Mgr Kurt Koch, nouveau président de la Conférence des évêques suisses (CES):
Apic Interview
«Le niveau des eaux souterraines de la foi toujours plus profond»
Josef Bossart / Apic Traduction Jacques Berset
Soleure, 9 janvier 2007 (Apic) Le nouveau président de la Conférence des évêques suisses (CES) souhaiterait parler davantage des contenus de la foi que des structures. Même chez les personnes croyantes, «le niveau des eaux souterraines de la foi est toujours plus profond», lance Mgr Kurt Koch dans un langage imagé. Et ceci rend plus difficile le dialogue avec les musulmans vivant chez nous, estime l’évêque de Bâle.
Mgr Kurt Koch, âgé 56 ans, a succédé le 1er janvier à la présidence de la CES à l’évêque de Coire, Mgr Amédée Grab. Dans une interview accordée à l’agence Apic, l’évêque de Bâle fait part de sa vision de l’Eglise d’aujourd’hui.
Apic: Mgr Koch, en tant que président de la CES, vous êtes le représentant de l’Eglise catholique en Suisse. Si vous aviez, comme la présidente de la Confédération, l’occasion d’adresser, sur les ondes de la radio et de la télévision, un message pour la nouvelle année à la population suisse ou aux catholiques de ce pays, que leur diriez-vous ?
Mgr Kurt Koch: Je dirais aux Suisses que j’espère, durant cette année – et cela vaut également pour le débat politique – que l’on verra davantage ce qui unit que ce qui sépare. Car c’est seulement ensemble que nous pouvons résoudre les grandes questions et les défis auxquels nous devons faire face. J’ai parfois l’impression que les querelles partisanes recouvrent ce que nous avons en commun et c’est cela qui me semble particulièrement dangereux justement en cette année électorale 2007.
Apic: Et que voudriez-vous dire aux catholiques de ce pays ?
Mgr Koch: J’aimerais leur dire que j’espère que le sentiment antieuropéen, que l’on rencontre dans le débat politique en Suisse, ne s’exprime pas encore davantage dans une variante ecclésiale débouchant sur un sentiment anti-Eglise universelle. A mon avis, ces deux types de sentiments ont les mêmes racines, même si l’un est plutôt, si l’on considère le plan politique, de droite, tandis que l’autre, sur le plan de l’Eglise, se situerait plutôt à gauche.
Apic: On parle en effet depuis longtemps dans l’Eglise en Suisse de «complexe anti-romain»..
Mgr Koch: L’Eglise universelle est plus que Rome, même si Rome est le centre de l’unité de l’Eglise universelle. Il n’y a pas seulement chez nous un sentiment anti-romain, mais également un sentiment selon lequel l’Eglise en Suisse est quelque chose de si particulier qu’elle voudrait en fait se découpler de l’Eglise universelle.
Apic: L’Eglise d’ici part visiblement de l’idée qu’elle a une place particulière, qui justifie en même temps qu’elle jouirait de droits particuliers.
Mgr Koch: On oublie que cela vaut au fond pour toutes les Eglises. Non, il s’agit de savoir si on s’intéresse à l’Eglise universelle, ou si l’on se considère détaché de l’Eglise universelle, dans une sorte «d’isolement splendide».
Apic: Que voudriez encore dire aux fidèles en cette nouvelle année qui vous tient particulièrement à coeur ?
Mgr Koch: Je voudrais avant tout leur dire que nous devrions nous concentrer davantage sur la beauté de la foi. J’ai parfois l’impression que nous nous occupons bien trop des structures extérieures de l’Eglise, que nous finissons par perdre en partie notre joie devant la beauté de la foi intérieure ou que cette joie n’est plus porteuse.
Apic: Comment pourrions-nous à nouveau redécouvrir la beauté de cette foi ?
Mgr Koch: Dans la mesure où, tout comme nous le faisons avec des questions de structures extérieures, nous échangeons également sur nos propres expériences de foi ou nous entrons en dialogue à ce sujet. Dans la mesure où nous nous aidons mutuellement à vivre la foi dans les temps actuels.
