Fribourg: Rencontre avec le professeur Bénézet Bujo à propos de son dernier ouvrage

Apic Interview

L’Eglise doit adapter son message sur le continent noir

Par Jacques Berset, agence Apic

Fribourg, 17 septembre 2007 (Apic) L’Eglise catholique doit adapter son message sur le continent noir, car la pensée de Descartes n’est pas pertinente pour l’Afrique. C’est en substance ce qu’affirme le professeur Bénézet Bujo dans son dernier ouvrage, «Plaidoyer pour un nouveau modèle de mariage et de sexualité (*), où il aborde les questions du mariage et de la sexualité du point de vue de l’Afrique noire.

Originaire de Bunia, à l’est du Congo RDC, l’abbé Bénézet Bujo enseigne la théologie morale à l’Université de Fribourg depuis 1989. En 2003-2004, l’Université lui a concédé un semestre de recherche qu’il a passé notamment à étudier la question de la famille africaine à Nairobi, au Kenya. Il en est résulté un livre (*), qui vient de sortir aux Editions Herder, à Fribourg-en-Brisgau.

Apic: Dès le départ de l’évangélisation de l’Afrique au sud du Sahara, comme vous l’écrivez dans votre ouvrage, le mariage a été l’un des thèmes les plus difficiles auquel ont été confrontés les missionnaires. Qu’est-ce qui différencie le mariage tel que le conçoit Rome et l’Occident en général par rapport à la vision africaine ?

B. Bujo: A leur arrivée, les missionnaires ont découvert une conception du mariage qui ne correspondait pas aux normes en vigueur en Occident. En Afrique noire, on ne se mariait pas à l’Eglise, mais cela se passait tout de même dans un climat religieux. La communauté africaine avait ses normes et sa façon de procéder pour le mariage, en le mettant sous la garde de Dieu et des ancêtres. La conception romaine veut que l’on vive comme mari et femme uniquement après avoir conclu le mariage à l’Eglise.

Les missionnaires ont constaté qu’en Afrique le mariage est un tout et que l’on se marie par étapes. Chaque étape contient le tout, comme un noyau: la 1ère étape ne peut pas avoir lieu sans la 2ème et la 2ème sans la 3ème, etc., qui suppose les deux premières.

Chez nombre de peuples africains, l’idée fondamentale est que le mariage ne se réalise pas par un contrat ponctuel. Le mariage engage toute la communauté, qui accompagne les deux mariés. Une alliance se fait non seulement entre l’homme et la femme, mais entre les familles, dans le sens africain du terme, c’est-à-dire tout le clan. Ce qui a dérangé les missionnaires, c’est qu’il y a un moment dans ces étapes où l’on dit que les deux conjoints peuvent vraiment vivre ensemble, tandis que les cérémonies continuent et que les négociations entre les deux familles se poursuivent, sans que tout soit encore définitivement conclu.

Pour l’Eglise, le mariage ne peut se consommer qu’après la célébration, alors que pour les Africains, la célébration continue et le mariage se poursuit jusqu’à la mort. L’Eglise et la morale chrétienne considèrent cette manière de faire comme du concubinage. Alors, les conjoints ne peuvent pas recevoir les sacrements. Cela a toujours été un problème en Afrique.

Apic: Il faut évoquer aussi la polygamie et le «mariage à l’essai».

B. Bujo: Un deuxième problème concerne la polygamie, l’Eglise considérant que les personnes concernées vivent dans l’infidélité, alors que la conception africaine de la polygamie a une signification différente.

Une autre difficulté a trait au «lévirat» (la veuve doit épouser le frère du défunt, ou même quelqu’un d’autre de la famille, afin de poursuivre la lignée de ce dernier et pour que la famille du défunt continue à s’occuper d’elle). Pour l’Eglise, c’est un scandale. Quant au «mariage à l’essai», il n’en existe pas. Le malentendu occidental vient de la pratique du mariage par étapes dont on vient de parler et qui repose sur la conception africaine de la famille. Elle est constituée principalement des trois parties: les vivants, les morts et les non encore nés. C’est une trilogie, où tous les êtres sont en interaction. Les vivants reçoivent leur vitalité des morts, et les morts reçoivent leur vitalité des vivants. Cette interaction comprend la communauté des non encore nés. Ces derniers sont destinés à continuer la famille.

