quelle est la proportion de catholiques. La même chose pour les Allemands, les Ukrainiens, qui sont deux millions en Russie.
Près de 8% des Ukrainiens sont catholiques. Nous devrions donc avoir selon ces calculs plus de 700’000 catholiques. Les catholiques sont concentrés principalement à Moscou, Saint-Pétersbourg, Kaliningrad, Novosibirsk, Irkoutsk. Certains, tellement les distances sont grandes, doivent prendre au moins un demi jour pour se rendre à la messe, parfois plus. Les distances sont un grand problème.
Apic: Quelle est la perception que l’on a de ces quelques dizaines de milliers de catholiques dans cette ville qui compte plus de onze millions d’habitants ?
Mgr Tadeusz Kondrusiewicz: On peut se promener dans la ville avec une soutane sans qu’il y ait la moindre remarque. Il n’y a pas de problèmes, c’est devenue une ville tolérante ! Les temps ont changé en Russie. Maintenant, nous avons 225 paroisses enregistrées dans tout le pays, des journaux, des instituts, séminaires. Certes, la bureaucratie existe partout, mais si on veut se faire enregistrer, on peut le faire.
De toute façon, la structure de l’Eglise catholique est à peu près complète. Il reste le problème que le quart de ces paroisses n’ont pas d’églises et de lieux de culte. Ainsi à Moscou, pour nos six paroisses, nous n’avons que deux vraies églises et un bâtiment – une discothèque désaffectée – que nous transformons pour servir d’église, Ste-Olga. La troisième église qui existait à Moscou avant la Révolution, Saints-Pierre-et-Paul, est toujours occupée par une société pétrolière et la récupérer s’avère impossible pour le moment.
Apic: Vous voulez construire de nouvelles églises à Moscou, car les distances sont importantes ?
Mgr Tadeusz Kondrusiewicz: Il n’y a pas seulement la question des distances. Ce n’est pas si facile d’obtenir les permissions de bâtir.Nous ne pensons pas construire de grandes églises, mais plutôt de petites chapelles.
Apic: Quelle est l’attitude de l’Eglise orthodoxe russe à votre égard ? Y a-t-il toujours autant d’hostilité à votre égard que ces dernières années ?
Mgr Tadeusz Kondrusiewicz: Il y a toujours des problèmes, mais il y a des progrès pour résoudre les tensions et développer un dialogue constructif entre les deux Eglises. Depuis la visite du cardinal Walter Kasper, président du Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens, en 2004, les choses vont mieux et l’on commence à voir la lumière à la fin du tunnel. Suite à sa rencontre avec les autorités orthodoxes, un groupe mixte de discussion a ainsi été mis en place par le Patriarcat orthodoxe de Moscou et le Vatican pour régler les problèmes relationnels subsistant entre les deux Eglises.
Ce groupe mixte doit résoudre les questions pratiques qui se posent. Le secrétaire général de la Conférence des évêques catholiques de la Fédération de Russie, le Père Igor Kowalewski, en fait partie, de même que Jean-François Thiry, directeur de la «Bibliothèque de l’Esprit», la «Duchovnaja biblioteka», et Mgr Jozic Ante, de la nonciature à Moscou.
Apic: La perception qu’a l’orthodoxie du nouveau pape semble plutôt positive.
Mgr Tadeusz Kondrusiewicz: Je n’aime pas spéculer sur cette question, mais généralement, il faut bien admettre que la Russie a de bonnes relations avec l’Allemagne, malgré les souvenirs de la guerre. De toute façon, on peut dire que depuis un certain temps, le climat est meilleur et la situation est plus facile pour les catholiques en Russie.
Les problèmes que nous connaissons actuellement, c’est celui du relativisme moral, de la perte des valeurs, du libéralisme, du sécularisme agressif. A ce propos, le Vatican et le Patriarcat orthodoxe de Moscou parlent le même langage, nous avons là les mêmes intérêts. Il faut aussi noter la poursuite de l’édition de l’Encyclopédie catholique en langue russe (Cf. www.ecat.francis.ru), sous l’égide des Frères franciscains de Moscou.
Apic: Il est important que les Russes aient accès dans leur propre langue aux auteurs et à la réalité catholiques, sans déformation.
