Rencontre avec Modeste Kisambu-Muteba, doyen du décanat Sarine-Lac
Apic Interview
L’abbé Modeste témoigne du drame de la guerre dans sa patrie
Jacques Berset, agence Apic
Fribourg, 10 octobre 2007 (Apic) Depuis bientôt deux décennies, la figure joviale de l’abbé Modeste Kisambu-Muteba est bien connue dans le canton de Fribourg. Certains l’ont affronté sur les terrains de football – il joue actuellement avec les vétérans de Matran -, mais c’est également le premier curé-doyen africain en Suisse. On le cite souvent comme un exemple d’intégration réussie. Doyen du décanat Sarine-Lac, il est depuis l’an dernier curé-modérateur de l’unité pastorale Notre-Dame de La Brillaz, près de Fribourg. L’abbé Modeste témoigne ici du drame de la guerre dans sa patrie.
Après cinq ans comme prêtre dans son diocèse de Kenge, l’abbé Modeste est venu à Fribourg en 1989, où il a étudié la théologie et le droit canon à l’Université de Fribourg. Pendant ses études, il exerçait des tâches pastorales à Däniken, près d’Olten, dans le canton de Soleure, et comme aumônier à l’Hôpital de Champsec à Sion. L’abbé Modeste est ensuite rentré au Congo, où il travaillait notamment dans la pastorale des jeunes avant de revenir en Suisse, à la demande de Mgr Pierre Mamie, à l’époque évêque de Lausanne, Genève et Fribourg.
Apic: Abbé Modeste, vous venez d’être incardiné dans le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg.
Abbé Modeste: J’ai été admis dans le diocèse de LGF l’an dernier, après une large consultation et j’attends mon excardination (autorisation du rattachement d’un prêtre à un autre diocèse, ndr) du diocèse de Kenge. Jusqu’à cette date, j’étais en Suisse comme prêtre «fidei donum» dans le cadre d’un échange missionnaire. Les missionnaires sont venus chez nous, ils ont planté et récolté. C’est effectivement Mgr Mamie, de passage au Congo, qui a parlé avec mon évêque et qui lui a demandé d’envoyer des forces pastorales en Suisse.
Certes, mon destin est désormais dans le diocèse de LGF, mais je reste fondamentalement un Congolais. incardiné en Suisse. Mon coeur est en effet resté congolais, même si je suis bien intégré en Suisse. Cela fait tout de même bientôt 20 ans que je vis en Suisse! Je garde cependant de profonds liens avec ma famille et mon pays d’origine, où je retourne chaque année. A la maison, on était huit frères et soeurs. Ma soeur cadette, institutrice, est décédée en 1992, quand j’étais déjà en Suisse. Morte d’une simple appendicite, lors d’une opération bénigne suite à une péritonite. En raison des conditions sanitaires précaires, dans une petite polyclinique de quartier, pendant qu’il y avait des pillages à Kinshasa.
Apic: C’est là que vous avez décidé d’agir.
Abbé Modeste: Il avait fallu tout acheter: bistouri, produits d’anesthésie, pansements. Quand tout à été trouvé, elle a été opérée. Comme il y avait trop peu d’anesthésie, ma soeur souffrait horriblement et criait déjà dans le bloc opératoire. Lorsqu’on l’a amenée dans la chambre, elle avait arraché tous ses pansements. Le médecin était déjà parti pour une intervention dans une autre polyclinique. Ma soeur est décédée dans l’heure qui a suivi.
C’est effectivement là que j’ai décidé de créer une fondation médico-sociale pour venir en aide aux populations de la RDC, qui a obtenu du soutien lorsqu’on a fusionné les hôpitaux du sud du canton: Billens, Riaz et Châtel-Saint-Denis. J’ai récupéré du matériel, et j’ai reçu de l’armée un camion Saurer qui est parti par bateau avec un container.