Ainsi quand les vivants d’aujourd’hui seront parmi les morts, ils prendront la relève et poursuivront la vie. A leur tour, ils pendront soin des morts. On dira, du point de vue chrétien, que le mariage possède une dimension eschatologique, car l’avenir même de l’humanité est en jeu. On ne peut pas être heureux après la mort si sur terre les gens ne sont pas heureux. Il ne suffit pas de voir Dieu pour être heureux. Cela échappe à la vision occidentale, et cela pose problème aujourd’hui encore.

Apic: Les Africains auraient-ils été catéchisés mais pas vraiment évangélisés ?

B. Bujo: Cela veut plutôt dire que l’inculturation comme telle n’a pas eu lieu. Il pourrait y avoir un modèle de mariage africain qui soit également un modèle chrétien, sans que ce soit le modèle occidental. Car il y a effectivement un christianisme occidental et un christianisme africain. Il faut se rappeler que le pape Paul VI a dit, quand il est allé à Kampala, lors de sa première visite en Afrique, au symposium des évêques d’Afrique et de Madagascar: «vous Africains, vous avez le droit de vivre le christianisme africain, vous êtes vous-mêmes vos missionnaires».

Le christianisme que l’on vit est une interprétation de l’Evangile selon la culture. L’Occident a interprété sa culture de façon à ce que les chrétiens européens puissent vivre l’Evangile, tandis que l’Afrique a reçu l’Evangile déjà mâché selon la culture européenne. Quant à l’ethnocentrisme répandu chez les missionnaires, il y a des exceptions: certains ont fait des efforts pour comprendre la culture africaine, comme le Père flamand Placide Tempels, un missionnaire franciscain auteur de la «Philosophie Bantoue», livre largement discuté depuis 1945. Le P. Tempels a même été expulsé du Congo belge, car sa vision relevait d’une vraie «révolution culturelle».

Il s’était aperçu qu’on prêchait à côté de la réalité. Il s’était mis à étudier la culture africaine. Pas depuis son bureau, mais sur le terrain, en parlant la langue des gens. Il était arrivé à la conclusion que pour les Africains, le plus important était l’action dans la vie, qu’il a baptisée la «force vitale». Cette conception renvoie à l’interaction entre individu et communauté: l’action de l’individu est vitale pour la survie de la communauté et vice-versa.

Apic: A vous entendre, beaucoup trop de missionnaires ont transféré leur pensée occidentale sans s’adapter, sans s’intéresser à la culture africaine.

B. Bujo: Ils avaient appris la théologie occidentale, et l’on affirmait qu’elle avait une dimension universelle. La réalité africaine est parfois plus proche de réalité judaïque, de la Bible, que de la réalité occidentale. L’exégèse occidentale, par exemple, peut parfois écourter la réalité, être à côté de celle-ci, mener à des impasses. Quand on parle de la famille, en Occident, on pense père, mère, enfants. Pour un Africain, la petite famille n’existe pas. Quand je dis «mon fils», cela ne veut pas dire que je suis le père biologique, mais je suis «parent» quand même. Les Africains de Fribourg m’appellent ainsi «grand-père» sans problème. Quand on parle des frères de Jésus, pour les Africains, cela ne provoque pas les questions que l’on a en Occident, où l’on se dit que Marie avait d’autres enfants.

En Afrique, plusieurs langues ne connaissent pas le terme «cousin», on utilise le terme «frère». On voit bien que la langue crée la culture. et aussi la théologie!

Apic: Est-ce que vous réussissez à faire passer vos approches africaines au sein de l’Eglise?