Mgr Tadeusz Kondrusiewicz: Les Russes avaient déjà accès, depuis les années 90 – depuis la chute du communisme – aux écrits catholiques, mais c’était en langues étrangères. Désormais, c’est en russe, et c’est très important. Encore aujourd’hui en Russie, on manque des éléments de compréhension les plus communs pour comprendre la structure de l’Eglise catholique, sa doctrine dogmatique et sociale, son histoire et son héritage culturel.
Dans les travaux des auteurs orthodoxes contemporains, on retrouve encore souvent des traces des publications polémiques du passé et la conscience publique garde encore une idée du catholicisme filtrée par le prisme des publications athéistes de la période communiste. Les deux premiers volumes de cette Encyclopédie comprennent quelque 2’200 entrées – de la lettre «A» à la lettre «L» – et 1’800 illustrations en noir et blanc et 250 en couleurs.
Les auteurs sont des catholiques, des protestants, des orthodoxes, des non chrétiens ou n’appartenant à aucune religion spécifique. Cette publication est importante car elle se trouve désormais également dans les séminaires et instituts orthodoxes et dans les librairies d’Etat. Ces 15 dernières années, nous avons publié, rien que dans mon diocèse, plus de 600 titres, des livres religieux en russe, principalement catholiques. On peut dire que c’est la première fois que l’on a accès librement à ce type de littérature dans le pays. La «Duchovnaja biblioteka» termine la préparation du compendium du Catéchisme catholique en langue russe. Il faut noter qu’il est mieux de faire la traduction sur place, en Russie, car ainsi la langue est contemporaine et mieux adaptée à notre réalité.
Apic: Quels sont les plus importants défis pour l’Eglise catholique en Russie ?
Mgr Tadeusz Kondrusiewicz: Le quart de nos paroisses n’ont pas encore de lieux de culte. La situation s’améliore cependant lentement, car le gouvernement nous a restitué il y a peu certaines églises, comme à Pouchkine (anciennement Tsarskoie Selo, le village du tsar), près de St-Pétersbourg. Nous avons également reçu la permission de construire une église à Arkhangelsk, une autre Mourmansk.
Le prochain défi est de former des prêtres russes, car la plupart des prêtres dont nous disposons sont des étrangers. Il faut rappeler que depuis la Révolution russe, jusque dans les années 90, aucun prêtre catholique n’a pu se former en Russie. Après 8 décennies sans ordination, j’ai pu ordonner les 3 premiers prêtres formés en Russie en 1999. Cette année, ils étaient 3, l’année prochaine ils seront 5.
Sur les quelque 270 prêtres que nous avons dans la Fédération de Russie (pour une superficie de plus de 17 millions de km² et une population de près de 143 millions d’habitants, ndr), les prêtres russes sont environ 10%. Le manque de prêtres russes est un vrai problème. Quant à la question des visas à durée limitée pour les prêtres étrangers, même si les obstacles bureaucratiques demeurent, la situation s’est bien améliorée ces dernières années.
Un problème de base reste la formation des laïcs, car ce derniers doivent finalement savoir qu’ils sont eux aussi l’Eglise, qu’ils doivent en être davantage responsables. JB
Encadré
Une Eglise trop «polonaise» ?
Selon certains observateurs dans la capitale russe, l’Eglise catholique se profile mal à Moscou, et elle serait trop «polonaise», ce qui hérisse souvent les Russes. «Il y a 15 ans, beaucoup de monde était intéressé à l’Eglise catholique, mais avec l’agressivité orthodoxe et les mauvaises stratégies du côté catholique, l’attractivité catholique a baissé des deux tiers. C’est une catastrophe d’un point de vue pastoral. Mais c’est vrai que nombre de personnes étaient venues pour voir, après sept décennies de communisme.», affirme de son côté le diacre milanais Antonio Santi, fondateur de la Caritas russe à Moscou, et qui en fut pendant une décennie le directeur.
D’autre part, comme il y a de nombreux étrangers parmi les catholiques de Moscou, il ne faut pas que l’Eglise catholique se concentre uniquement sur les catholiques indigènes, les étrangers ne se sentant pas valorisés. «Ici à Moscou, on doit constater que le catholicisme est avant tout une religion d’étrangers, il n’y a qu’à voir le nombre d’Africains ou de Coréens qui fréquentent la cathédrale catholique de l’Immaculée Conception», constate Antonio Santi. A ses yeux, c’est une erreur de tout miser sur la structure cléricale, en faisant venir de nombreux prêtres polonais, en négligeant le rôle des laïcs, des mouvements.
