Autriche: Le cardinal Schönborn se prépare à accueillir le pape

Apic interview

La déchristianisation en Europe: un grand défi pour l’Eglise

Propos recueillis par Samuel Pruvot et J.-Claude Bésida pour I.MEDIA et Famille Chrétienne

Vienne, 21 août 2007 (Apic) A la veille de la visite pontificale du pape au sanctuaire de Mariazell, en Autriche, du 7 au 9 septembre, le cardinal archevêque de Vienne Christoph Schönborn a évoqué le grand défi pour l’Eglise de la déchristianisation en Europe. Il a accordé une interview à l’hebdomadaire français Famille Chrétienne (à paraître le 1er septembre).

L’archevêque de Vienne a aussi évoqué les enjeux de ce voyage apostolique ainsi que les grands axes du pontificat de Benoît XVI.

Q: Quelle est la place du sanctuaire de Mariazell pour l’Autriche ?

Cardinal Schönborn: Mariazell occupe une place particulière dans l’âme de l’Europe centrale. C’est un sanctuaire autant autrichien qu’hongrois et slave. La sainte vierge est vénérée à Mariazell sous le nom de Magna Mater Austriae, «la grande mère de l’Autriche», mais aussi sous le titre de Magna Domina Hungarorum «la grande maîtresse des hongrois» et Regina Slavorum Gentium «la reine des peuples slaves». L’histoire de Mariazell est très liée à la foi de toute l’Europe centrale. Le petit sanctuaire qui est enchâssé dans la basilique, la cellule gothique de la Sainte Vierge a été bâtie par Louis-le-Grand de Hongrie – un roi de la maison d’Anjou. Un des premiers grands promoteurs des pèlerinages était un duc morave. Les empereurs Habsbourg ont aussi favorisé ce sanctuaire qui est un lieu de rencontres des peuples d’Europe centrale.

C’est à ce titre que le Saint-Père va visiter Mariazell, il y aura des pèlerins de tous ces pays voisins – pas en très grand nombre parce que la localité est exiguë et dans les montagnes – on attend 30 000 pèlerins.

Q: Le prochain congrès pour la nouvelle évangélisation – dont Vienne fut le berceau en 2003 – aura lieu à Budapest du 16 au 22 septembre prochain. Est-ce un remède efficace à la déchristianisation de l’Europe ?

Cardinal Schönborn: Je pense qu’il faut se rendre à l’évidence de ce qu’est la situation de l’Eglise en Autriche et en Europe. Nous assistons à une déchristianisation à vive allure de la vie quotidienne. Je constate cela en Autriche, mais c’est aussi le cas de la France et dans d’autres pays d’Europe.

Jusqu’à il y a peu de temps, la plupart des jeunes avaient au moins des grands parents avec des attaches chrétiennes et une certaine connaissance du catéchisme. Aujourd’hui, pour la plupart des populations, ces attaches n’existent plus du tout ou à trace homéopathique. C’est une nouvelle situation parce que de toute évidence, l’Eglise catholique principalement, les églises orthodoxes et les protestants dans une certaine mesure, constituent le patrimoine principal de la culture européenne. Les touristes viennent en Europe non pas pour voir la Grande arche de la Défense mais Notre-Dame et le Mont-Saint-Michel – et c’est ainsi dans toute l’Europe. D’un autre côté, les chrétiens qui vivent activement et consciemment leur foi chrétienne se trouvent effectivement en minorité. Il n’y a rien d’effrayant à cela: pensez que du temps de l’empereur Constantin, il y avait peut-être 20% de chrétiens dans l’Empire romain.

Aujourd’hui, le plus grand défi que relève le Saint-Père, c’est l’approfondissement de la foi de ceux qui ont la grâce de l’avoir reçue : les rendre plus aptes à être témoins, dans une société qui, en général n’est même plus hostile au christianisme, parce qu’elle connaît peu cette religion. La grande chance, c’est que nous vivons aujourd’hui ce que le christianisme a vécu dans l’Empire romain : le christianisme comme nouveauté, comme découverte et comme surprise ; la foi chrétienne comme une véritable alternative à une société qui a ses valeurs mais qui est déroutée et en recherche d’elle-même.

