Hauterive : Frère Thomas-Marie, le jeune révolté par l’Eglise devenu moine cistercien
Apic interview
La consommation ne me donnait pas ce que j’attendais d’elle
Bernard Bovigny, Apic
Hauterive, 29 février 2008 (Apic) Le moine? Un homme baigné dans la foi catholique et dans la piété depuis sa plus tendre enfance ! Cette représentation traditionnelle du religieux contemplatif trouve pourtant de très nombreux contre-exemples. C’est le cas de Frère Thomas-Marie, un jeune de 32 ans qui a prononcé ses voeux solennels à l’abbaye cistercienne d’Hauterive, près de Fribourg
A 14 ans, ce Zurichois natif de Feuerthalen, à un jet de pierre de Schaffhouse, a rejeté l’Eglise catholique qu’il considérait comme « mensongère », avant de chercher sans relâche un sens à sa vie.
Frère Thomas-Marie exerce dans la communauté cistercienne de Hauterive une activité de sacristain, qu’il compète par des présences au magasin monastique et par quelques autres travaux.
Apic : Quelle est votre formation de base ?
Frère Thomas-Marie : J’ai accompli un apprentissage de commerce, puis d’autres formations que je n’ai pas terminées. J’ai travaillé dans des bureaux, puis à la poste comme « bouche-trous ». J’ai même débuté une formation de douanier, que j’ai interrompue. Après mon armée, j’ai passé deux ans à la Garde suisse pontificale.
Apic : Et comment le Zurichois que vous êtes a pu se retrouver à Hauterive ?
Th-M. : Depuis ma jeunesse, j’ai recherché un sens à ma vie et je croyais le trouver dans mes activités professionnelles. Mais chaque fois, j’en voyais les limites. Je ne savais pas ce que je cherchais, mais je voyais que ce n’était pas ça.
Mon entourage me faisait comprendre que le sens de ma vie était de travailler et d’essayer d’être heureux. Mais je n’y arrivais pas. La consommation ne me donnait pas ce que j’attendais d’elle. Les motivations que je percevais autour de moi ne me comblaient pas. Je ressentais une grande solitude. Et pendant le service militaire, je disposais de plus de temps pour réfléchir. Je partageais avec les autres sur le sens de leur vie. Je voulais en profiter car je ne l’avais pas trouvé chez moi.
A Berne, j’ai rencontré un médecin militaire et je lui ai parlé de mes difficultés de trouver un sens à ma vie. Je me trouvais devant deux choix : Ou bien j’étouffais cette question ou bien je me prenais le temps de chercher sérieusement une réponse à cette question qui me dérangeait tout le temps. En discutant avec le médecin, je pensais à haute voix : Et pourquoi pas au monastère ? Le silence me convient. J’allais volontiers dans une église, même si je me suis éloigné de l’Eglise à 14 ans.
Apic : Pourquoi cela?
Th-M. : A cet âge-là, je pensais que la vie paroissiale était mensongère. Mais les lieux de retrait m’attiraient. La beauté des bâtiments d’église m’attirait. Elle me stimulait, contrairement à d’autres lieux où je me retirais aussi, comme les gares.
J’ai voulu interroger un moine pour savoir ce qui le poussait dans sa vie. Je connaissais les franciscains de ma région, mais je trouvais leur façon d’être trop « mondaine », trop proche de la société. J’avais vu au cinéma à Schaffhouse « Broken Silence », un film sur un moine de La Valsainte qui m’a beaucoup travaillé. Et j’ai dit au médecin militaire rencontré à Berne que je voulais aller dans le couvent de chartreux de La Valsainte ». Mais cette communauté n’accueille pas des visiteurs pour des temps de retraite. Le médecin m’a alors aiguillé vers Hauterive, où je suis venu en retraite.
Apic : Qu’avez-vous trouvé dans cette communauté ?
Th.-M. : Un moine a tenté de répondre à mes questions. Il donnait des réponses, mais à certains moments, il me demandait de méditer sur le cri de Jésus sur la croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ».
Tout au début, cela ne me disait rien. Puis j’ai repris la lecture de la Bible, alors que cela faisait des années que je ne l’avais plus ouverte. Je suis entré dans ce que les moines demandent aux retraitants : silence, renonciation. A certains moments, je me suis trouvé mal. Mais en méditant la parole de Jésus sur la croix, en priant – ce que je n’avais plus fait depuis des années – j’ai fait l’expérience d’une présence qui me faisait comprendre : « Tu n’es pas seul, je suis avec toi ». Ce fut une expérience bouleversante. Et consolatrice. Car je croyais auparavant que tout le monde allait bien et que j’étais le seul à aller mal.
Apic : Cette expérience vous a-t-elle rapproché de l’Eglise ?
Th.-M. : Elle m’interpellait. Je me demandais pourquoi j’avais trouvé tout cela ici, dans un couvent catholique, alors que j’étais persuadé que tout était mensonger dans l’Eglise catholique. J’ai alors demandé au moine qui m’accompagnait comment savoir si on est fait pour entrer au monastère. Il m’a répondu : « On le vit par amour du Christ ». Je n’avais rien compris.
J’ai aussi rencontré un moine ancien garde suisse pontifical et je me suis demandé si ma place était bien ici à Hauterive. Toutes ces expériences me sont venues en même temps. C’est alors que j’ai décidé d’aller à Rome à la Garde suisse, pour digérer tout ce que j’ai vécu et renouer le contact avec l’Eglise. Je suis parti pour deux ans. Quel était mon projet de vie ? C’est à cette question que je voulais répondre.
En rencontrant de belles femmes, à Rome, je m’étais dit que je ne voulais pas renoncer au mariage et que la vie monastique n’était pas pour moi.
J’ai confié tout cela au Christ par la prière et il m’a donné son amour. J’ai compris à ce moment-là ce que signifiait « par amour du Christ ». Entrer au monastère était alors une réponse à son amour.
Apic : Comment votre entourage a-t-il réagi à votre décision ?
Th.-M. : Ma mère a en partie compris ma démarche. Elle a compris l’importance de cet engagement. Elle a aussi rencontré le Christ, mais elle n’a pas pensé que dans mon cas cela prendrait une telle forme. Quant aux autres membres de la famille, ils étaient partagés entre le silence et la révolte.
Apic : Et qu’avez-vous découvert depuis que vous êtes à Hauterive ?
Th.-M. : L’amour pour l’Eglise, que je ne peux pas réduire à ma paroisse. Comment peut-on aimer l’Eglise ? C’est l’expérience que je vis ici.
Je suis aussi devenu capable de « me donner », ce que j’avais beaucoup de difficultés à faire auparavant. Il ne faut pas confondre le véritable don de soi avec ce que les autres peuvent profiter de ce que je donne. (apic/bb)