«Il faut créer l’orgueil d’être catholique, que les fidèles redeviennent militants, pas qu’ils attendent toujours tout de l’étranger, notamment les moyens financiers. Le nombre de prêtres par fidèle à Moscou est supérieur à tout ce que l’on voit ailleurs. Il y a une surproduction de prêtres en Pologne, c’est pourquoi on les envoie aussi ici. Alors qu’il y a moins de 0,1% de catholiques en Russie».
En 1917, sur le territoire de l’Union soviétique, les catholiques étaient le 1%, puis dans les années 85, plus personne n’était religieux officiellement. «Vers les années 1995-2000, tout le monde avait remis sa casquette, et on comptait à nouveau 0,5% de catholiques». Mais Antonio Santi regrette que les prêtres étrangers aient trop tendance à vouloir transformer en catholiques de rite latin tous les gréco-catholiques de rite byzantin (dont les prêtres sont mariés), notamment les Ukrainiens, de plus en plus présents en Russie.
«On a importé une quantité énorme de prêtres, ouvert 250 paroisses en Russie. Dans le diocèse de la Mère de Dieu, à Moscou, il y a 150 prêtres pour une quarantaine de paroisses. pour au plus 50’000 catholiques. Il y trop de prêtres, ils se marchent sur les pieds. A Moscou on a quelque 5’000 pratiquants, dont plus de la moitié sont étrangers. Ce n’est pas mal d’avoir trop de prêtres, c’est de n’avoir pas de laïcs qui est mal. Ici, ce sont les prêtres qui font tout le boulot, c’est trop clérical, trop hiérarchique. On a trop voulu faire une Eglise catholique d’en haut et non d’en bas!» JB
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Dialogue avec les traditionalistes: pas à n’importe quel prix, dit le professeur Klöckener
Apic interview
Et pas au point de sacrifier le dialogue avec les autres Eglises
Pierre Rottet, Apic
Fribourg, 22 mai 2006 (Apic) La réflexion romaine autour d’une réintégration des intégristes a fait couler pas mal d’encre. Mais le dialogue avec les traditionalistes ne peut se faire à n’importe quel prix. Et surtout pas au point de sacrifier le dialogue avec les autres Eglises, estime Martin Klöckener, professeur ordinaire de sciences liturgiques à la Faculté de Théologie de l’Université de Fribourg.
Ce dernier revient, avec l’Apic, sur les propos tenus le 27 avril dernier à Rome par Mgr Albert Malcom Ranjith Patabendige, selon qui les changements dans l’esprit de Vatican II – disparition de l’usage du latin et orientation des autels – ne peuvent pas être considérés comme définitifs.
Que signifie cette phrase, lâchée par un dignitaire romain, alors que la réflexion autour de la réintégration des intégristes bat son plein du côté de Rome. Interview, avec Martin Klöckener,
Le secrétaire de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, Mgr Albert Malcom Ranjith Patabendige, qui a pour habitude de célébrer la messe en latin, intervenait le 27 avril dans le cadre de la présentation de la version italienne du livre «Rivolti al Signore. L’orientamento nella preghiera liturgica» (»Conversi ad Dominum. Zur Geschichte und Theologie der christlichen Gebetsrichtung») du Père Uwe Michael Lang. Le prélat ancrait ainsi ses paroles dans la ligne du cardinal Ratzinger, qui avait préfacé l’ouvrage en 2003.
Reprenant les propos de ce même cardinal Ratzinger, devenu Benoît XVI, Mgr Ranjith Patabendige, prélat indien, soulignait alors que les changements décidés après Vatican II ne pouvaient être considérés comme définitifs. En d’autres termes, que rien n’est immuable. Messe en latin, orientation des autels. autant de choses qui firent – et font – conflit avec les disciples de feu Mgr Lefebvre, au même titre que d’autres questions, il est vrai. Ne serait-ce que l’oecuménisme et le rapprochement avec d’autres Eglises.