Q: A l’heure où l’on évoque une possible rencontre oecuménique entre le pape et le patriarche Alexis II, la Congrégation pour la doctrine de la foi vient de réaffirmer que l’Eglise catholique était «l’unique Eglise du Christ». Certains observateurs n’ont-ils pas raison de pointer une contradiction ?

Cardinal Schönborn: Qu’ils lisent et étudient Vatican II ! Le document de la Congrégation pour la doctrine de la foi publié le 10 juillet reprend strictement et de manière encore plus claire ce qu’a dit Vatican II. Il explicite de manière plus explicite que Dominus Iesus le rapport de l’Eglise catholique aux autres communautés chrétiennes. C’est vraiment l’expression sobre et parfaite de ce qu’a enseigné Vatican II.

Cet enseignement est simple et tient tout entier dans le refus de deux extrêmes. D’une part le relativisme ecclésial – toutes les églises se valent et sont des préfigurations plus ou moins réussies de ce que sera l’Eglise du Ciel. Et d’autre part, dire qu’il n’y a que l’Eglise catholique et que le reste n’est pas Eglise. Certains moines du Mont Athos, par exemple, nient de manière très explicite la validité du baptême catholique et donc ne nous considèrent même pas comme Eglise. Ce n’est pas la position du patriarche oecuménique ni de la plupart des théologiens orthodoxes mais c’est une position qui existe chez les orthodoxes aux positions un peu durcies.

Or Vatican II a une position très claire: dire que l’Eglise du Christ ne peut être qu’une et cette Eglise unique du Christ subsiste et est concrètement réalisée dans l’Eglise catholique unie aux successeurs de Pierre et aux évêques légitimes. Mais, ajoute Vatican II, cela n’empêche que, en dehors de cette communion visible de l’Eglise catholique, il y ait un grand nombre d’éléments de sanctifications et de vérité qui font partie de l’unique Eglise du Christ et qui tendent vers l’unité chrétienne et catholique. Ainsi, avec ce nouveau document de Rome, on a la reconnaissance des éléments d’ecclésialité qui existent dans les églises protestantes mais on dit aussi qu’il leur manque aussi les éléments essentiels de ce qui constitue à notre sens l’Eglise, c’est-à-dire la succession apostolique et la plénitude du sacrement de l’Eucharistie

Q: Le thème de la visite du Saint-Père en Autriche est: Regarder le Christ. Comment répondre à l’opposition couramment faite entre le Jésus de l’Histoire et le Christ de la foi ?

Cardinal Schönborn: Répondre à cette opposition exige une pensée plus profonde, une pensée nourrie par la foi. La grandeur du nouveau livre du pape – Jésus de Nazareth – que j’ai eu le privilège de présenter à la presse à Rome, c’est que le pape Benoît relève le défi de la question historique sans aucune peur de ce que les sciences historiques peuvent nous dire sur Jésus mais plutôt avec une grande liberté d’esprit pour critiquer la critique historique quand elle se fait idéologue. Ce livre s’inscrit dans la grande tradition des apologies du christianisme comme l’a fait John Henry Newman au 19e siècle, ou les pères de l’Eglise envers le monde païen. Dans ces écrits, on veut montrer que ce que la foi chrétienne et Jésus proposent est à la fois un énorme défi à l’intelligence et un énorme apport à l’intelligence. Ce livre est passionnant car le pape fait une argumentation sur le bien-fondé raisonnable des propositions de Jésus : le sermon sur la montagne n’est pas la lubie d’un illuminé, ni le rêve d’un galiléen simplet, comme l’avait dessiné Ernest Renan. C’est une proposition dont l’intelligibilité et le bien-fondé peuvent s’argumenter raisonnablement. Le pape lance un défi à la société. Il dit que croire en Jésus n’est jamais un choix irrationnel. Il s’agit d’une proposition de vie en société et de vie personnelle qui a fait ses preuves hier et continue à le faire aujourd’hui.

