Rencontre avec le secrétaire général de la Conférence des évêques de Bosnie-Herzégovine
Apic Interview
Mgr Ivo Tomasevic dépeint un avenir sombre pour les minorités
Jacques Berset, agence Apic
Vienne/Sarajevo, août 2006 (Apic) «Si on ne change pas le système en profondeur, les réfugiés auront toujours peur de rentrer… Avant la guerre des années 91 à 95, plus de 800’000 catholiques vivaient en Bosnie-Herzégovine, maintenant, il n’en reste plus que 460’000». Près de la moitié des catholiques – essentiellement des Croates – ont ainsi quitté le pays pour se réfugier à l’étranger, déplore Mgr Ivo Tomasevic. Interview du secrétaire général de la Conférence des évêques catholiques de Bosnie-Herzégovine.
Evoquant la situation de la minorité catholique de Bosnie-Herzégovine, Mgr Ivo Tomasevic estime que leur situation ne s’est guère améliorée depuis la fin de la guerre. Leur nombre a fondu de moitié, a-t-il confié à l’Apic, et plus le temps passe, moins ils sont enclin à revenir. D’autant plus que tout est fait pour que les réfugiés ne rentrent pas, notamment dans la partie serbe du pays, la Republika Srpska. Dans la Fédération croato-musulmane, la situation est un peu meilleure, mais les Croates ne sont pas traités à égalité, affirme-t-il.
Apic: Quelle était la situation démographique avant la guerre des années 90?
Mgr Ivo Tomasevic: Dans le pays, vivaient avant la guerre quelque 4,3 millions d’habitants, dont 43% environ de musulmans, qui s’appellent Bosniaques et qui sont musulmans, 32% de Serbes, qui sont orthodoxes, et 18% de catholiques, qui sont presque tous d’origine croate. Le reste est composé de «Yougoslaves», soit la population se déclarant comme telle, et refusant de relever de l’une des autres nationalités, à savoir bosniaque, croate ou serbe.
Nous n’avons encore pas eu de recensement depuis 1991, et nous n’avons aucune idée précise de combien de gens sont retournés après la guerre. Pourquoi ne fait-on pas un nouveau recensement ? Ce que nous savons, c’est qu’il reste actuellement en Bosnie la moitié des gens qui y vivaient avant la guerre. Les autres sont des déplacés internes, ou des réfugiés en Croatie, en Serbie, mais également plus loin: Autriche, Allemagne, Suède, Suisse, Amériques, Australie, Nouvelle-Zélande. Malgré les appels des évêques dès la fin de la guerre et les Accords de Dayton, en 1995, les réfugiés ne rentrent pas.
Apic: Les Accords de Dayton n’ont donc pas résolu le problème des réfugiés et des déplacés ?
Mgr Ivo Tomasevic: Les évêques catholiques ont reconnu qu’avec Dayton, on a mis fin à la guerre. Mais ils estiment qu’il n’est pas bon d’avoir raté l’occasion de poser un vrai fondement d’avenir pour l’Etat de Bosnie-Herzégovine. Le pays est toujours divisé entre la Fédération croato-musulmane et la Republika Srpska. Dans cette République serbe, plus de 200’000 catholiques vivaient auparavant. Seuls 6’000 y résident actuellement. Tous les autres ont été chassés ou ont cherché refuge en Croatie, dans la Fédération croato-musulmane ou plus loin.
Seuls quelques-uns sont rentrés, alors que les Accords de Dayton datent de plus de dix ans. Mais de fait la guerre se poursuit par d’autres moyens, notamment par des mesures administratives et toutes sortes d’autres actions. Tout est fait pour que les réfugiés ne rentrent pas, à cause des mesures prises par les autorités de la Republika Srpska.
Apic: La composition du gouvernement ne garantit-elle pas les droits des minorités ?
Mgr Ivo Tomasevic: Ces droits sont théoriquement garantis par les Accords de Dayton. Dans le gouvernement de la Fédération, on trouve huit ministres qui sont bosniaques musulmans, cinq sont Croates, trois Serbes et un «autre». Ce dernier se trouve toujours être un musulman. C’est ainsi qu’on a toujours neuf musulmans et huit Croates et Serbes. Les Bosniaques musulmans sont ainsi toujours en majorité et ils peuvent faire ce qu’ils veulent.
Dans la Republika Srpska, c’est pareil: il y a neuf Serbes, trois Croates et cinq Bosniaques musulmans, ce qui fait que les Serbes ont toujours la majorité. Ainsi, dans la République des Serbes, ce sont eux qui dirigent, et dans la Fédération, ce sont les musulmans. Par conséquent, les Croates n’ont aucune possibilité de déterminer les règles du jeu et de décider des lois.
Les Accords de Dayton, qui règlent les relations en Bosnie-Herzégovine, n’ont de toute façon jamais été adoptés au niveau parlementaire, ni votés par la population. Les évêques ont élevé la voix pour que l’on n’adopte pas ces Accords par un vote du Parlement, car on légaliserait ainsi une injustice, on la cimenterait.
Apic: Les évêques catholiques sont intervenus pour faire des propositions.
Mgr Ivo Tomasevic: Même si ce n’est pas leur premier devoir, les évêques, fin octobre dernier, ont fait une proposition sur la manière dont on devrait diriger la Bosnie-Herzégovine. Ils proposent l’égalité de traitement, au niveau de l’Etat, pour les trois groupes ethniques, avec une représentation maximale par groupe ethnique de 40%, et une représentation pas inférieure à 30% pour les groupes minoritaires. Ainsi une faction majoritaire ne pourrait s’imposer sans négocier avec les groupes minoritaires.
