Apic Interview
Rencontre avec l’ancien «patron» de la Fédération des paroisses catholiques du canton de Vaud
Les catholiques vaudois, longtemps des citoyens de seconde zone
Jacques Berset, agence Apic
Lausanne, 14 avril 2008 (Apic) Sur son bureau, un grand bristol, sur lequel on peut lire «L’Eglise n’a pas été faite pour conduire des hommes domptés, mais pour susciter des hommes libres», et sur l’autre face, «L’Eglise doit rétablir la cohérence entre son message et le comportement de ses agents, clercs et laïcs». Ces deux devises, dont la dernière lui revient, résument bien la philosophie de Jean-Philippe Gogniat, ancien secrétaire général de la Fédération des paroisses catholiques du canton de Vaud. Jean-Philippe Gogniat, un Jurassien originaire de Lajoux, dans les Franches-Montagnes, n’est plus, depuis fin de l’année dernière, secrétaire général de la Fédération des paroisses, qui s’appelle désormais Fédération ecclésiastique catholique romaine (FEDEC-VD). Il reste cependant au service de l’Eglise vaudoise jusqu’à la fin de cette année. Expliquant la devise susmentionnée, il estime que «le dire doit être en accord avec le faire», le comportement de celui qui annonce l’Evangile devant être adapté au message qu’il proclame. Et s’il insiste là-dessus, c’est qu’il y a parfois un écart entre la parole et la pratique, et cela ne concerne pas que le clergé, mais également tous les laïcs baptisés.
Apic: Pour en revenir au système vaudois, il n’y a pas si longtemps que les catholiques dans ce canton devenu réformé au XVIe siècle sont pleinement reconnus. Il y a quelques décennies encore, être catholique dans le canton de Vaud, c’était être un citoyen de seconde zone.
J.-P. Gogniat: La lutte politique pour les droits de l’Eglise catholique et pour obtenir sa reconnaissance juridique – ce qui n’était que justice – n’a véritablement commencé que dans les années 1950. A l’époque, l’Eglise réformée était une Eglise nationale, dont les pasteurs étaient des fonctionnaires, et les catholiques ne comptaient pas. Ce combat pour l’égalité a pris de l’ampleur dans les années 60, avec cette fois-ci des relais politiques de plus en plus influents. C’était notamment l’époque du démarrage du parti démocrate-chrétien (PDC) vaudois.
Ces appuis politiques nous ont permis, après bien des années, d’obtenir satisfaction en 1970, avec l’adoption de la loi du 16 février 1970 sur l’exercice de la religion catholique dans le canton de Vaud et de son arrêté d’application du 14 mai 1971. Ce nouveau statut financier nous permettait finalement d’obtenir satisfaction après cette longue attente.
Il faut également souligner que l’Etat de Vaud avait comme partenaires les évêques, et à l’époque le canton de Vaud était partagé entre deux diocèses – Lausanne, Genève et Fribourg (LGF) et Sion pour le Chablais vaudois – et l’Abbaye de St-Maurice, qui avait alors juridiction sur la commune vaudoise de Lavey. Suite à un accord signé en 1993 entre le Père abbé de St-Maurice et l’évêque de Sion, Lavey-Morcles est passé, suite à des échanges de territoires, sous juridiction du diocèse de Sion. Depuis cette date, il n’y a plus que deux partenaires pastoraux dans le canton de Vaud, l’évêque de LGF et celui de Sion.
Apic: Vous dites qu’à l’époque ces trois partenaires de l’Etat de Vaud avaient tapé – assez mollement, il est vrai – sur la table du gouvernement vaudois pour obtenir l’égalité des droits. En effet, avec l’impôt payé par tout le monde, l’Etat ne finançait que l’Eglise nationale, c’est-à-dire uniquement les réformés.
J.-P. Gogniat: Effectivement, ces démarches épiscopales n’avaient pas tellement ému le gouvernement vaudois, qui avait offert une somme symbolique pour les oeuvres sociales de l’Eglise catholique. On était au début des années 60, et le combat se déroulait à fleuret moucheté. C’est là que la prise de conscience des laïcs s’est développée, notamment sous la houlette du fondateur de la Fédération des paroisses catholiques, le docteur François Nicod. Il s’est consacré de manière importante à la cause de l’Eglise catholique dans le canton.
C’est lui qui a porté le drapeau de la revendication légitime des catholiques vaudois dans les années 60. Grâce à cette mobilisation des laïcs, les évêques leur ont donné le feu vert pour aller négocier avec l’Etat de Vaud. Ainsi est née la Fédération, le 30 janvier 1964. Là le combat a été beaucoup plus musclé, qui a finalement débouché en 1970 sur la loi sur le statut des catholiques vaudois. Elle leur accordait un financement proportionnel d’une part à ce que recevaient les ministres réformés et d’autre part à la démographie protestante et catholique. A l’époque, on était à 60 catholiques pour 100 réformés.
