Tensions entre le Vatican et le Venezuela après les propos du pape: la page est tournée
Apic Interview
Les explications du ministre du travail et de la Sécurité
Pierre Rottet, Apic
Genève, 13 juin 2007 (Apic) «Les explications du Vatican après les déclaration du pape au Brésil à propos de l’évangélisation des peuples indigènes d’Amérique latine nous conviennent». Affaire classée, a commenté José Ramon Rivero, 44 ans, ministre du Travail et de la Sécurité sociale, ou «Ministre du pouvoir populaire», dans une déclaration faite mardi à l’Apic. Le ministre Ribero était de passage à Genève.
Les propos du pape Benoît XVI lors de son discours inaugural de la 5e Conférence du Celam, à Aparecida, au Brésil, avaient provoqué une levée de boucliers en Amérique latine, de la part de représentants politiques et de défenseurs des mouvements indigénistes. Le pape ayant affirmé qu’à aucun moment, l’évangélisation n’a supposé une aliénation des cultures précolombiennes et que cette même évangélisation n’avait pas été imposée de l’extérieur. Dans une déclaration faite dans son pays, le président Hugo Chavez avait également réagi: «Avec tout le respect dû à votre sainteté, il y a eu un véritable génocide ici et le nier reviendrait à nous renier nous même». Depuis, les explications vaticanes ont permis d’éclaircir ce point de discorde, a affirmé le ministre Ribero.
Les tensions entre une partie de l’Eglise catholique et le gouvernement Chavez sont toutefois toujours bien réelles. Il ne se trouve guère d’occasions à l’approche d’échéances électorales ou référendaires sans que l’un ou l’autre membre de la hiérarchie catholique ne s’en prenne à la politique gouvernementale. Fin 2005, le cardinal Rosalio José Castillo Lara avait créé la polémique en déclarant: Lorsqu’il rencontre le leader libyen Kadhafi, il (réd.: Chavez) lui dit: «Allah est grand», et lorsqu’il va en Chine, «il fait l’éloge de Mao». En d’autres termes, «Chavez n’est pas catholique». Tous les évêques latinos américains n’ont cependant pas le même regard. Le vice président de la Conférence des évêques du Brésil (CNBB), Mgr Celso Queiros, s’était félicité fin 2006 des victoires électorales de la gauche au Brésil, en Equateur, au Nicaragua et au Venezuela.
A propos d’une possible visite du président Chavez, rien ne semble prévu, malgré les rumeurs: «Aucune visite en Suisse du président vénézuelien Hugo Chavez, n’est pour l’instant planifiée et à l’ordre du jour», a déclaré mardi à Genève Juan Arias, ambassadeur adjoint du Venezuela auprès des Nations Unies à Genève, Ce dernier accompagnait le ministre du Travail et de la Sécurité sociale, le «Ministre du pouvoir populaire», José Ramon Rivero, 44 ans, en place depuis janvier.
Apic: On parle tout de même de manière insistance de la visite du président Hugo Chavez en Suisse. Une visite, dit-on, téléguidée par les milieux d’affaires suisses, qui craignent les nationalisations et la politique dite de la Révolution bolivarienne du président vénézuelien.
José Ramon Rivero: Le Venezuela n’a aucune intention de mettre les bâtons dans les roues des entreprises privées. Telle n’est pas notre intention. Une telle idée ne répond pas à nos objectifs. Il y a certes des domaines de l’économie du pays où le contrôle stratégique est nécessaire, comme par exemple les télécommunications ou encore la production énergétique, y compris l’électricité. Dans les autres secteurs, aucune nationalisation n’est programmée ni planifiée.
Apic: En d’autres termes, les milieux d’affaires suisses n’ont aucun souci à se faire.
José Ramon Rivero: Non. Et il n’y a aucune raison. En réalité, les banques, par exemples, font partie des secteurs parmi les plus performants du pays, les plus rentables aussi. Le pouvoir d’achat de la population a considérablement augmenté dans le pays. La demande pour tout ce qui est matériel de première nécessité et de biens, y compris dans le secteur de la construction, n’a jamais été aussi forte qu’aujourd’hui.
Apic: Quand on connaît la précarité de l’emploi en Amérique latine. Votre poste à la tête du ministère du travail et de la sécurité sociale n’est pas une sinécure?
José Ramon Rivero: Le Venezuela a connu un taux de chômage parmi les plus élevés en Amérique latine. Aujourd’hui, les chiffres relatifs au chômage et au travail informel sont au plus bas. Le processus a été long mais soutenu. Nous aurions pu aller beaucoup plus vite sans les tentatives de sabotage de l’industrie des opposants, et leur coup d’Etat du 11 au 13 avril 2002, qui furent autant de freins à cette évolution. Reste que le pays enregistre une évidente diminution du taux de chômage qui se situe actuellement à 8,8% sur une population active d’environ 10 millions de personnes. Même constat pour le travail informel, actuellement situé à 45%.
