Lucerne: Rencontre avec Antonios Naguib, patriarche des coptes catholiques d’Alexandrie
Apic Interview
La situation pour les chrétiens s’est beaucoup améliorée
Jacques Berset et Hans Rahm, agence Apic
Lucerne, 19 septembre 2007 (Apic) Sa Béatitude Antonios Naguib, patriarche des coptes catholiques d’Alexandrie, était de passage en Europe, où il a visité durant la première moitié de septembre des membres de l’épiscopat et diverses oeuvres d’entraide en France, en Allemagne et en Suisse. L’Apic l’a rencontré pour faire le point sur la situation de la minorité chrétienne en Egypte.
Le patriarche des coptes catholiques Antonios Naguib est à la tête des quelque 250’000 coptes catholiques d’Egypte depuis le 30 mars 2006. Au quotidien, les chrétiens d’Egypte peuvent mener une vie normale, mais quand il s’agit de religion, les autorités musulmanes rappellent que l’on se trouve dans un pays régi par le droit musulman. Pas question donc pour un adepte de la confession majoritaire de se convertir au christianisme: récemment une fatwa a été lancée contre Mohammed Ahmed Hegazy, un jeune musulman accusé d’apostasie suite à sa demande d’enregistrement, auprès d’un tribunal civil, de sa conversion sur sa carte d’identité.
Hegazy avait porté plainte contre le ministère égyptien de l’Intérieur, relevant que les chrétiens n’ont aucun mal à se convertir à l’islam, mais qu’en revanche pour un Egyptien musulman, il n’existe aucun moyen de faire reconnaître une conversion sur les papiers d’identité. Ce n’est là qu’un exemple des discriminations qui frappent les chrétiens aux bords du Nil, bien que la Constitution égyptienne garantisse formellement la liberté religieuse. Le gouvernement laisse à la justice le soin de traiter les cas de convertis, et la décision dépend de la tendance du juge, qui peut être libéral ou un adepte strict de la charia, la loi islamique.
En Egypte, on peut célébrer sans restriction le culte chrétien, pourvu que cela se passe dans l’église ou dans sa propre maison, mais pas en public. Les chrétiens égyptiens souhaiteraient notamment qu’en matière de construction d’église, une démarche compliquée qui demande une permission spéciale, on libéralise la législation qui relève de la période ottomane. S’il n’y a pas de grandes restrictions dans la vie quotidienne, les coptes font tout de même remarquer que s’ils peuvent avoir des ministres, la présidence leur est fermée, car selon la Constitution, l’islam est la religion de l’Etat. Mais ils n’ont pas d’espoir de faire carrière dans la haute administration ou la police.
S’il y a un «dialogue de la vie» au quotidien, les relations interreligieuses avec les instances musulmanes en restent aux politesses lors des événements festifs ou officiels. Les autorités musulmanes parlent du respect envers le Christ, du respect de tout individu et de sa liberté, de la manière dont chrétiens et musulmans peuvent travailler en commun pour le bien de la société. «Mais il n’y a pas de discussions de fond», tient à préciser le patriarche copte catholique.
Apic: Votre Béatitude, pouvez-vous d’abord nous donner la proportion des chrétiens coptes en Egypte (orthodoxes, catholiques, évangéliques) par rapport à la population musulmane de votre pays ?
S.B. Antonios Naguib: La population totale de l’Egypte est de 78 millions, dont 10% de chrétiens. Les coptes orthodoxes sont près de 8 millions, les catholiques 250’000, dont 10 à 12’000 non coptes, c’est-à-dire latins, arméniens, chaldéens, syriens, maronites, grecs-melkites. Les évangéliques sont environ 200’0000.
Les grecs-orthodoxes ne sont plus très nombreux après l’émigration du temps de Nasser. Ils étaient nombreux notamment à Alexandrie et au Caire, mais peu sont restés.
Apic: Les chiffres que donne l’Etat égyptien sont bien plus bas que les vôtres.
S.B. Antonios Naguib: C’est vrai, il donne une proportion de chrétiens inférieure de plus de la moitié, soit un maximum de 3 à 4 millions. Dans le dernier recensement, datant de cette année, le gouvernement n’a pas voulu publier le nombre de chrétiens. Il avait pourtant prélevé ces données! Officiellement, c’était pour ne pas créer des susceptibilités, mais qu’est-ce que cela signifie en réalité?