C’était en l’an 2’000, et je me suis rendu sur place avec le soutien de l’association Tosalisana «Entraide» dont fait partie Pierre-André Luchinger, spécialiste en médecine tropicale à Bulle. J’ai reçu de l’aide de mes amis footballeurs du Châtelard, d’amis du canton de Fribourg, du Valais. On a créé une fondation, «l’abbé Modeste au Congo», qui a des buts médico-sociaux et sportifs. On a ainsi mis sur pied à Kinshasa un club de football, le «FC Muteba», qui comprend des enfants et des adultes. La première équipe du «FC Muteba» est en première division, l’équivalent de la Ligue B, tandis que nous avons d’autres équipes de juniors. L’association de soutien a son siège à Courtepin, où j’ai été curé, tandis que la fondation est à Kinshasa.
Apic: Outre le foot, la fondation agit aussi au niveau de la santé!
Abbé Modeste: Bien sûr. Le bloc opératoire de la polyclinique de 18 lits que nous avons installée à Masina, dans un quartier pauvre à l’est de la ville de Kinshasa, sauve beaucoup de gens. On est aussi actifs au niveau des maladies courantes, comme la diarrhée, le paludisme, la malaria. Sans oublier la maternité, où naissent 125 enfants par année. Je suis toujours en lien avec cette réalité, car je vais chaque année au Congo durant les vacances.
Apic: Vous étiez à nouveau en RDC récemment ?
Abbé Modeste: Chaque année je retourne au Congo, d’abord pour voir ma famille, les amis, et pour rester en contact avec mon pays, visiter les projets que j’appuie; le club de foot, la polyclinique. Je reviens de la chaleur africaine, de la chaleur du coeur, et cela me fait du bien.
J’étais cet été à Kisangani, dans la province orientale où la guerre a fait beaucoup de dégâts. J’y suis allé en tant que membre de la Commission nationale suisse «Justice et Paix» et du Réseau européen pour l’Afrique centrale. En octobre de l’année passée, j’y étais déjà allé à ce titre comme observateur de l’élection présidentielle.
Apic: A Kisangani, vous avez constaté les ravages de la guerre, notamment ces dizaines de milliers de jeunes filles qui ont été violées par la soldatesque.
Abbé Modeste: Effectivement, je me suis rendu à Kisangani, la capitale de la province orientale, à quelque 1’500 km de Kinshasa, dans le cadre du Fonds des Nations Unies pour la population, l’UNFPA, qui s’occupe des victimes d’agressions sexuelles. Il faut penser qu’il n’y a pas seulement des jeunes filles qui ont été violées: toutes les tranches d’âge ont été touchées, des bébés aux adultes de plus de 80 ans…
On rencontre des gens dont la dignité humaine a été profondément bafouée, leur image de personne humaine détruite! Même des hommes ont subi ces outrages: sodomisés, mutilés, leur sexe amputé, que ce soit par des milices, des rebelles, des Maï-Maï, des soldats venus de l’Ouganda, du Rwanda, des militaires et des civils congolais. J’ai vu des femmes dont les seins ont été coupés, les organes génitaux massacrés, violées non pas par une seule personne, mais par deux, trois, quatre personnes, souvent en présence de leur mari ou de leurs enfants. Il est très difficile à ces personnes de se remettre de ces traumatismes.
A Kisangani, on a assisté pendant la guerre à l’affrontement dans cette ville congolaise de deux armées étrangères qui voulaient occuper le terrain et piller ses richesses. C’était avant tout une guerre de prédateurs, car c’est là que se trouvent l’or, le coltan, un élément essentiel qui rentre dans la fabrication de certains composants électroniques. Beaucoup de pêcheurs en eau trouble ont profité de la situation.
Apic: Les suites de ces sauvageries à grande échelle sont dramatiques!
Abbé Modeste: On a vu des gens manger devant leurs victimes de la chair humaine, des seins ou des sexes coupés, soi-disant pour s’attribuer du pouvoir, de la force pour devenir des «surhommes», pour gagner la guerre. Les conséquences de ces actes innommables sont irréparables, et ces blessures sont très longues à cicatriser, beaucoup ont perdu le sens de la vie. Des femmes violées ont conçu des enfants dont elles ne connaissent pas le père. Le Fonds des Nations Unies a mis sur pied des centres qui accueillent ces enfants. Notre objectif est de participer à la réinsertion sociale de ces victimes, qui se cachent et refusent souvent de voir des hommes, car pour elles, tout homme est un bourreau. Ces femmes, qui sont des milliers, ressemblent à des morts ambulants.
