France: Visite du patriarche de Moscou Alexis II à Paris

Apic interview

Autoritarisme, ritualisme et impérialisme

Jean-Claude Noyé, correspondant de l’Apic à Paris

Paris. 2 octobre 2007 (Apic) A l’occasion de la première venue en France d’Alexis II, l’Apic a donné la parole au Père Michel Evdokimov. Ce prêtre orthodoxe d’origine russe est en charge des relations oecuméniques pour l’Assemblée des évêques orthodoxes de France.

La visite d’Alexis II en France, du 2 au 4 octobre, est considérée par les observateurs comme un événement important et un signe de réchauffement des relations entre l’Eglise catholique et le patriarcat orthodoxe de Moscou. Le patriarche parlera le 2 octobre devant le Conseil de l’Europe à Strasbourg. Il sera reçu le lendemain par le cardinal Jean-Pierre Ricard, président de la Conférence des évêques de France, et Mgr André Vingt-Trois, archevêque de Paris, et vénérera l’après-midi la relique de la Couronne d’épines du Seigneur à la cathédrale Notre-Dame de Paris.

Bien que rattaché au patriarcat de Constantinople, le Père Michel Evdokimov a gardé des liens profonds avec les orthodoxes russes. Au nom même de cet attachement, il dénonce les travers d’une Eglise qu’il juge non seulement trop autoritaire et ritualiste jusqu’à la caricature, mais aussi trop peu distante avec le pouvoir politique. Un discours qui rompt avec le «Tout va bien» exprimé par le patriarche de Moscou.

Apic: Dans un entretien accordé à l’hebdomadaire La Vie, le patriarche de Moscou dresse un bilan très flatteur de son Eglise, évoquant une affluence sans précédent – de jeunes notamment – et aucun manque des vocations .

Père Michel Evdokimov: Il faut nuancer sérieusement ce bilan. Une récente enquête, présentée dans les médias français et dont je ne doute pas de la fiabilité, montre que ces deux dernières années, il y avait nettement moins d’influence dans les églises lors de la nuit de Pâques. Une nuit à laquelle les orthodoxes sont pourtant très attachés comme les catholiques le sont à la messe de Noël. Quant aux vocations, elles sont certes nombreuses, mais, à l’évidence, leur solidité et leur qualité ne sont pas souvent au rendez-vous. À leur décharge, il faut bien dire que ces jeunes clercs n’ont pas reçu le riche héritage spirituel orthodoxe, interrompu pendant des décennies. Reste qu’on a ordonné des prêtres et tonsuré des moines beaucoup trop vite. On ne leur a pas laissé le temps de «labourer leur coeur» et de faire taire leur moi pour devenir d’authentiques serviteurs du Christ. Bref, d’entrer dans la discipline spirituelle, une notion à laquelle la tradition orthodoxe accorde une grande importance. Ils se comportent tout de suite comme des maîtres de vie spirituelle sans en avoir la qualification. D’où des dérives dans l’exercice de leur apostolat. De fait, l’actuelle Eglise russe orthodoxe présente deux grandes faiblesses: son hyper ritualisme et son autoritarisme.

Apic:Qu’est-ce à dire ?

M.E: Les hiérarques russes dans leur majorité, que ce soit le patriarche lui-même, les évêques, le métropolite Cyril de Smolensk et Kaliningrad, exercent leur autorité sans nuance, abusant de ce que je qualifierai de politique du bâton.

Un exemple parmi tant d’autres: l’évêque Nikon de Ekaterinbourg, quand il était encore en exercice – à force de scandaliser les fidèles par son comportement homosexuel affiché, il a finalement été évincé – a décidé de son propre chef de bannir les livres des grands théologiens de la diaspora russe et les a fait brûler en un grand autodafé! Certes, il faut de l’autorité pour maintenir l’unité d’une Eglise aussi grande et répandue sur le globe. Mais de là à décourager les fidèles et à tuer leur espérance!

Apic: Quid du ritualisme de cette Eglise?

