Menzingen: La Fraternité St-Pie X entre joie et expectative, face au Motu proprio

Apic interview

«Benoît XVI met ainsi ses actes en accord avec ses idées»

Propos recueillis par Bernard Bovigny, Apic

Menzingen, 1er juillet 2007 (Apic) Pour la Fraternité sacerdotale St-Pie X, le Motu proprio de Benoît XVI libéralisant la messe en latin, annoncé pour ces tous prochains jours, va certainement représenter «une avancée capitale dans la restauration de la Tradition». Mais de nombreuses questions théologiques restent pendantes avant d’envisager la «communion parfaite.

La réhabilitation de la messe en latin, par laquelle Benoît XVI «met ses actes en accord avec ses idées», ne doit pas faire oublier les autres sujets de division entre Rome et Ecône, a confirmé à l’Apic le secrétaire général de la Fraternité, l’abbé Arnaud Sélégny, également docteur en médecine.

Apic: Rencontre avec Mgr Fellay en août 2005, Motu proprio libéralisant la messe en latin : le pontificat de Benoît XVI s’annonce sous d’excellents auspices pour la Fraternité Saint Pie X ?

Abbé Arnaud Sélégny: Le Motu Proprio sur la libéralisation de la messe qui devrait paraître dans les prochains jours représente certainement une avancée capitale dans la restauration de la Tradition, et il est l’oeuvre du pape Benoît XVI qui met ainsi, de cette manière, ses actes en accord avec ses idées. Car il ne faut pas oublier tout ce qu’il a écrit sur la réforme liturgique, et cela dès l’arrivée de cette réforme, alors qu’il n’était encore que le théologien Ratzinger. Il a, régulièrement, manifesté son attachement à la forme «tridentine» de la messe, et parallèlement, il a émis des critiques plus ou moins sévères contre la liturgie réformée.

Permettez-moi de le citer : « Je suis certes d’avis que l’on devrait accorder beaucoup plus généreusement à tous ceux qui le souhaitent le droit de conserver l’ancien rite. On ne voit d’ailleurs pas ce que cela aurait de dangereux ou d’inacceptable. Une communauté qui déclare soudain strictement interdit ce qui était jusqu’alors pour elle tout ce qu’il y a de plus sacré et de plus haut, et à qui l’on présente comme inconvenant le regret qu’elle en a, se met elle-même en question. Comment la croirait-on encore ? Ne va-t-elle pas interdire demain ce qu’elle prescrite aujourd’hui ? » (Le sel de la terre, Cerf, 1999)

Rappelons également sa «consternation» face à l’interdiction de l’ancien missel, dans son ouvrage «Ma vie et mes souvenirs» (*). Quant aux critiques de la nouvelle liturgie, que l’on se reporte à son livre L’esprit de la liturgie, Ad solem, 2001.

Je rappelle enfin que le cardinal Ratzinger était l’un des membres de la commission de 9 cardinaux, réunie par Jean-Paul II en 1986, qui avait reconnu à l’unanimité que tout prêtre demeurait libre d’utiliser l’ancien missel.

Ainsi, pour ce qui est de la liturgie, de la messe tout du moins, nous nous réjouissons de ce que pontificat a accompli. Etant sauf le contenu du Motu Proprio qui n’est pas encore connu.

Apic: Au terme de la rencontre entre Mgr Fellay et le pape Benoît XVI en 2005, le Saint Siège avait déclaré : « Nous sommes arrivés à un consensus sur le fait de procéder par étapes dans les résolution des problèmes ». La libéralisation de la messe en latin est-elle une conséquence directe de cette rencontre ?

A.S: Il est difficile de répondre à cette question de notre côté, et je pense qu’il faudrait plutôt la poser au pape, car c’est lui qui a fait – de son propre mouvement (motu proprio) – ce texte sur la messe !

Apic: Mais la messe en latin n’est que la face visible de l’iceberg. Entre la Fraternité et le Saint Siège, beaucoup de questions relatives à la vision de l’Eglise ne sont pas encore résolues : oecuménisme, liberté religieuse.

A.S: Certes, et c’est précisément pourquoi nous nous réjouissons au sujet de la messe, mais nous demeurons dans l’expectative sur de nombreux autres points, spécialement ceux que vous avez énumérés : liberté religieuse et oecuménisme. Ce sont des thèmes qui devront nécessairement être abordés, un jour ou l’autre, entre Ecône et Rome.

Notre démarche se veut respectueuse, mais nous estimons que la crise grave – reconnue également par le cardinal Ratzinger à plusieurs reprises – a des causes, et que celles-ci sont à rechercher essentiellement dans le dernier concile et son application. En cela nous différons de ceux qui cherchent ces causes soit dans la dégradation de la situation du monde vis-à-vis de Dieu, soit dans une mauvaise interprétation du concile. Ce n’est pas faux, mais le mal n’est pas détecté à la racine. Le traitement sera alors inadéquat et la situation ne fera qu’empirer.