Apic: Pouvez-vous nous rappeler quand est née l’Eglise copte catholique ?
S.B. Antonios Naguib: Il faut certainement remonter, d’après la tradition, à l’époque de saint Marc, pour l’Eglise d’Alexandrie qui était unie avec le reste de la chrétienté jusqu’en 451. Avec le Concile de Chalcédoine (aujourd’hui Kad?köy, un quartier d’?stanbul), cette Eglise s’est séparée. Mais pendant 5 ou 6 siècles, il y a eu deux patriarches, l’un melkite (de melek, le roi), qui représentait la ligne catholique en union avec Rome, et l’autre orthodoxe. Mais lors de l’invasion arabe, la place du patriarche melkite s’est beaucoup affaiblie, tandis que s’affermissait le rôle du patriarche orthodoxe. Après la scission des grecs-orthodoxes au XIe siècle (le Grand schisme qui opposa, en 1054, l’Eglise orientale à l’Eglise occidentale, ndr), on a assisté progressivement à la disparition du patriarcat melkite.
Cette situation a persisté jusqu’à la visite de saint François d’Assise en Egypte (il s’y rend en 1219, ndr). Il a eu une rencontre avec le Sultan, qui lui a concédé de pouvoir d’exercer la cure pastorale des chrétiens de tous les pays du Moyen Orient. De cette époque datent la custodie et la mission franciscaine, suivie par la mission jésuite. C’est ainsi que s’est formée petit à petit une communauté copte catholique, qui allait aboutir en 1890 à l’actuelle lignée du patriarcat copte catholique. On est à l’époque du pape Léon XIII. Je suis ainsi le cinquième patriarche copte catholique.
Apic: Quelles sont les relations avec l’Eglise copte orthodoxe, qui représente la majorité des chrétiens en Egypte ?
S.B. Antonios Naguib: Ces relations sont très bonnes au niveau interpersonnel. Il y a aussi une Commission de dialogue oecuménique mixte Vatican-Copte orthodoxe, où participe aussi un évêque copte catholique. Elle se rencontre une fois chez le pape copte orthodoxe Chenouda, en Egypte, et une fois à Rome. Nous avons également des relations avec la communauté musulmane, qui représente la grande majorité de la population égyptienne. C’est un dialogue continu de la vie: nous avons le même voisinage, le même milieu de travail, les mêmes écoles…
Il faut noter le phénomène très intéressant des écoles catholiques, qui sont vraiment une plate-forme très importante pour la convivance et l’amitié entre musulmans et chrétiens. Nous avons 186 écoles catholiques avec plus de 150’000 élèves, pour moitié musulmans. Dans certains établissements, les musulmans représentent le 80% des élèves, d’autres le 20%. Nous avons aussi des activités de développement et des services sociaux, ainsi que l’action caritative. Tout cela crée un rapprochement avec les musulmans, car ces activités sont ouvertes à tous et de nombreux musulmans en sont les bénéficiaires. Nous donnons beaucoup d’importance à ces activités.
Apic: Il y a une décennie, vous dénonciez les actes de violence commis par les groupuscules extrémistes musulmans contre les membres de la minorité chrétienne. Ces violences empoisonnent les relations entre coptes et musulmans. Sous l’emprise de la peur et par crainte de l’avenir, les coptes se convertissent par milliers à l’islam, déploriez-vous alors. Peut-on dire que la situation s’est améliorée depuis ?
S.B. Antonios Naguib: Elle s’est beaucoup améliorée. Dans les années 80 et 90, la situation était vraiment alarmante. Ensuite, grâce à Dieu, le gouvernement, la police et la sécurité nationale ont pris le contrôle de la situation. (A l’époque, les terroristes de la «Gamaat Islamiya» qui militaient pour l’établissement d’une République islamique en Egypte, avaient commis de nombreux attentats, ndr). Aujourd’hui, des actes comme le massacre de Louxor ne se reproduisent plus.