Apic: Quelles sont les perspectives, étant donné le notable recul de la présence catholique en Bosnie-Herzégovine ?
Mgr Ivo Tomasevic: Je dirais d’abord qu’en Bosnie-Herzégovine, de nombreuses personnes ont été chassées et déplacées, et pas seulement des catholiques, mais également beaucoup de musulmans et de Serbes. Mais les catholiques, qui sont pour la plupart des Croates, appartiennent à la culture occidentale, ce sont les porteurs des valeurs occidentales. L’islam et l’orthodoxie appartiennent aux cultures orientales.
Ainsi les Croates sont davantage prêts à vivre dans un pays où règne la démocratie dans le sens occidental du terme, mais de moins en moins disposés à subir ce qui existe dans notre pays. On constate ce fait avec les Croates qui vivent sans grandes difficultés en Autriche ou en Allemagne. Il faut donc à nos yeux que les droits soient garantis à tous les groupes ethniques sur la même base, que ce soit au niveau national, culturel ou religieux, et que tout citoyen, quelque soit son appartenance, ait les mêmes droits que les autres, sur tout le territoire national. Nous savons que ce n’est pas facile, mais c’est notre espoir.
Apic: L’émigration importante d’une des composantes du pays prétérite son avenir.
Mgr Ivo Tomasevic: En effet, l’émigration concerne en plus très souvent des jeunes familles. Et comme la situation après la guerre n’a pas été vraiment normalisée, les gens ne sont pas immédiatement retournés chez eux. Alors après dix ans, ils ne reviennent plus! Leurs enfants vont à l’école en Allemagne ou en Croatie, et ils ne veulent pas rentrer au pays.
Il ne faut pas non plus oublier que ce sont les mêmes dirigeants, qui ont mené la guerre et ont commis des crimes, qui sont toujours en place dans les sphères de pouvoir, surtout en Republika Srpska. Les gens ont ainsi peur de rentrer chez eux. dix ans après la fin de la guerre. Sans oublier que les gens au pouvoir à Banja Luka n’ont aucune envie que les catholiques, sans parler des musulmans, reviennent.
Les Accords de Dayton précisent bien que tous les réfugiés doivent pouvoir retourner chez eux. Dans la pratique, on voit bien que rien n’a changé et que seuls 3% des Croates sont revenus. Est-ce que c’est parce que les gens ne veulent pas rentrer chez eux, ou pour autre chose ? Les Américains aimeraient que les volailles rentrent au poulailler alors que le renard est toujours en liberté. Il ne suffit pas de traquer quelques criminels de guerre et de les amener au Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) à La Haye; il faut changer le système! Si on ne le fait pas, les gens auront toujours peur de rentrer.
Apic: C’est l’»épuration ethnique» par d’autres moyens ?
Mgr Ivo Tomasevic: Par des moyens détournés, administratifs. Nous connaissons le cas de gens qui sont rentrés et qui ont dû attendre trois voire quatre ans pour recevoir de l’électricité. C’est une tactique pour que les gens ne reviennent pas. Ainsi, nous devons demander et payer des autorisations pour reconstruire une église que les Serbes ont eux-mêmes incendiée, sans même qu’il y ait eu des opérations de guerre dans cette zone de la Republika Srpska!
Dans le diocèse de Banja Luka, plus de 90% des églises catholiques ont été détruites par des soldats ou des policiers, sans qu’il n’y ait eu de combats. Six prêtres ont été tués, sans qu’un seul responsable de ces assassinats n’ait été amené devant les tribunaux ou n’ait été arrêté, jusqu’à aujourd’hui.
Apic: L’impunité des criminels et le système en place renforcent encore le sentiment d’insécurité face à l’avenir.
Mgr Ivo Tomasevic: Les gens voient que rien n’a de fait changé sur le plan de la justice, de l’administration. Sans compter qu’en Bosnie-Herzégovine, l’influence des pays musulmans se fait de plus en plus sentir, et cela amène une certaine radicalisation de petits groupes au sein de notre pays. Nous voudrions vraiment que la Bosnie-Herzégovine devienne un Etat normal, qui ne soit pas séparé en deux entités, avec un parlement qui fonctionne, un pays sans discrimination.
A l’heure actuelle, en Republika Srpska, un Croate ou un Bosniaque musulman ne peut même pas se présenter comme candidat aux élections présidentielles, de même un Serbe dans la Fédération croato-musulmane. Et c’est soi-disant le même pays. Les évêques catholiques veulent que la Bosnie-Herzégovine soit un pays multiethnique, où chaque citoyen, quelle que soit son appartenance, ait les mêmes droits, et que chaque communauté puisse garder ses caractéristiques et son identité.
Nous avons le problème que nombre de Serbes ou de Croates n’aiment pas ce pays en tant qu’Etat. D’un autre côté de nombreux musulmans veulent que notre pays commun soit en quelque sorte leur pays à eux, où ils auraient tout le pouvoir. C’est pourquoi il est si important que tous les groupes ethniques aient les mêmes droits, et qu’ils considèrent tous la Bosnie-Herzégovine comme leur propre pays. Mais comme les armes se sont tues il y a plus de dix ans, la communauté internationale a l’air de se contenter de la situation actuelle. JB
Des photos de Mgr Ivo Tomasevic peuvent être obtenues auprès de l’Apic. Tél. 026 426 48 01 Des (apic/be)