Apic: Beaucoup jugent que ce Motu proprio est une étape décisive dans le rapprochement entre la Fraternité et le Vatican. La communion parfaite sera-t-elle pour bientôt ?

A.S: Comme je l’ai dit, de nombreux questions théologiques restent pendantes, qu’il faudra nécessairement aborder. De plus, si le Motu Proprio réalise le premier préalable posé par Mgr Fellay – et il faut attendre de le lire pour affirmer que la condition est réalisée – il en existe un second : l’annulation des excommunications de 1988. Ceci afin de rétablir la confiance brisée entre le Saint Siège et les « traditionalistes ». Cela permettrait alors d’instaurer des discussions théologiques dans un climat renouvelé. Mais il est évident que le geste du Motu Proprio, pour autant qu’il réalise notre demande, est en soi capital.

Apic: Un des principaux défis de la paix dans le monde réside dans le dialogue interreligieux, et notamment entre chrétiens et musulmans. Et cela, Benoît XVI l’a bien compris et affirmé. Jusqu’où doit aller un tel dialogue ?

A.S: Depuis 150 ans, sous les papes ayant précédé – mettons l’année 1960 – il ne semble pas qu’il y ait eu de tensions spéciales entre catholiques et musulmans dans le monde, si ce n’est certaines persécutions que les catholiques ont eu à subir en divers lieux. Et il n’y avait pas alors de « dialogue ». Le mot est d’ailleurs trompeur, et il faudrait le définir avec précision. Il faudrait d’abord savoir comment il est compris par le monde musulman. Il y a là une équivoque régulièrement dénoncée par les hommes de terrain, et dont l’Apic s’est déjà fait l’écho.

De plus, si l’on définit le dialogue comme l’engagement de deux partenaires, à égalité, alors il faut affirmer tout net que l’Eglise n’a jamais dialogué, au sens théologique et religieux s’entend. L’Eglise est missionnée pour convertir les hommes, par pour dialoguer, c’est du moins ce que dit l’Evangile. En revanche, s’il s’agit de trouver un terrain d’entente au niveau social ou politique, alors il en va tout différemment. Le Vatican n’a pas attendu le XXème siècle pour entretenir des relations diplomatiques avec des pays de l’Islam.

Apic: Votre Fraternité a traversé des moments de crise interne ces dernières années, avec notamment l’exclusion des abbés Christophe Héry et Philippe Laguérie, et les divergences entre Mgr Williamson, qui représente l’aile dure, et Mgr Fellay, plus favorable à un rapprochement avec Rome. Quels effets aura ce Motu proprio sur la vie de la Fraternité ?

A.S: Le Motu Proprio ne devrait pas avoir d’incidence directe sur la vie interne de la Fraternité. S’il est tel que l’appréhende la rumeur, c’est-à-dire une réelle libéralisation basée sur la reconnaissance d’un droit plein et entier de la messe dite de Saint Pie V, il sera bien accueilli par tous comme l’a par exemple déclaré Mgr Williamson dans son homélie lors de la messe des ordinations sacerdotales à Écône le 29 juin. Une incidence indirecte pourrait en revanche se voir avec le temps, car, selon notre analyse, même si cette parution ne représente pas une «bombe», elle va certainement entraîner des mouvements divers au sein des « conservateurs », voire dans une plus large portion de l’Eglise. Ces mouvements auront probablement des retentissements dans le milieu «tradi». En effet, de même que tout élément participant à la vie du corps est concerné par ce qui touche une partie de ce dernier, de même, tous les membres de l’Eglise sont peu ou prou concernés par les mouvements divers qui se déroulent en son sein, et comme membres de l’Eglise, nous serons touchés par ces mouvements.

(*) «Mais j’étais consterné de l’interdiction de l’ancien missel, car cela ne s’était jamais vu dans toute l’histoire de la liturgie. Bien sûr, on fit croire que c’était tout à fait normal. Le missel précédent avait été conçu par Pie V en 1570 à la suite du Concile de Trente. Il était donc normal qu’après quatre cents ans et un nouveau concile, un nouveau pape présente un nouveau missel. Mais la vérité historique est tout autre : Pie V s’était contenté de réviser le missel romain en usage à l’époque, comme cela se fait normalement dans une histoire qui évolue. […] Le décret d’interdiction de ce missel, qui n’avait cessé d’évoluer au cours des siècles depuis les sacramentaires de l’Église de toujours, a opéré une rupture dans l’histoire liturgique, dont les conséquences ne pouvaient qu’être tragiques.» (Ma vie et mes souvenirs, Cardinal Joseph Ratzinger / Fayard, 1998). (apic/bb)

1 juillet 2007 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 6  min.
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