Coïncidence, hasard du calendrier? La sortie de ce livre, version italienne, est intervenue un mois après la rencontre des cardinaux avec Benoît XVI, et la réflexion autour de la réintégration de la Fraternité Saint-Pie X. Le 23 mars, le cardinal Dario Castrillon Hoyos, préfet de la Congrégation pour le clergé, déclarait à l’issue de ce rendez-vous que l’Eglise catholique attendait avec les bras ouverts les disciples de feu Mgr Lefebvre. Des propos qui ne firent pas l’unanimité auprès des cardinaux.
Comment interpréter ces événements, et les propos du prélat indien, soulignant entre autres que «dans une culture qui divinise l’homme, la tentation de devenir protagonistes de la liturgie est forte»? Remise en question de l’inculturation, volonté d’un retour en arrière qui se fait peu à peu jour? Martin Klöckener, Allemand d’origine, mais depuis 12 ans à Fribourg, précise d’emblée.
«Il faut rester clair. Vatican II a été accepté, avec ses idées théologiques, sa vision de l’Eglise, son ouverture vers le monde. L’essentiel de ce Concile ne peut donc pas être remis en question, surtout dans l’optique d’un dialogue avec les traditionalistes. Les acquis de Vatican II ne touchent du reste pas que la liturgie. Cette dernière n’est qu’un aspect, peut-être même secondaire dans le dialogue avec les traditionalistes, pris dans l’ensemble de Vatican II, faute de quoi, on toucherait à sa légitimité. C’est dire que les questions sont plus profondes et qu’elles vont bien au-delà de la simple liturgie».
Apic: C’est pourtant bien d’une remise en question de ces acquis dont il est apparemment question.
Martin Klöckener: Cela aurait été moins possible il y a 20 ans en effet, même si, à l’époque, en 1984, on a assisté à une première ouverture vers les intégristes, avec l’acceptation de l’utilisation du missel du Concile de Trente, de 1570 (mais dans l’édition de 1962). Cela avec des conditions bien précises et dans un cadre défini par l’évêque diocésain. Surtout qu’il appartenait à l’évêque de choisir les prêtres autorisés à célébrer selon le rite saint Pie V en compagnie d’intégristes. Cette première ouverture, certes restrictive, n’en était pas moins évidente. Sans doute fallait-il y voir l’intention de Jean Paul II de retrouver l’unité. Il faut se rappeler du rapprochement avec la communauté du Barroux, dans le sud de la France, puis plus tard, d’une autre communauté traditionaliste au Brésil.
Apic: Le cardinal Ratzinger, alors préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, avant de devenir Benoît XVI, avait joué un rôle non négligeable dans ce rapprochement.
Martin Klöckener: Oui. Dans le souci de retrouver l’unité de l’Eglise, il s’est montré assez ouvert, et il a pris quelques mesures qui n’ont pas toujours été appréciées de la même manière par tout le monde. Par exemple, il avait d’ailleurs écrit la préface pour la réimpression d’un missel des fidèles préconciliaire, publié par l’abbaye du Barroux, vers la fin des années 80.
Apic: Les prémisses d’une volonté de retrouver l’unité?
Martin Klöckener: L’Eglise se doit d’avoir le soin de retrouver l’unité. Mais elle ne doit pas non plus perdre de vue qu’elle doit rester fidèle au Concile Vatican II.
Apic: Avec un recentrage et un tour de vis pour tout ce qui touche à la liturgie.
Martin Klöckener: Dans beaucoup de questions liturgiques actuelles, le problème central tourne autour de la relation entre l’Eglise universelle d’une part et les Eglises particulières d’autre part. Si l’on observe le rôle du Saint-Siège dans le développement de la liturgie ces dernières années, on peut en effet constater une volonté de centraliser le règlement de la liturgie et de limiter la responsabilité des Conférences des évêques, d’empêcher les efforts d’une inculturation approfondie de la liturgie. On note de sa part un intérêt assez marqué pour souligner le rôle du prêtre, sans avancer en même temps dans la recherche d’une place convenable des agents pastoraux laïcs dans la liturgie. Les discussions en Suisse vont d’ailleurs bon train à ce sujet. Il est vrai que le statut des agents pastoraux laïcs dans la liturgie n’est pas bien clarifié. Une déclaration des évêques suisses avait abordé la question en janvier 2005 d’une manière constructive. Même s’il reste des questions, il faut poursuivre ces chemins pour trouver des solutions théologiquement justifiées, aptes aux situations des Eglises particulières, et acceptables aussi pour l’Eglise universelle.