B. Bujo: Le problème, c’est que ceux qui sont nommés à l’épiscopat par Rome ne pensent souvent plus qu’à la théologie qu’on leur a enseignée en Occident, sans voir qu’elle est teintée de culture. On leur présente la théologie comme étant la Révélation, il y a donc confusion entre théologie et Révélation, et en défendant cette «theologia perennis», ils pensent défendre l’Evangile.

Etant donné que la formation théologique dominante n’a pas été remise en question, l’étudiant africain ne sait même pas qu’existe une théologie africaine. Il pense que la vraie théologie, c’est ce qu’il a appris de saint Thomas, Rahner, Congar, de Lubac. Il n’y a que cela à ses yeux qui est de la théologie, et il en éprouve une certaine satisfaction intellectuelle. Peut-on à leurs yeux avoir une philosophie allant au-delà de Kant, de Descartes, d’Aristote.? On reste ici dans les catégories mentales du monde gréco-romain. Au niveau théologique, il y a la Constitution «Sapientia Christiana» qui balise le chemin: tout est déjà clôturé et il faut paître à l’intérieur de la clôture! Aux yeux de nombre de collègues professeurs en Europe, on se demande ce qui peut bien venir de bon d’Afrique au point de vue théologique.

Apic: Que faut-il faire pour faire émerger un pluralisme de pensées ?

B. Bujo: Il faut former une nouvelle génération de théologiens, et leur donner les moyens de publier. Vous pouvez avoir un tout grand théologien dans la brousse, mais il n’aura pas d’argent pour faire éditer ses recherches. Sans oublier qu’il y a des maisons d’édition qui refusent de publier ce qui ne leur paraît pas dans la ligne.

S’il ne faut pas parler de «complexe d’infériorité», il faut tout de même savoir que les évêques africains sont dépendants notamment du point de vue financier. Ils se disent, suivant cette parole du cardinal Malula: «Mais qu’est-ce que Rome va penser de nous ? Qu’est-ce que les missionnaires vont penser de nous ?». Ils ont peur qu’il y ait des répercussions financières – sur les séminaires, sur leurs hautes écoles – s’ils ne sont plus dans la ligne. Il y a certes des exceptions, comme feu le cardinal Joseph-Albert Malula, l’ancien archevêque de Kinshasa décédé en 1989, qui a oeuvré pour l’africanisation de l’Eglise notamment en instaurant le «rite zaïrois» de la messe, reconnu par le Vatican. Il fut un pionnier d’un christianisme authentiquement africain, c’est-à-dire incarné et enraciné dans les réalités sociales et culturelles du monde noir. C’est un fait, il y a tout un tas de circonstances qui étouffent la vie théologique en Afrique, et cela doit changer. JB

Encadré

L’homosexualité, en totale contradiction avec la culture africaine

En Amérique du Nord et en Europe, notamment, les milieux homosexuels sont désormais à l’abri des discriminations, tandis que leur cause a toujours davantage pignon sur rue. Pour le professeur Bujo, l’homosexualité est en totale contradiction avec la culture africaine. «Pour l’étude que je viens de publier, j’ai étudié même les missionnaires de l’époque, dont de grands ethnologues, qui ont travaillé au Congo ou en Afrique de l’Est. Ils disent tous que l’homosexualité n’existait pas en Afrique. Certes, on peut avoir affaire à des comportements homosexuels, mais ces chercheurs ont montré que cela arrive plutôt dans les milieux où il y avait une homogénéité forcée, comme dans les prisons», affirme le théologie congolais.

«Pour un Africain, c’est vraiment étrange d’entendre qu’il y a un homme qui va marier un autre homme, ou une femme qui s’unit à une autre femme. Justement parce qu’il y a chez l’Africain cette prédestination eschatologique de la famille et une conception africaine de la personne humaine», poursuit-il.

Le théologien jésuite camerounais Engelbert Mveng, un pionnier de la théologie africaine assassiné en 1995, l’a très bien exprimé. Pour l’Africain, une personne humaine n’est complète qu’avec l’autre sexe, l’homme n’est homme que par la femme et la femme n’est femme que par l’homme.

