Pakistan: Rencontre avec Mgr Anthony Theodore Lobo, évêque d’Islamabad-Rawalpindi

Apic Interview

La minorité chrétienne dans le collimateur des fondamentalistes

Jacques Berset, agence Apic

Fribourg, 30 octobre 2007 (Apic) Le diocèse d’Islamabad-Rawalpindi, au nord de la République islamique du Pakistan, compte près de 200’000 catholiques pour quelque 36 millions d’habitants. Son évêque, Mgr Anthony Theodore Lobo, était de passage ce week-end à Fribourg à l’invitation de l’oeuvre d’entraide catholique «Aide à l’Eglise en Détresse» à l’occasion des Journées de sensibilisation sur la discrimination et la persécution des chrétiens dans le monde. Il s’est confié à l’Apic.

Dans un français impeccable – il a fait des études universitaires à Karachi, Harvard et Paris – Mgr Anthony Theodore Lobo rappelle d’abord qu’il n’y a que 2% de chrétiens sur plus de 155 millions d’habitants. Les chrétiens sont au Pakistan depuis quelque 150 ans, suite au travail de missionnaires venus de Belgique, des Pays-Bas, d’Irlande, d’Italie, à l’époque de l’Empire britannique. Ils ont converti les classes les plus pauvres de la population.

Apic: Les chrétiens du Pakistan sont en général des gens pauvres.

Mgr Lobo: Il n’y a pratiquement pas de chrétiens qui viennent des milieux riches musulmans, hindous ou sikhs. Les chrétiens viennent de la marge de la société, ce sont effectivement les plus pauvres. Le courant dominant pense que le Pakistan, le «pays des purs», est un pays musulman et les chrétiens, bien que nés dans le pays, ne sont pas considérés comme de vrais Pakistanais. La religion chrétienne est associée avec l’Occident.

Apic: Quel est l’avenir des chrétiens au Pakistan ?

Mgr Lobo: Pour moi, les chrétiens ont un avenir dans notre pays, à condition toutefois qu’ils restent chrétiens et vivent comme chrétiens. Il y a certes des conversions à l’islam, notamment quand des chrétiennes se marient avec des musulmans. Les cas sont nombreux, car les filles sont mieux formées et plus éduquées que les garçons. Dans ce cas, elles ne veulent pas épouser des chrétiens qui ne soient pas de leur niveau.

Comme responsable de la Commission de l’éducation de la Conférence épiscopale du Pakistan, et dans ma pastorale, j’ai mis l’accent sur la formation des garçons. J’ai ainsi fait construire une cité pour les étudiants masculins, à Rawalpindi, qui s’appelle «Jean Paul II Boys’ Town». Pour le moment, nous avons une soixantaine d’élèves. J’ai également lancé une nouvelle institution, l’Ave Maria College, dans le but de créer une élite chrétienne, parce que les élites chrétiennes ne sont pas persécutées et ont leur place dans la société. Elles n’ont pas de difficultés, car quand les musulmans cherchent des gens compétents et qualifiés, ils ne regardent pas à l’appartenance religieuse.

Apic: Ce sont donc les milieux populaires, les couches pauvres, qui sont attaqués ?

Mgr Lobo: Les élites se fondent plus facilement dans la société. Les pauvres, musulmans ou chrétiens, vivent à côté les uns des autres, il y a plus de frottements. Ainsi, dans ces milieux, la «Loi sur le Blasphème» est souvent utilisée pour masquer des conflits de voisinage ou pour s’approprier les terres de son voisin.

Les chrétiens des milieux pauvres sont une cible privilégiée. Mis sous pression par les islamistes, le président Musharraf, qui voulait supprimer cette loi, désire la maintenir tout en mettant cependant des conditions plus strictes pour éviter qu’on en fasse un mauvais usage, notamment en lançant de fausses accusations. Ces accusations peuvent être mortelles: des personnes ont été tuées avant même d’être jugées, voire avant même leur arrestation par la police. Je ne crois pas qu’une personne – chrétienne ou non – oserait blasphémer contre le Prophète, car les gens en connaissent les conséquences.

