Einsiedeln: Le Père Abbé Martin Werlen commente le débat actuel sur l’aide au suicide

Apic interview

«L’aide au suicide est une forme de complicité avec le désespoir»

Joseph Bossart / Traduction: Bernard Bovigny

Einsiedeln, 21 novembre 2007 (Apic) «L’être humain ne peut attenter à sa propre vie sans que quelque chose de fondamental soit perdu». Pour Mgr Martin Werlen, Père Abbé du couvent bénédictin d’Einsiedeln et membre de la Conférence des évêques suisses, le suicide est toujours un acte de désespoir, par lequel l’être humain dépasse les frontières de son droit à l’autodétermination.

Le Père Werlen est responsable du dicastère «bioéthique» de la Conférence des évêques suisses. Interviewé par l’Apic, il a accepté de prendre position sur les discussions actuelles au sujet de l’aide au suicide.

Apic: A en croire les résultats des sondages, une majorité de Suisses manifestent leur acceptation de l’aide au suicide. C’est le signe d’un déplacement, depuis quelques années ou décennies, dans la représentation des valeurs. Comment interprétez-vous ce «renversement des valeurs»?

Martin Werlen: En effet, beaucoup de personnes considèrent l’aide au suicide comme une chose évidente. C’est devenu, à travers un processus sournois, «socialement correct». Probablement, la perte de valeurs – je ne parlerais pas de «renversement des valeurs» – est plus profonde. Beaucoup de personnes, dans notre pays, ne voient plus d’avenir. Il leur manque la joie de vivre et le courage de vivre. Elles ont l’impression que dans leur situation, elles ne peuvent plus requérir l’aide de leur entourage.

Une question importante se pose: Si vraiment une majorité de la population partage un tel point de vue, n’est-ce pas le signe que la valeur de la vie humaine se perd? Le droit à l’autodétermination des personnes a des limites. La vie est offerte à l’être humain. Celui-ci ne la lui a pas donnée lui-même. Et il ne peut pas y attenter, sans que quelque chose de fondamental soit perdu. Le suicide est et demeure un mal, un acte de désespoir. Et cela, même si nous ne pouvons bien entendu jamais juger une personne qui choisit de franchir ce pas. Et l’aide au suicide est une forme de complicité avec le désespoir.

Si je devais arriver une fois à un tel point que je souhaite abréger moi-même ma vie, j’espère que quelqu’un viendra non pas pour soutenir une telle perspective, mais pour m’aider à découvrir la vie comme un cadeau. Cela, je le souhaite à toutes les personnes qui se trouvent aujourd’hui dans cette situation. En tant que société et en tant qu’Eglise, nous avons pour exigence de soutenir les personnes afin de leur faire retrouver la joie et le courage de vivre. Le calviniste Duplessi avait raison, il y a 400 ans, en écrivant: «Afin de mourir bienheureux, il faut apprendre à vivre. Afin de vivre bienheureux, il faut apprendre à mourir».

Apic: La Conférence des évêques suisses, dans sa lettre pastorale «Mourir dans la dignité» (2002), demande que l’aide au suicide soit passible de peine, et ceci pas seulement si elle «se fonde sur des motivations égoïstes», comme le prévoit le Code pénal en Suisse. La main sur le coeur: Considérez-vous une telle demande comme politiquement applicable encore aujourd’hui?

M.W: La construction d’une culture de la vie – de la conception jusqu’à la mort naturelle – constitue un grand défi pour nous tous. Une culture de la mort et une interdiction de l’aide au suicide en font aussi partie. Chaque compromis dans le domaine de la protection de la vie procure soit-disant davantage de liberté, mais en réalité cela apporte une plus grave menace pour l’être humain. Chaque compromis dans la protection de la vie est comme une rupture de barrage.

Après les événements indignes de ces dernières semaines dans le domaine de l’aide au suicide, qui se sont passés à la connaissance du grand public, il est apparu aux yeux de beaucoup qu’il ne s’agissait pas d’une façon respectueuse d’aborder la mort. La formulation du Code pénal concerne une toute autre situation que celle qui est amenée actuellement par les «organisations d’aide au suicide». La fente ouverte vers l’aide au suicide est devenue la porte d’entrée de diverses pratiques suspectes.

Selon les directives en vigueur de l’Académie Suisse des Sciences Médicales, «l’aide au suicide ne fait pas partie des activités médicales, car elle est en contradiction avec les buts de la médecine». Il est donc juste de se demander à quelles compétences se réfère le médecin qui signe une ordonnance pour obtenir la potion mortelle. Le motif selon lequel il s’agit d’une activité médicale bénévole contredit toute logique.

Des activités médicales bénévoles peuvent-elles contredire les buts de la médecine et être appelées tout de même «activités médicales»? Il est effrayant que l’ensemble de notre société constate sans réagir à quel point nos lois sont bafouées.