Apic: A ce propos, vous avez fait part, dans une récente interview, de votre admiration pour les Eglises libres. Souhaitez-vous que les catholiques suisses, à l’instar de ces milieux, fassent preuve de davantage de liberté de ton en confessant leur propre foi ?
Mgr Koch: Les Eglises libres appartiennent aussi à l’oecuménisme. Je ne trouve pas bien que l’on confine l’oecuménisme seulement aux Eglises nationales. L’oecuménisme est un échange mutuel. Je pense effectivement que nous, les catholiques, nous pouvons aussi apprendre quelque chose des Eglises libres, notamment d’avoir plus de courage d’échanger sur des expériences de foi et des thèmes concernant la foi.
Apic: Est-ce plus difficile dans la société actuelle qu’il y a encore dix ou vingt ans ?
Mgr Koch: Oui, il faut incontestablement plus de courage. Car la foi et la religion sont largement écartées de la vie publique pour être confinées à la sphère privée de l’individu. Pour cette raison, la foi appartient désormais à la sphère intime de l’individu, et l’on ne veut plus en parler publiquement.
Apic: Comment expliquez-vous alors que dans les médias la religion devienne véritablement un «méga-thème», pour utiliser un langage «branché» ?
Mgr Koch: A mon avis, cela n’a pas tellement à voir avec la religion proprement dite, mais avec la culture des événements. Tout ce qui peut être d’une certaine façon porteur d’événement est mis en avant par les médias. Quand il s’agit de religion, c’est bel et bien de religion dont on parle, mais elle ne passe pas simplement pour cette raison dans les médias. Je suis en tous cas sceptique s’il fallait parler d’un réveil général de la religion.
Apic: Le président sortant de la Conférence des évêques, Mgr Amédée Grab, a dit dans une récente interview à l’occasion de la nouvelle année que le problème le plus urgent auquel doit faire face l’Eglise en Suisse est le fait que la société peut tout à fait bien vivre sans l’Eglise. Partagez-vous ce point de vue ?
Mgr Koch: D’une façon ou d’une autre, c’est bien ce qui se passe dans notre société. Ainsi, si on regarde le temps de Noël, on constate que cette fête est omniprésente dans la même société. Noël est une fête que personne ne peut ne pas fêter et il y a presque une obligation de le faire. Est-ce que cela équivaut à une redécouverte du secret de Noël ? On ne peut naturellement pas en juger de l’extérieur. Mais on se pose tout de même quelques questions!
Apic: Vous parlez toujours d’une nouvelle situation missionnaire de l’Eglise aussi en Suisse. Quels en sont à vos yeux les signes ?
Mgr Koch: Nous sommes finalement arrivés à la fin de ce que l’on nomme la période constantinienne de la foi et de l’Eglise, dans le sens que la foi n’est plus transmise simplement de façon traditionnelle.
Le christianisme a été pendant longtemps un christianisme hérité: on a tout simplement reçu la foi en même temps que l’on a ingéré le lait maternel. Cela est maintenant fini. On le voit avant tout dans le fait que les instances de transmission traditionnelles de la foi – la famille, l’école, voire même l’enseignement religieux – ont la tâche plus difficile. Elles ne peuvent plus l’accomplir comme cela a été peut-être le cas dans le passé.
Un deuxième signe montrant que l’Eglise se trouve dans une situation missionnaire nouvelle: j’ai l’impression que le niveau des eaux souterraines de la foi est toujours plus profond. Toujours plus de gens – même parmi ceux qui vont à la messe – en savent très peu sur leur propre foi et en sont restés pour ainsi dire à un niveau scolaire. Ils ne voient pas qu’en matière de foi, comme dans les autres secteurs, on doit continuer à se former.
Apic: Votre grand souci est aujourd’hui la transmission de la foi.
Mgr Koch: Effectivement. Car la foi est quelque chose de si beau et de si précieux que l’on a la responsabilité de transmettre cette richesse.
Apic: On pourrait aussi se dire: nous nous retirons pour ainsi dire dans notre coin et nous vivons encore la foi simplement avec ceux qui le veulent. Serait-ce là une attitude incompatible avec la foi chrétienne ?