Certaines dénonciations sont d’emblée des calomnies, pour obtenir des avantages, parce qu’un chrétien a une fonction qu’on jalouse, parce que l’on veut sa terre, sa maison. Dans les tribunaux de première instance, les gens sont systématiquement condamnés. Quand on arrive au niveau de la Haute Cour, les accusés sont acquittés, car là, on est plus objectifs.

Dans les tribunaux de première instance, les fondamentalistes viennent en masse, et les juges sont sous influence: ils n’osent pas acquitter les accusés. Simplement par peur, pour protéger leur vie. D’autre part, c’est la seule loi au monde qui ne considère pas l’intention: celui qui est accusé de blasphème, même s’il n’y pas d’intention, n’a aucune chance, et c’est très dangereux.

Apic: Les chrétiens du Pakistan font-ils face à d’autres obstacles ?

Mgr Lobo: En général, les problèmes viennent de notre origine: les chrétiens sont presque tous des convertis provenant des classes les plus basses de la société, notamment à l’époque les esclaves des musulmans, des hindous et des sikhs. La majorité des catholiques, convertis il y a quelque 150 ans, appartiennent aux classes pauvres.

Notre travail, c’est d’élever le niveau de ces chrétiens, notamment par l’éducation. C’est pourquoi nous insistons sur l’importance de nos écoles, et pour la formation du clergé, de nos séminaires nationaux: la philosophie à Lahore et la théologie à Karachi.

Apic: Quand les Américains bombardent l’Afghanistan, les chrétiens pakistanais sont considérés comme des alliés des forces occidentales et deviennent des cibles ?

Mgr Lobo: Certainement, même si ce n’est pas le cas de tous les Pakistanais. Les fondamentalistes se vengent sur les chrétiens, car ils rappellent que le président George W. Bush a parlé de «croisade», et qu’il est chrétien. Ils tentent d’identifier les chrétiens avec Bush et l’Occident en général. On n’est pas vraiment vus comme une «cinquième colonne», mais pour ces groupes fondamentalistes, il est sûr que nous ne sommes pas de vrais Pakistanais.

Apic: Le gouvernement protège-t-il la petite minorité chrétienne ?

Mgr Lobo: Oui, c’est sûr, car le président Perwez Musharraf et le Premier ministre Shaukat Aziz sont tous deux des anciens élèves de mon école, la St Patrick’s High School, à Karachi. Il y a une certaine sympathie à notre égard. Mais les extrémistes font pression sur le gouvernement, comme on l’a vu lors de l’épisode sanglant de la Mosquée Rouge, à Islamabad. Ce n’est pas seulement un problème pour les chrétiens. Il y a une lutte pour l’hégémonie idéologique au sein de l’islam. Beaucoup de musulmans veulent être libéraux et démocratiques, mais d’autres pensent que l’islam du passé est le seul vrai islam.

Apic: Que veulent vraiment les fondamentalistes musulmans ?

Mgr Lobo: Les fondamentalistes n’aiment pas les gens modernes et la lutte se mène d’abord à l’intérieur de l’islam entre la tendance ouverte et ceux qui rejettent cette ouverture à la modernité. Nos écoles, où l’on enseigne l’anglais, les sciences modernes, sont facilement une cible pour les groupes extrémistes.

A l’évidence ils n’aiment pas non plus l’éducation des filles, car ils veulent que les femmes restent confinées à l’intérieur de leur foyer. Mais par ailleurs, il y a une bonne proportion de musulmans qui fréquentent nos écoles. Sur la septantaine d’écoles catholiques de mon diocèse, ils sont nombreux. Ils sont même la majorité dans quelques unes de nos grandes écoles.