Apic: «Des êtres humains portent atteinte à leur vie, afin de ne pas devoir mourir», a affirmé Mgr Kurt Koch dans une conférence. Ne s’agit-il pas là d’un devoir que l’Eglise devrait prendre encore plus au sérieux: S’engager de toutes ses forces afin que l’être humain, à travers la médecine palliative, puisse pleinement vivre la dernière phase de sa vie et sa mort?

M.W: Oui. On trouve là effectivement une tâche importante, et à prendre toujours davantage au sérieux pour l’Eglise. Les possibilités offertes par la médecine palliative ne sont de loin pas encore épuisées et elles ne sont pas assez connues du public.

Mais notre devoir en tant qu’Eglise va encore plus loin. Il consiste à contribuer à instaurer une culture de la vie qui comprenne également la mort. Non seulement le mourant doit pouvoir vivre pleinement. Egalement l’être humain dès la conception a droit à la vie. De même, celui qui ne peut pas encore ou plus du tout contribuer au développement économique est digne de vie et d’attention. La personne qui est dépendante de l’aide des autres est en réalité un cadeau de Dieu.

Quelque chose me touche toujours dans notre communauté monastique: Les confrères âgés et malades ont une place naturelle dans la communauté. Lorsque je vois de quelle façon ces confrères sont accompagnés et soignés, je n’assiste pas avec anxiété à l’approche de ma propre vieillesse et du moment où je deviendrai dépendant des autres. Au contraire, je trouve que ces confrères constituent une bénédiction pour notre communauté: par leur témoignage de patience, par le partage de leur parcours de vie, par la prière, par leur présence. C’est un privilège pour moi de pouvoir vivre cette expérience et je leur en suis extrêmement reconnaissant.

Apic: Les organisations d’aide au suicide Exit et Dignitas opèrent aujourd’hui en Suisse. Au vu des événements actuels qui touchent surtout Dignitas, toujours davantage de voix s’élèvent pour demander que ces organisations soient soumises par la loi à la surveillance de l’Etat et doivent remplir des conditions bien déterminées pour pouvoir poursuivre leur activité. Qu’en pensez-vous?

M.W: Une nouvelle loi sur la surveillance de l’Etat plairait bien entendu à ces organisations. Et à tous ceux qui considèrent l’aide au suicide comme une évidence. Car de cette façon, l’aide au suicide n’aurait pas à passer par une fente de la loi, mais serait rendu possible par la loi et même sous le contrôle de l’Etat.

On peut se demander si les événements de ces dernières semaines n’avaient pas pour but de provoquer une telle modification de la loi. Ce qui est grave dans la situation actuelle, c’est que tout cela soit accompli en violation de la loi actuelle, sans que cela ait des conséquences pénales.

Une interdiction fondamentale de l’aide au suicide, et c’est le cas dans la majorité des pays européens, permettrait de résoudre beaucoup de problèmes qui se posent actuellement et constituerait un signal clair en faveur de la vie. Mais tout ne se résoudrait pas avec cette interdiction. Encore une fois: il est nécessaire de mettre rapidement en place une culture de la vie et de la mort, dans tous les domaines et dans toutes les situations.

C’est un défi encore plus important qu’un changement de loi, et qui est même nécessaire et possible sans un changement de loi. En tant qu’Eglise et en tant que Conférence épiscopale, nous voulons et nous devons participer activement à ce processus.

Encadré

Confusion dans les expressions

Lors des discussions sur l’euthanasie, on constate encore et toujours qu’il existe des confusions au sujet des expressions. Les termes «accompagnement en fin de vie» et «aide au suicide» sont souvent confondus. Et la différence entre «euthanasie passive» – le renoncement ou l’interruption de mesures visant à prolonger la vie – et l’aide au suicide n’est pas toujours bien perçue.

Martin Werlen plaide pour des explications claires de ces termes et de ce qu’ils recouvrent, «car les confusions engendrent toujours des peurs énormes, inutiles et diffuses et elles rendent difficile le travail de celles et ceux qui s’engagent de façon exemplaire dans l’accompagnement des personnes en fin de vie».

«L’accompagnement en fin de vie» s’appuie selon le Père Werlen sur quatre nécessités fondamentales des mourants: ne pas être seul au moment de mourir; ne pas devoir subir de fortes souffrances; pouvoir régler les dernières affaires; avoir la possibilité de poser la question «Qu’y a-t-il après?». Le Père Abbé d’Einsiedeln considère l’accompagnement en fin de vie comme un devoir chrétien. «L’aide au suicide», par contre, n’est pas une aide à mourir, mais un soutien pour faire mourir (euthanasie active).

Note aux rédactions: Un photo gratuite illustrant cet article peut être commandée à l’Apic: kipa@kipa-apic.ch (apic/job/bb)

21 novembre 2007 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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