Mgr Koch: La résignation est l’un des péchés capitaux du christianisme. «Resigno», traduit littéralement veut dire reprendre un signe, se rétracter. En fait, cela signifie reprendre le signe de la foi, concrètement aussi le baptême. Ne pas vivre le baptême et se retirer derrière le baptême. Je ne vois pas comment cela est compatible avec la foi. Car, avec l’autosatisfaction, on ne rate pas simplement quelque chose de la foi, on rate carrément la foi elle-même.
Apic: A propos des controverses suscitées par la construction de minarets dans diverses communes de Suisse, vous avez à plusieurs reprises souligné que ce n’est pas la force de l’islam mais plutôt la faiblesse du christianisme chez nous qui est le problème fondamental. De quoi souffre donc le christianisme comparé à l’islam ?
Mgr Koch: Nous ne pouvons pas en toute bonne foi, des musulmans qui sont chez nous, attendre et même exiger qu’ils adoptent notre culture quand nous-mêmes nous nous détachons des racines de notre culture. Et là réside, je pense, la vraie faiblesse.
Il s’agit d’une crise d’identité profonde. Qu’est vraiment la culture européenne et quel rôle joue le christianisme dans cette culture? Une grande insécurité a surgi à ce propos.
Et cette insécurité rend aussi très difficile le dialogue avec les musulmans. Les musulmans à vrai dire ne voient pas le danger pour eux dans la foi chrétienne, mais dans une culture complètement sécularisée dans laquelle la question de Dieu ne joue plus aucun rôle. C’est le problème, et pour nous, les chrétiens, c’est un grand défi! Nous sommes seulement capables de dialogue interreligieux quand nous restons fidèles à nos propres racines chrétiennes dans notre pays.
Apic: Comment expliquez-vous alors l’opposition aux symboles islamiques que nous rencontrons dans le public. Est-ce la peur de l’étranger ?
Mgr Koch: La proportion de musulmans dans la population suisse augmente. Les gens en sont de plus en plus conscients, et cela provoque des peurs.
Cette tendance va devenir encore plus forte et l’on peut le déduire facilement du développement démographique: les musulmans aiment les enfants et la famille, alors que les Suisses ont une moyenne de 1,3 enfant par femme. Ainsi l’écart devrait devenir toujours plus grand. Au lieu de reporter maintenant la faute sur les musulmans et leur reprocher leur accroissement, notre société ferait mieux de s’interroger sur la façon dont elle traite la question des enfants et de la famille.
Apic: Jusqu’à présent, les musulmans, qui pratiquaient leur religion dans des garages ou des arrière-cours, étaient une minorité peu ou pas du tout visible. C’est seulement récemment qu’elle s’est fait remarquer.
Mgr Koch: C’est aussi la raison pour laquelle la question se fixe sur les minarets. C’est là en effet que devient visible une réalité dont on n’avait pas suffisamment mesuré l’ampleur.
Apic: Il faudrait dans notre société un soubresaut en vue d’un nouveau consensus chrétien fondamental, avez-vous déclaré à une revue de tendance évangélique. En quoi, à votre avis, doit consister ce consensus fondamental ?
Mgr Koch: Nous parlons beaucoup des droits de l’homme en Suisse, et nous en sommes fiers. Mais j’ai de grands doutes pour savoir si le fondement des droits de l’homme tient encore. Le fondement décisif des droits de l’homme est le droit à la vie. Et là, nous sommes face à de grands défis, avant tout au début et à la fin de la vie humaine.
Les défis bioéthiques – par exemple que fait-on de la vie qui commence dans la recherche sur les cellules souches embryonnaires ou dans le diagnostic préimplantatoire – ou la question de l’euthanasie active à la fin de la vie: ce sont des signes clairs qui montrent que la conviction fondamentale du droit à la vie est ébranlée.
Apic: Les communautés chrétiennes, c’est connu, ne sont pas unies dans ce domaine. Il y a ainsi des divergences entre les Eglises catholique et réformées par ex. dans la question de l’interruption volontaire de grossesse.