Et le professeur Bujo de poursuivre: «Il faut noter qu’avec internet, lié à l’argent donné aux pauvres dans le but de pratiques homosexuelles, avec le tourisme sexuel aussi, les influences européennes et américaines concernant l’homosexualité se déversent désormais en Afrique. Elles commencent à influencer les comportements. Alors on dit que le phénomène est universel! Quand des politiciens africains ont condamné chez eux l’homosexualité, toute la presse occidentale a écrit qu’ils étaient contre les droits de l’homme. Mais l’anthropologie africaine n’accepte pas l’homosexualité. Ne venez pas imposer en Afrique cette manière de voir au nom des droits de l’homme! On parle de la Déclaration universelle des droits de l’homme, mais je dirais qu’il y a un droit humain, avec différentes manières de l’exprimer».

L’un des principaux fléaux qui frappe l’Afrique est le sida, qui touche des millions de personnes. Dans la culture africaine, cette pandémie est ressentie de manière très différente qu’en Occident. Dans plusieurs régions d’Afrique, même là où l’on pourrait penser que la modernité s’est imposée, on voit la pandémie du sida comme le fruit de la sorcellerie. Il faut prendre en considération aussi la mentalité et la question de la famille, le fait que les gens ne veulent pas avouer être atteints, par peur d’être rejetés, de devoir vivre en dehors de la communauté, relève l’abbé Bujo.

«Nous devons savoir surtout que pour l’Afrique noire, le hiv-sida n’est pas seulement le problème de la transmission sexuelle. La maladie est un signe que quelqu’un est en train de me «manger», c’est-à-dire de ruiner mes énergies vitales. Pour nous, Africains, la maladie est un signe que quelque chose ne va pas dans nos relations interpersonnelles avec Dieu et avec les hommes, les vivants et les morts. Il ne faut pas non plus oublier le manque général d’infrastructures médicales, d’instruments pour dépister le sida… Ce manque relève précisément des relations déficientes entre la communauté internationale et l’Afrique. En termes africains, la communauté des puissances occidentales est une sorcière qui «mange» l’énergie vitale de l’Afrique».

Face à l’étendue de la pandémie, qui touche des millions de personnes en Afrique, l’Eglise devrait revoir les critères actuels pour donner les sacrements des malades, car les gens meurent la plupart du temps sans pouvoir être assistés par un prêtre, insiste-t-il. Quant à la distribution de préservatifs, à ses yeux, cela ne suffit pas: «outre que le condom n’offre pas une sécurité totale, il y a le risque que les gens pensent qu’en les utilisant, ils ne risquent plus rien, et ainsi sont encouragés à avoir une vie sexuelle débridée. On inonde l’Afrique de préservatifs, en pensant que c’est la solution! De plus, on fait fi de la culture africaine qui représente un potentiel non négligeable dans la lutte contre le sida». JB

(*) Bénézet Bujo est prêtre du diocèse de Bunia, au nord-est de la République Démocratique du Congo. Il a fait ses études de philosophie et de théologie au Congo et en Allemagne. Depuis 1989 Bénézet Bujo est professeur ordinaire à l’Université de Fribourg (Suisse), où il enseigne la théologie morale et l’éthique sociale. Il est auteur de plusieurs ouvrages sur saint Thomas, sur la morale interculturelle et la théologie africaine. Son dernier livre «Plädoyer für ein neues Modell von Ehe und Sexualität. Afrikanische Anfragen an das westliche Christentum», a été publié par les Editions Herder, à Fribourg-en-Brisgau. L’ouvrage est sorti en 2007 dans la série (Quaestiones Disputatae – une collection fondée par le célèbre jésuite allemand Karl Rahner – né en 1904 à Fribourg-en-Brisgau, décédé en 1984 à Innsbruck).

Des photos de l’abbé Bénézet Bujo sont disponibles à l’agence Apic: tél. 026 426 48 01, courriel: apic@kipa-apic.ch (apic/be)

17 septembre 2007 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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