Dans certaines zones du pays, comme la Province de la Frontière du Nord-Ouest (NWFP ou North-West Frontier Province), qui a pour chef-lieu Peshawar, les fondamentalistes sont forts. On parle même de «talibanisation» de ces régions. Dans certains secteurs de l’armée et même dans les cercles du gouvernement, il existe des sympathies pour les extrémistes. Heureusement, les fondamentalistes sont encore minoritaires au Pakistan!

Apic: Vous avez beaucoup de vocations sacerdotales et religieuses ?

Mgr Lobo: On doit faire attention face au nombre de candidats qui se présentent, car être prêtre, au Pakistan, représente une bonne situation: on a une voiture, de l’argent, une belle maison. Les candidats sont souvent des motivations purement matérialistes, ce qui nous oblige à une sélection sévère. Nous avons suffisamment de séminaristes pour nos besoins, et nous ne connaissons pas de pénuries. Il y a moins de défections que lors de l’époque du Concile. Dans mon diocèse, il y a un prêtre dans chacune des paroisses, qui comprennent plusieurs églises.

Nous avons également des prêtres pakistanais qui partent à l’étranger, notamment parce que leur situation matérielle est meilleure. Il y en a en France, au Canada, aux Etats-Unis, en Angleterre, où ils travaillent comme prêtres. Certains sont partis sans autorisation, et ils ont alors quitté l’Eglise catholique. Pour éviter cela, je donne toujours l’autorisation et ces prêtres restent catholiques. Sinon, ils deviennent pasteurs protestants et se marient, comme c’est déjà arrivé. C’est une tâche pour l’Eglise du Pakistan d’élever le niveau des chrétiens, et pas seulement au plan économique, mais également sur le plan de la formation de la foi. JB

Encadré

Des évêques venant de Goa

Mgr Anthony Theodore Lobo, né à Karachi, la métropole du sud du Pakistan, le 4 juillet 1937, est issu d’une famille originaire de Goa, l’ancienne enclave portugaise au Sud de l’Inde. Il a étudié à la Saint Patrick’s High School et au séminaire du Christ-Roi de Karachi, ville dans laquelle il a été ordonné prêtre en 1961. Il a également étudié dans les Universités de Karachi, Harvard et Paris.

Mgr Lobo a apporté une importante contribution à l’éducation au Pakistan. Il a dirigé plusieurs écoles catholiques à Karachi, avant de fonder en 1986 la «St. Michael’s Convent School».

L’évêque d’Islamabad-Rawalpindi est l’auteur de nombreux ouvrages sur l’éducation et en reconnaissance de son engagement pour la cause de la littérature et de l’éducation, il a reçu du président pakistanais une importante distinction en 1990.

Mgr Anthony Theodore Lobo a occupé divers postes de responsable de l’éducation tant au niveau de la Conférence épiscopale du Pakistan que de la Fédération des Conférences des évêques d’Asie (FABC) et de diverses Universités.

Il est à noter que pour les six diocèses (Karachi, Hyderabad, Lahore, Faisalabad, Islamabad-Rawalpindi, Multan) cinq évêques sont originaires de Goa, et la préfecture apostolique de Quetta est administrée par un religieux du Sri-Lanka. Tous les évêques parlent l’ourdou, la langue officielle du Pakistan. JB

(*) Les lois sur le blasphème, promulguées dans les années 80, ont déjà eu pour conséquence l’assassinat extrajudiciaire d’au moins 24 personnes (des musulmans en ont également été victimes), sans parler des personnes emprisonnées durant des années. Certes, la loi sur le blasphème existait déjà du temps de l’Empire britannique, mais à l’époque, elle était prévue pour protéger toutes les religions, et les peines étaient différentes. Mais durant le régime du dictateur Zia ul-Haq, on a ajouté deux articles du code pénal, les sections 295-b et 295-c.

Des photos de Mgr Anthony Theodore Lobo, réalisées par Christoph von Siebenthal, peuvent être commandées auprès de l’Apic apic@kipa-apic.ch ou tél. 026 426 48 01 (apic/be)

30 octobre 2007 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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