Mgr Koch: C’est un fait. Et cela montre que cette divergence atteint le coeur de la religion et se répercute jusque dans les Eglises. Le témoignage pour la vie apporté par les Eglises en est d’autant affaibli. C’est, je pense, aussi avant tout une tâche oecuménique de mieux nous comprendre sur la question de savoir ce que sont les fondements de notre foi et quelles en sont les conséquences pour tous ces défis bioéthiques.
Apic: L’exigence d’une «Eglise d’en bas» est une formule que l’on aime dans l’Eglise catholique en Suisse. Vous aimeriez mieux parler d’une «Eglise de l’intérieur». Que voulez-vous dire par là ?
Mgr Koch: La notion d’»Eglise d’en haut» ou d’»Eglise d’en bas» est en fait encore une image d’Eglise préconciliaire, où il y a un en haut et un en bas. L’image conciliaire correspond plutôt à un cercle avec un centre, et c’est pour cela que je n’aimerais pas considérer comme décisive cette différence entre «en bas» et «en haut». Ce qui est décisif, c’est le centre. Et c’est là que nous avons besoin aujourd’hui d’une option positive, qui exprime ce que la foi chrétienne est vraiment.
La voie sur laquelle s’engage le pape Benoît XVI met en lumière une telle vision positive. Il parle très peu d’interdits, mais il présente par contre toujours le positif de la foi. Le fait qu’il ait consacré son tout premier écrit doctrinal au coeur de la foi, l’amour, cela me semble le chemin décisif à suivre.
Certes, pas comme une alternative aux autres questions structurelles qui se posent aujourd’hui à l’Eglise. Mais ces questions structurelles sont à vrai dire pondérées dans leur juste mesure seulement quand elles sont considérées du point de vue du centre de la foi. Et là, j’ai parfois l’impression que dans l’Eglise nous nous occupons tellement des bouteilles que nous risquons de perdre la joie du vin.
Apic: Les discussions sur les structures ont dans l’Eglise suisse une longue tradition et provoquent de nombreuses tensions. Ce qui est central dans la foi n’est de ce fait pas encore touché, mais ces tensions finissent cependant par aboutir en partie à des positions irréconciliables.
Mgr Koch: Oui, c’est juste. Mais justement, si nous retournions – avec tous les divers courants et tensions dans ces controverses – à ce qui est commun dans la foi, nous pourrions aussi traiter ces questions de façon plus décontractée. JB/JB
Encadré
Le cas de Röschenz prochainement devant le tribunal cantonal de Liestal
Mgr Kurt Koch précise que dans l’affaire du prêtre Franz Sabo (l’abbé Sabo a été suspendu à l’automne 2005 par l’évêque de Bâle), il ne s’agit en aucun cas d’une affaire personnelle entre les deux hommes, comme on l’a souvent colporté dans les médias. L’évêque de Bâle l’affirme: «Vous pouvez me croire, ce ne serait qu’un conflit personnel, j’aurais mis depuis longtemps fin à cette tragédie à laquelle assistent en permanence les médias». Cette affaire provoque la colère de nombreux membres de l’Eglise, et le dénigrement de la personne de l’évêque et coûte beaucoup de temps, relève-t-il encore. Mais il ne peut pas renoncer à sa responsabilité d’évêque, qui prend fin seulement avec la fin de son ministère d’évêque, souligne-t-il.
Mgr Koch regrette qu’à Röschenz, le mot confidentialité soit un terme «absolument étranger». Il déplore que rien ne puisse être traité confidentiellement avec le conseil de paroisse de Röschenz. Tout est immédiatement étalé dans la presse. Il soupçonne que du côté du conseil de paroisse, on ne veut au fond pas trouver de solution. «Il veut la confrontation et une présence permanente dans les médias». Le cas Röschenz sera prochainement traité par le tribunal cantonal de Liestal (Bâle Campagne). Le tribunal doit se prononcer sur un recours de la paroisse de Röschenz, qui conteste une décision du Conseil de l’Eglise cantonale. Sur la base d’une expertise juridique, le Conseil avait ordonné à la paroisse de Röschenz de licencier l’abbé Sabo.
Des photos de Mgr Kurt Koch sont disponibles contre honoraire auprès de kipa@kipa-apic.ch. (apic/job/be)



