Egypte: Le jésuite Henri Boulad évoque la situation de la minorité chrétienne d’Egypte
Apic-Interview
Pas vraiment opprimée, mais certainement discriminée
Hans Rahm, pour l’agence Apic
Le Caire, 11 août 2006 (Apic) «La minorité chrétienne d’Egypte n’est pas vraiment opprimée ou persécutée, mais elle est certainement discriminée», affirme le Père Henri Boulad. Pendant 12 ans directeur de Caritas Egypte, le religieux jésuite est actuellement recteur du collège des Jésuites au Caire. Notre interview.
Evoquant la situation des chrétiens d’Egypte face à la majorité musulmane, le Père Henri Boulad relève qu’elle est certainement discriminée aujourd’hui, «surtout quand on compare avec l’âge d’or – de 1850 à 1950 – où chrétiens et musulmans vivaient en parfaite harmonie, tant sur le plan politique que social, avec la possibilité pour les chrétiens d’accéder à n’importe quel poste». Mais depuis les années 70 (sous le règne du président Anouar el-Sadate – au pouvoir de 1970 à son assassinat en 1981, ndr), la montée de l’islamisme a fortement marginalisé les chrétiens.
Hans Rahm: Comment s’est manifestée la montée de l’islamisme en Egypte ?
P. Henri Boulad: Cette radicalisation s’est manifestée entre autres par l’extension du voile des femmes, qui fait que pratiquement toutes les musulmanes sont aujourd’hui voilées. La pression sur les chrétiens se fait sentir plus particulièrement dans certaines zones sensibles de la Haute-Egypte où les chrétiens ont connu une véritable persécution, allant jusqu’au massacre, comme cela s’est vu par deux fois dans le village de Kosheh en Haute-Egypte.
Mon ami William Wissa, correspondant de plusieurs journaux égyptiens à Paris, a publié sur ces évènements un ouvrage très documenté, qui montre, à quel point la police et le gouvernement sont de mèche avec les intégristes pour n’intervenir qu’après le massacre. Ce livre, qui est paru en arabe, va bientôt être publié en français.
Hans Rahm: Y a-t-il un dialogue entre chrétiens et musulmans ?
P. Henri Boulad: Au plan théologique, sûrement pas. On est dans l’impasse. Mais il existe une convivialité réelle dans la vie quotidienne. Par exemple, nos élèves, qui sont à 60 % musulmans, vivent en parfaite harmonie avec leurs camarades chrétiens. Mais, derrière cette cordialité de façade, il existe souvent pas mal de sous-entendus.
Hans Rahm: Qu’en est-il des influences de l’étranger?
P. Henri Boulad: Nos médias – surtout la TV -, qui sont soutenus par l’Arabie Saoudite, introduisent en Egypte un type d’islam wahhabite que nous ignorions dans le passé. Les Saoudiens financent aussi de nombreux hôpitaux et centres sociaux – tant en Egypte que dans le reste du monde. Grâce à leurs pétrodollars, ils parviennent ainsi à manipuler l’opinion et à imprégner la société d’une idéologie obscurantiste qui fait lentement son chemin. L’Europe vit dans une naïveté incroyable par rapport à l’Islam.
Hans Rahm: Quelle est la proportion des catholiques en Egypte?
P. Henri Boulad: Les catholiques – majoritairement coptes – représentent un chiffre de 200’000 environ, pour une population de 6 millions d’orthodoxes et de 75 millions d’Egyptiens. Le gros des chrétiens se trouve dans les régions de Minia et d’Assiout, ainsi qu’au Caire et à Alexandrie.
La proportion des chrétiens est en baisse. Cela tient à plusieurs facteurs: D’abord le nombre de conversions à l’islam, qui est de l’ordre de 20’000 par an, selon ce que m’a dit personnellement le pape Chénouda III (patriarche d’Alexandrie des coptes orthodoxes, ndr.) Deuxièmement, l’émigration des chrétiens est plus forte que celle des musulmans. Enfin, la natalité des chrétiens est inférieure à celle des musulmans.
Hans Rahm: Pourquoi les chrétiens émigrent-ils?
P. Henri Boulad: Tout jeune Egyptien – qu’il soit catholique, orthodoxe ou musulman – rêve d’émigration. Mais comme celle-ci devient presque impossible, ces jeunes sont bien forcés de rester. Depuis une trentaine d’années, nous essayons de donner un sens à la présence de ces jeunes chrétiens en leur ouvrant des perspectives missionnaires.