Q: Que répondez-vous aux Français qui voient le motu proprio sur la liturgie essentiellement comme un retour en arrière ?

Cardinal Schönborn: La situation française est un peu particulière. Primo, il n’est pas encore très clair ce que ce motu proprio veut dire dans la pratique quotidienne de l’Eglise. Avec le Saint Père, nous allons évaluer cette pratique sur trois ans. Deuxièmement, il faut se dire encore une fois que la position catholique n’est pas vel/vel (ou bien ou bien) mais et/et, ce n’est pas l’un ou l’autre mais les deux, non pas au nom d’un certain relativisme ou d’une indifférence mais parce que la réalité est plus complexe.

Le Saint-Père parle très consciemment de l’ancien et du nouvel usage de l’unique rite romain. Je suis dominicain, j’ai grandi dans le rite dominicain ancien, un des nombreux rites de l’Eglise latine, comme le rite cartusien, ou le rite ambrosien ou d’autres encore. Le rite romain n’a jamais été monolithique. Le Saint-Père nous rappelle que le rite romain est un, tout en connaissant une réelle diversité. Regardez les discussions, autour de la liturgie du Mouvement néo-catéchuménal. Il a ses pratiques liturgiques propres que le Saint-Père, autorité suprême de l’Eglise, vient de reconnaître comme des formes légitimes, sous certaines conditions, de l’unique rite romain. Il faut regarder la question du motu proprio sous le même angle.

Q: Où en est l’Eglise d’Autriche sur cette querelle liturgique ?

Cardinal Schönborn: Les Autrichiens sont un peu moins cartésiens que les Français. Au moment de la réforme liturgique, ils ont été moins absolus, moins intransigeants que certains en France qui, je pense à tort, ont exaspéré ceux qui avaient de la peine à accepter des réformes liturgiques – sans d’ailleurs suivre fidèlement le rituel de Paul VI mais en inventant toutes sortes de choses. Le pape en parle clairement dans sa lettre d’accompagnement. Mon ’pré-prédécesseur’ à Vienne, le cardinal Koenig, était un libéral au bon sens du terme ; il avait un esprit très ouvert et généreux. Il n’a jamais été pour lui question d’abandonner complètement le latin dans la cathédrale. Depuis l’introduction de la langue vernaculaire dans la liturgie, il a évidemment maintenu une messe en latin à la cathédrale. Et tous les dimanches, une demi douzaine d’églises célèbrent des messes en latin, dont au moins une avec le rite de 1962, en usus extraordinarius, dirait le Saint-Père. Je pense que cela n’a pas posé de problèmes, parce que nous sommes plus tolérants. Le Motu proprio ne nous touche pas vraiment en Autriche.

Q: La France cuit le pain de la chrétienté, disait-on. Cette formule est-elle toujours d’actualité ?

Cardinal Schönborn: Ma jeunesse a été très marquée par le renouveau catholique français des années 50. La littérature spirituelle française, Jean Sulivan, Mauriac, les grands dominicains français. La grande théologie francophone a marqué le Concile. Plus tard le renouveau charismatique est surtout venu de France plus que des Etats-Unis, ce qui montre la grande vitalité de l’Eglise de France. Mais, la fille aînée de l’Eglise a beaucoup de jeunes soeurs, tout à fait vivantes et vitales. Aujourd’hui c’est au Brésil que l’on va chercher des communautés nouvelles. L’Europe n’a pas fini de donner des fruits de sainteté et de renouveau, mais aujourd’hui elle est plus une partie de l’Eglise universelle qu’elle ne l’était. Nous sommes devenus terre de mission, il faut humblement le reconnaître. Je le vois dans mon diocèse : que ferions-nous sans l’apport de prêtres, de religieux et de religieuses du monde entier ? (apic/imedia/sp/jcb/bb)

21 août 2007 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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