Apic: Vous brossez là un tableau plutôt complaisant en votre qualité de ministre.
José Ramon Rivero: Les chiffres démontrent le contraire: Le salaire minimum est de 280 dollars au Venezuela. Il est le plus élevé de toute l’Amérique latine. Les indices montrent que notre taux de chômage est parmi les plus faible des pays sud-américains. Et je ne parle pas des améliorations des conditions alimentaires, sanitaires, nutritives. Les conditions infrahumaines se sont considérablement améliorées.
Apic: Il n’en demeure pas moins que la politique du président Chavez fait dresser les cheveux de l’administration Bush, et des pays occidentaux en général.qui évoquent en outre un déficit de la démocratie et un excès d’autoritarisme du président Chavez.
José Ramon Rivero: Propagande américaine et anti-chaviste que tout cela. Elle fait partie d’une campagne de déstabilisation du pays. Je vous le dit franchement: le Venezuela est actuellement plus démocratique que jamais. Avant l’arrivée du président Chavez, toute protestation était dangereuse et passible de prison, au mieux. Ce qui est loin d’être le cas maintenant. Aujourd’hui, chaque manifestant peut s’exprimer à l’Assemblée nationale. Ceux qui se sont opposés au non renouvellement de la chaîne de télévision RCTV l’ont d’ailleurs fait. Mais cela n’a pas été dit à l’étranger. Etudiants protestataires et manifestants qui ont marché la semaine dernière ont été reçus par la présidente du Tribunal supérieur de Justice. Ces mêmes protestataires ont eu le droit à la parole à l’Assemblée nationale. Le tout retransmis à la TV. On est loin de ce qui se faisait avant.
Apic: Le refus de renouveler la concession à la chaîne de télévision privée RCTV ne plaide pourtant pas en faveur de la liberté d’expression.
José Ramon Rivero: RCTV est un canal qui avait 53 ans d’existence sous le contrôle d’une seule et même famille. La concession pour ce canal fut approuvée à l’époque du dictateur Marcos Perez Jimenez, alors à la tête du pays. RCTV, c’est 53 ans au service d’une oligarchie, à boycotter les opinions et à censurer. En vérité, ce qui leur fait mal, ce sont les bénéfices et le «négoce» perdus pour cette famille: près de 2 milliards de dollars par année. C’est dire que la liberté syndicale et d’expression est la dernière de leurs préoccupations. Depuis l’arrivée du président Chavez, cette chaîne s’est montrée sous le jour d’une opposition furieuse au gouvernement. En 2002, RCTV a été partie prenante au coup d’Etat.
Apic Le président Chavez a déclaré que son pays allait se retirer du FMI et de la Banque mondiale. Qu’est-ce cela signifie pour vous?
José Ramon Rivero: Hugo Chavez a planifié une telle possibilité, sans pour l’instant la concrétiser. Nuance. Maintenant, le processus suit son cours. Mais il y a des clauses au sein du FMI qui font qu’avant de nous retirer, un certain nombre de conditions sont nécessaires, notamment au plan du recouvrement de titres. Reste que la décision de nous retirer du FMI, puis de la Banque mondiale est bien réelle, lorsque viendra le moment adéquat. Ces deux organismes imposent des conditions inacceptables pour les pays. Raison pour laquelle nous travaillons à la création d’une banque du Sud, pour lutter en faveur du développement, cela sous le concept de la solidarité, de la complémentarité.
Apic La carte de l’Amérique latine est rose-rouge. Mais les voix ne sont pas toujours concordantes.
José Ramon Rivero: Normal. Pourvu qu’elles le soient dans notre lutte contre le néolibéralisme sauvage.
Apic: Un mot sur la nationalisation du pétrole.
José Ramon Rivero: Il s’agit d’une ressource naturelle du pays. La majorité des entreprises sont restées. Avec moins de 50% des actions, elles n’en continuent pas moins à faire des affaires. En réalité, elles continuent à faire de bons bénéfices. Même si un litre d’essence coûte environ trois centimes de dollars au Venezuela.
Apic: Et sur l’Eglise catholique, dont une partie de la hiérarchie a a vu d’un bon oeil le coup d’Etat avorté.
José Ramon Rivero: Un certain nombre de tensions sont apparues avec un secteur minoritaire de l’Eglise catholique. Cela dit, l’Eglise catholique, et non seulement elle, sinon d’autres Eglises réformées, expriment ce qu’elles pensent et sont le reflet de ce qui se passe au sein de la société, y compris avec des Eglises de base engagées, proches de la population. Rien de plus normal à cela. Ce qui nous importe, au-delà des réticences et des oppositions, c’est de vérifier chaque jour combien notre politique est soutenue à travers les différents processus que le pays a connus, à travers les élections et référendums sous le président Chavez. En d’autres termes, la grande majorité des Vénézueliens approuvent notre politique. Voilà l’important. (apic/pr)