Et surtout, les bourreaux circulent librement, ils se pavanent dans les rues, impunis. Aucune justice ne défend ces victimes, qui ont peur de porter plainte, car elles reçoivent des menaces. Si elles osent le faire, les bourreaux ou des membres de leur bande peuvent s’en prendre à eux ou à un autre membre de la famille. Certains de ces criminels sont en prison, mais même là, c’est la terreur; les menaces sont constantes. La justice est encore absente, les juges ne sont pas payés. On se sent impuissants.
Alors qu’après la Deuxième guerre mondiale, le Tribunal international de Nuremberg chargé de juger les principaux dirigeants de l’Allemagne hitlérienne n’a pas réussi à condamner tous les criminels nazis, il ne faut pas penser que dix ans après les affrontements, la République démocratique du Congo, complètement désorganisée, ait pu juger ses propres criminels. Cette guerre a transformé les hommes en bêtes, et ils sont devenus encore plus dangereux que des bêtes, car les hommes sont dotés d’intelligence, qu’ils peuvent l’utiliser pour faire le mal. On le voit partout, que ce soit au Libéria, en Sierra Leone, en Angola, dans les Grands Lacs ou au Kosovo, en Europe même. Tout est à reconstruire en RDC, il faut laisser le temps au temps. JB
Encadré
Cinq ans de ministère dans le diocèse de Kenge, avant de venir en Europe
Né le 19 décembre 1955 dans la province du Bandundu, une immense région de près de 300’000 km² à l’ouest de la République démocratique du Congo (RDC), à l’est du Bas-Congo, Modeste Kisambu-Muteba a étudié au petit séminaire de Kalonda, chez les missionnaires de la Société du Verbe Divin de Steyl (SVD). Après avoir quitté sa province pour le Bas-Congo, il a fréquenté le grand séminaire de Mayidi, où il a étudié la philosophie, avant de poursuivre ses études de théologie au grand séminaire Jean XXIII et aux Facultés de Kinshasa.
Après cette période dans la capitale congolaise, le jeune étudiant s’est rendu au Katanga, à quelque 2’000 kilomètres de Kinshasa, où il a étudié les lettres à l’Université nationale de Lubumbashi. C’est la région minière, où l’on extrait le cuivre, le cobalt, le diamant. Ordonné prêtre en 1983, après cinq ans de ministère dans le diocèse de Kenge, dans sa province d’origine du Bandundu, Modeste Kisambu-Muteba se rend en Europe, où il apprend l’allemand à l’Institut Goethe de Munich.
A Fribourg, il obtient une licence en théologie morale et en droit canon. Puis, il commence une thèse de doctorat sur l’enseignement social de l’Eglise jusqu’en 1993. Parallèlement à sa recherche, il assume la fonction d’administrateur de paroisse à Däniken, près d’Olten, jusqu’en 1994. En 1995, il prend la charge des paroisses de Grangettes et du Châtelard, dans le canton de Fribourg. Cinq ans après, l’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg le nomme curé de Barberêche-Courtepin, Cressier, Courtion et Wallenried. Depuis septembre 2006, il est curé-modérateur de l’unité pastorale Notre-Dame de La Brillaz, près de Fribourg et réside à Matran. Etant donné ses études et compétences en matière de droits de l’homme, Modeste Kisambu-Muteba a été appelé à faire partie de la Commission nationale suisse «Justice et Paix» et du Réseau européen pour l’Afrique centrale. JB
Des photos de l’abbé Modeste Kisambu-Muteba sont disponibles à l’agence Apic: tél. 026 426 48 01 ou courriel: apic@kipa-apic.ch (apic/be)