Cela ne veut pas dire que les choses sont parfaites à 100%, car le pays est souffrant. Des groupuscules d’extrémistes sont toujours actifs. Ils essaient toujours de déstructurer la société, en créant des conflits avec des personnes ou des communautés chrétiennes. Ces derniers mois, il n’y a pas eu d’incidents majeurs. En ce qui concerne les conversions de chrétiens à l’islam, on parle de «conversions forcées». Je crois qu’il faut prendre les cas un par un, car pour pouvoir parler d’enlèvements ou de pressions dans le but de convertir des coptes à l’islam, il faut des preuves. Et en général, nous n’arrivons pas à en obtenir.
Quand des filles ou des femmes disparaissent avec un partenaire musulman, on n’arrive plus à avoir des contacts avec elles. La police affirme toujours que c’est pour éviter des conflits interconfessionnels ou d’exposer ces personnes à la vengeance des familles.
Apic: Quand il y a des conflits intercommunautaires, on voit pourtant que la justice ne travaille pas toujours de la même façon quand il s’agit de chrétiens ou de musulmans.
S.B. Antonios Naguib: Par exemple, quand il y a eu des attaques ou des conflits entre chrétiens et musulmans dans certaines localités, comme à El Kocheh (dans ce village de Haute Egypte, une vingtaine de chrétiens ont été massacrés en janvier 2000, ndr), ou dans d’autres villages, la procédure de la police et des responsables de l’administration locale est d’aboutir à une pacification et à la réconciliation entre chefs religieux de la localité et entre les représentants des parties en conflit.
On essaye par conséquent de ne pas faire monter la tension et de jeter de l’huile sur le feu, pour éviter les désirs de vengeance. C’est cela qui fait que la justice n’est pas rendue. Mais souvent, c’est très difficile de déterminer exactement ce qui est à l’origine du conflit et par conséquent les responsabilités.
Apic: Il semble bien que la cohabitation interreligieuse devienne de plus en plus en difficile en Egypte et que le fossé se creuse davantage entre musulmans et chrétiens coptes.
S.B. Antonios Naguib: La convivance entre chrétiens et musulmans continue certainement. La difficulté ne vient pas des musulmans ordinaires, la très grande majorité de la population, mais de petits groupes islamistes qui sont influents et qui cherchent à créer une séparation entre chrétiens et musulmans. Heureusement, il y a encore beaucoup de bonnes relations de voisinage et même d’amitié, surtout dans les milieux éduqués. C’est plus facile dans les villes que dans les villages, où les gens sont plus fermés. Mais autant que possible, il y a des actions de pacification et de conciliation. JB
Encadré
A la tête de 250’000 fidèles
Evêque émérite de Minya des coptes, Mgr Antonios Naguib est né le 7 mars 1935 à Samalout, dans l’éparchie de Minya, à environ 200 kilomètres au sud du Caire. Ordonné prêtre en 1960, il s’est rendu à Rome pour y obtenir une licence de théologie en 1962 puis une licence en Ecritures saintes en 1964. Il a enseigné cette discipline au séminaire patriarcal de Maadi jusqu’à son élection puis son ordination comme évêque de Minya, en Haute-Egypte, en 1977. Il a renoncé à son titre d’évêque de Minya en 2002.
Sa Béatitude Antonios Naguib a été élu le 30 mars 2006 nouveau patriarche d’Alexandrie des coptes catholiques. Il a remplacé le cardinal Stephanos II Ghattas, âgé de 87 ans, qui a renoncé au siège patriarcal. Stephanos II Ghattas, ancien patriarche d’Alexandrie des coptes, né le 16 janvier 1920 à Cheikh-Zein-Eddin près Tahta (Gouvernorat de Sohag), avait été créé cardinal par Jean Paul II le 21 février 2001.
Le patriarcat copte catholique d’Alexandrie fut établi par le pape Léon XII en 1824 et restauré par Léon XIII en 1895. Il compte une éparchie patriarcale et 6 éparchies en Egypte et environ 250’000 fidèles. Les fidèles coptes orthodoxes sont quelque 8 millions et leur patriarche est le pape Chenouda III, qui réside au Caire. JB
(*) Le patriarche Antonios Naguib a notamment visité l’Oeuvre d’Orient, le CCFD, Caritas, Missio, l’Aide à l’Eglise en Détresse, l’Action de Carême, Kinderhilfe Bethlehem, Catholica Unio Suisse, l’Association suisse pour la Terre Sainte. (apic/be)