En 1981, j’ai lancé avec des dizaines d’entre eux – toute confessions confondues – une mission au Soudan qui a duré 15 ans. Puis ce fut le tour de la Tunisie, du Maroc, de la Mauritanie et enfin du Tchad. Par là, je cherche à ouvrir nos Eglises d’Egypte à une dimension missionnaire et apostolique qui leur manque terriblement. D’autant que l’Egypte est le seul pays arabe d’Afrique à posséder une église autochtone et nationale.
Hans Rahm: Qu’est ce que les chrétiens de Suisse pourraient apprendre de ceux d’Egypte?
P. Henri Boulad: D’abord le sens de Dieu. Pour l’Egyptien, Dieu est une réalité aussi évidente que cette table qui est devant moi. Cette foi indéracinable est l’apanage tant des chrétiens que des musulmans. En deuxième lieu, les chrétiens d’Egypte ont acquis par rapport à l’islam une lucidité et un réalisme que l’Occident est loin de posséder, faute d’avoir vécu dans des pays majoritairement musulmans.
Si bien que l’approche de l’Occident est en noir et blanc. Face à l’islam, ou bien c’est la naïveté et l’angélisme, ou bien c’est l’ostracisme et le rejet, un rejet qui va jusqu’au racisme. Dans un article récent du quotidien «Le Courrier» de Genève, je mettais en garde l’Europe contre l’infiltration islamique actuelle, subtile, systématique et sournoise, avec à l’arrière plan une volonté affichée d’islamiser l’Europe.
Hans Rahm: Il ne faudrait donc pas prendre cette menace à la légère!
P. Henri Boulad: L’Europe est en train de se faire avoir et, sous prétexte de tolérance, elle risque fort d’introduire chez elle l’intolérance. Démocratie à l’appui, l’islam est en train d’occuper progressivement l’espace social et public. Il ne s’agit pas de paniquer, mais d’être vigilant, très vigilant.
Autres éléments que les chrétiens d’Egypte pourraient vous apporter: le sens de la liturgie, le sens de la gratuité, le sens communautaire, qui va souvent trop loin et tend vers l’enfermement dans le ghetto ou le clan. Mais cela est oriental plus que religieux, copte, chrétien ou musulman. HR
(*) Le Père Henri Boulad a été interviewé par téléphone pour le compte de la revue «Heiliges Land» (La Terre sainte) par Hans Rahm. Henri Boulad a fait ses études au Liban, en France et aux Etats-Unis. A part les conférences qu’il donne en Europe et au Proche Orient, il faut mentionner ses nombreux livres publiés dans différentes langues, dont l’un des tout derniers: «Henri Boulad: Changer le monde», Editions Saint-Augustin 2004. HR
Encadré
Educateur, conférencier, professeur de théologie, le Père Henri Boulad a été directeur de Caritas-Egypte et vice-président de Caritas-Internationalis pour le monde arabe (Moyen-Orient et Afrique du Nord). En reconnaissance de son engagement au service des plus démunis, il a été promu par la France officier, puis commandeur de l’Ordre national du Mérite. Il a publié de nombreux ouvrages dans une douzaine de langues. Jésuite d’Alexandrie, Syro-italien d’origine, égypto-libanais de nationalité, grec-byzantin de rite, français de culture, disciple de Pascal, de Teilhard de Chardin et de Simone Weil, il est doué d’une âme orientale et d’un esprit occidental. Il incarne ce qu’a représenté autrefois Alexandrie: un creuset d’universalité.
Ses études de spiritualité, de littérature, de philosophie, de théologie et de psychologie l’ont conduit au Liban, en France et aux Etats-Unis, où il a obtenu une maîtrise en psychologie.
Henri Boulad a publié de nombreux ouvrages dans une douzaine de langues. Voici quelques uns des livres publiés en français:
– L’Homme et le Mystère du Temps (Ed. Tequi, France, 1987)
– L’Anti-Destin : l’Homme face à sa liberté (Ed. Presses de la Renaissance, France, 1999)
– Paraboles d’aujourd’hui (Ed. St. Augustin, Suisse, 2000)
– L’Amour fou de Dieu (Ed. Anne Sigier, Canada, 2001)
– L’Amour et le sacré (Ed. Anne Sigier, Canada, 2003)
– Chasteté et consécration (Ed. Anne Sigier, Canada, 2003)
– Amour et sexualité (Ed. Anne Sigier, Canada, 2003)
– Changer le monde (Ed. St. Augustin, Suisse, 2004)
– Jésus de Nazareth. Qui es-tu ? (Ed. Anne Sigier, Canada, 2006) (apic/hr/be)