M.E: Il est très pointu, très serré. Les femmes doivent par exemple porter leur fichu à l’église et surtout pas de pantalon. Quant aux offices, ils sont si interminables que vous en sortez littéralement épuisés. Mais il ne faut pas changer un iota au cérémonial en vigueur. Comme si cela était de nature à menacer l’Eglise russe toute entière dans son intégrité. Les orthodoxes russes n’ont pas suffisamment compris qu’ils n’ont plus à se battre contre les persécutions acharnées dont ils ont longtemps été victimes. Et que depuis la chute du communisme, ils sont libres: libres dans leurs pratiques de foi comme en politique.

Apic: Sur ce dernier sujet, il y a beaucoup à dire .

M.E: Certes. Chacun sait que les sphères politique et ecclésiale s’influencent mutuellement. A l’évidence, le vocabulaire et l’attitude vis-à-vis du monde de l’Eglise catholique en France ne sont plus aujourd’hui les mêmes qu’il y a 40 ans. Il n’y a là rien que de très normal. Malheureusement, la reprise en main très autoritaire du pouvoir par Wladimir Poutine s’accompagne le plus souvent d’un silence bien gênant, et peu courageux, de l’Eglise orthodoxe alors même qu’elle devrait s’exprimer pour dire, au nom de l’Evangile, le droit et la justice. Un exemple? Aucun hiérarque n’a dénoncé l’attitude complaisante du pouvoir russe vis-à-vis de la junte militaire birmane. Pourquoi la Chine et la Russie s’opposent-elles à l’intervention de l’ONU dans ce pays? Parce que ces deux puissances veulent qu’on les laisse faire leurs basses besognes, l’une au Tibet, l’autre en Tchétchénie. Quand Boris Eltsine était au pouvoir, l’Eglise russe a osé dénoncer les massacres perpétrés dans cette république majoritairement musulmane. Aujourd’hui elle ne le fait plus. Elle a courbé le dos. Pourquoi? Son silence serait-il complice? Voilà une question qu’il faut poser à Alexis II !

Apic: Comment jugez-vous la volonté de ce patriarche de faire entrer dans le giron de son Eglise un certain nombre d’églises et bâtiments dits «russes»?

M.E: Il procède «au forceps» et partout où il est intervenu, il a semé la zizanie. Voyez ce qui s’est passé dans l’Eglise orthodoxe russe d’Angleterre. Chacun sait que la politique menée par le patriarcat de Moscou a conduit à l’éclatement en deux de ce grand diocèse. Il est désormais déchiré en deux, entre ceux qui ont accepté le rattachement canonique à Moscou et ceux qui l’ont refusé.

Apic: Vous même, vous êtes un enfant de l’émigration russe puisque vous êtes le fils de Paul Evdokimov, l’un des grands théologiens de la diaspora russe exilée en France dans les années 20, aux côtés de Wladimir Lossky, Nicolas Berdiaev, Alexandre Schmemann, etc. Pourtant vous êtes rattaché au patriarcat oecuménique de Constantinople !

M.E: Comme la grande majorité des émigrés russes ou de leurs descendants, à la suite du métropolite Euloge, premier chef spirituel en charge des orthodoxes russes émigrés en France. Son divorce d’avec le patriarcat de Moscou date de l’époque où il se fit taper sur les doigts par celui-ci parce qu’il s’était rendu en Angleterre afin d’y prier, lors d’une cérémonie oecuménique, pour les chrétiens persécutés en URSS. De fait, je suis mal à l’aise avec cette hyperstucture ecclésiale qu’est l’actuelle Eglise russe orthodoxe. Pour autant, et j’insiste sur ce point, je suis profondément attaché à l’orthodoxie et à la spiritualité russes. Pour preuve, les ouvrages que je leur ai consacrés (1). Mais je désapprouve nettement l’impérialisme du patriarcat de Moscou. Nous, orthodoxes de France, voulons construire notre unité par-delà la diversité de nos origines (grecque, russe, arabe, etc). L’assemblée des évêques orthodoxes de France est l’expression de cette volonté commune. Alexis II, lui, ne veut pas de cette unité dans la diversité. Ou plutôt, il ne la conçoit que chapeautée par lui. Évidemment cela ne fonctionne pas. JCN

(1) «Pèlerins russe, vagabonds mystiques» (Le Cerf), «Le Christ dans la tradition et la littérature russe» (Desclée), «Petite vie d’Alexandre Men» (DDB), «La prière des chrétiens de Russie» (DDB). (apic/jcn/bb)

2 octobre 2007 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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