Apic: La méfiance est de mise..
Martin Klöckener: Le Saint-Siège, à plusieurs reprises, a fait part de sa méfiance face aux nouvelles orientations et au développement tous azimuts de la liturgie dans certains pays ou continents. Il est vrai, il existe des développements moins heureux et des pratiques nettement à critiquer; il faut s’engager, avec tous les moyens possibles, pour une bonne qualité de la liturgie. Mais cela se fait mieux en dialogue avec les évêques des pays concernés, en écoutant leur avis, pour achever ce qui est nécessaire selon la première phrase du dernier concile: pour « faire progresser la vie chrétienne de jour en jour chez les fidèles ». Cela inclut aussi la poursuite de l’intégration et de l’adaptation de cette même liturgie aux cultures locales.
Apic: Si, à en croire Mgr Albert Malcom Ranjith Patabendige, rien ne peut être considéré comme définitif s’agissant des changements apportés par Vatican II, c’est donc, selon lui, qu’un retour en arrière est à envisager.
Martin Klöckener: C’est ce que pourrait laisser supposer ses déclarations, mais j’espère et je crois que cela n’est pas son intention. Il faut savoir que la messe latine n’a jamais été abolie dans l’Eglise romaine. Le Missel Romain, dans la version latine, sert encore de base pour toutes les traductions en langue maternelle et peut également être utilisé dans la célébration de la messe elle-même. Mais un retour à une pratique régulière de ce rite n’aurait aucune chance de passer. Si tel devait être le cas, je ne crois pas que beaucoup de prêtres responsables de paroisse, ni que beaucoup d’évêques diocésains soutiendraient l’idée d’une messe régulière en latin. Comment les fidèles pourraient-ils authentiquement y participer et y trouver la source principale de leur vie spirituelle, comme le dernier concile le demande également?
Apic: Comment alors interpréter les propos du secrétaire de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, sans doute pas fortuits. Comme un ballon d’essai.?
Martin Klöckener: Je ne le pense pas. Nous avons assez de discussions entre le Saint-Siège et les Conférences des évêques, surtout en matière liturgique. Pour ces dernières, la liturgie doit rester un point essentiel de la vie pastorale, de la spiritualité des fidèles de notre époque. Nous n’avons pas encore trouvé le bon équilibre afin d’intégrer le rite romain, qui signifie entre autres l’unité de l’Eglise universelle, mais tout en respectant les mentalités propres, les différentes cultures et la manière de formuler le tout dans les différentes langues. Après le Concile, la question était plus ouverte. Aujourd’hui, la position du Saint-Siège est plus tranchée, plus sévère, et moins conciliante en ce qui concerne les relations avec les Conférences épiscopales.
Apic: C’est donc qu’il y a problème.
Martin Klöckener: C’est l’évidence même.
Apic: Et vos étudiants, qu’en disent-ils?
Martin Klöckener: Ils ont entre 20 et 25 ans. Cette génération ne parle pas de «nouvelle liturgie» dans l’esprit de Vatican II. Ils n’ont jamais fait l’expérience d’une autre liturgie. Ainsi, ils ne sont plus fixés sur les positions parfois conflictuelles d’après le concile et montrent en général une ouverture dans différentes directions. Néanmoins pour eux, beaucoup des problèmes mentionnés sont d’un autre siècle.
Apic: On parle de rapprochement. comment concilier des positions à priori irrémédiablement opposées entre Ecône et Rome. Il faudra bien que quelqu’un lâche du lest.
Martin Klöckener: Il n’est pas simple de prévoir comment les choses vont se développer. L’Eglise catholique ne doit pas oublier son engagement en faveur de l’oecuménisme, ses pas vers les Eglises de la Réforme. Il n’est pas admissible qu’un petit groupe, très spécial, à droite de l’Eglise catholique, puisse bloquer le dialogue de l’Eglise dans son ensemble. On ne peut faire le sacrifice de ces dialogues avec les autres Eglises, sous prétexte de retrouver l’unité avec les intégristes. Ce serait là un sacrifice trop grand.
Des photos de Martin Klöckener peuvent être commandées à l’agence CIRIC, Bd de Pérolles 36 – 1705 Fribourg. Tél. 026 426 48 38 Fax. 026 426 48 36 Courriel: info@ciric.ch
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