Apic: Ces catholiques, d’où venaient-ils ? De Fribourg, du Valais, du Jura ?
J.-P. Gogniat: En plus des quelques catholiques vaudois de souche – qui provenaient du district d’Echallens – il y avait déjà depuis longtemps une immigration confédérale, à laquelle s’était ajoutée une immigration étrangère, essentiellement des Italiens. On parlait peu des Espagnols, et encore moins des Portugais à l’époque. Les Vaudois de souche étaient notre tête de pont, car les catholiques non Vaudois étaient perçus comme des étrangers, des citoyens de seconde zone. Mais aux Favre, aux Bavaud, aux Mivelaz, aux Pittet, aux Longchamp., on ne pouvait pas leur faire le même reproche, car ils avaient toujours été Vaudois.
Apic: Aujourd’hui, les proportions se sont notablement modifiées.
J.-P. Gogniat: Aujourd’hui, on est presque au même niveau que dans les années 70, soit 37 à 38% de catholiques par rapport à l’ensemble du canton (*). Mais la proportion des protestants (qui comprend aussi les évangéliques) a largement baissé, parce qu’a émergé une troisième catégorie, celle de ceux qui ne sont ni protestants ni catholiques. Ce sont des personnes d’une autre religion, voire tout simplement sans religion, qui représentent aujourd’hui bientôt un tiers des habitants de ce canton.
Il est très intéressant de noter que tous les grands centres urbains du canton sont en majorité catholiques: tout l’Arc lémanique, de Coppet à Villeneuve, le district d’Echallens (resté historiquement catholique) au centre du canton, puis la Broye. Ainsi Lucens est majoritairement catholique, comme Moudon, Payerne. Ce changement de majorité religieuse est dû à la démographie des catholiques, aux migrations internes (les Confédérés), et aux vagues de migrations internationales (Italiens, Espagnols, Portugais). Les Portugais sont désormais 40’000 sur 680’000 habitants. Les catholiques – 250’000 répartis dans 54 paroisses – sont désormais quasiment à parité avec les réformés, qui sont 260’000.
Apic: Avec l’adoption du statut en 1970, les catholiques sont sortis d’une situation de quasi «diaspora».
J.-P. Gogniat: Sur le plan financier, cela a changé du tout au tout. Comme les églises catholiques avaient été confisquées au temps de la Réforme, celles qui existent aujourd’hui sont relativement récentes. Une petite poignée d’églises ont été construites au XIXe siècle, comme Notre-Dame au Valentin, à Lausanne. A l’époque, elles n’avaient pas le droit d’avoir un clocher. L’interdiction des cloches et des signes extérieurs fut abrogée en 1878, en application de la Constitution fédérale de 1874 qui garantit la liberté religieuse sur tout le territoire de la Confédération.
La majorité des églises construites au XXe siècle l’ont été ou bien dans des constructions modernes (Nyon, Lucens, etc.) ou ont été faites de bric et de broc, par exemple dans de vieilles granges. On pourrait presque parler d’un catholicisme de «catacombes». Au XIXe siècle, et même au XXe siècle, il n’était pas vraiment évident d’apparaître comme catholique dans le canton de Vaud.
Quand je suis arrivé à la Fédération en 1991, j’ai été immédiatement confronté à la cohabitation entre la communauté catholique et «l’establishment» vaudois. A cette époque encore, je sentais des zestes d’ostracisme. Cela a changé au début des années 2000 avec les travaux de la Constituante, avec la reconnaissance de la communauté catholique à parité avec les réformés, avec un statut de corporation de droit public. Cela s’est vu surtout à travers le chantier législatif qui a débouché sur les nouvelles lois ecclésiastiques vaudoises qui sont désormais en vigueur. Aujourd’hui, être catholique dans le canton de Vaud, c’est tout à fait normal. Dans les milieux de l’administration de l’Etat, la Fédération est perçue comme un partenaire coriace mais fiable.
Apic: C’est avec la Constituante que le regard sur les catholiques a vraiment changé!
J.-P. Gogniat: Effectivement. Le statut de 1970 était une espèce de tolérance accordée par la société politique vaudoise, qui avait «consenti» cette reconnaissance aux catholiques, parce qu’elle se sentait menacée dans son identité réformée. On parlait déjà dans les années 60-70 de séparation Eglises-Etat, et les réformés se sont convaincus – à tort ou à raison – que s’ils n’appuyaient pas une reconnaissance des catholiques, avec une équité financière, ils risquaient de perdre leur position. Pour maintenir un statut favorable aux Eglises dans ce canton, ils ont estimé nécessaire de s’allier aux catholiques. Dès les années 2000, avec le chantier de la nouvelle Constituante et des nouvelles lois ecclésiastiques, on a senti le changement: c’est à ce moment-là que tout a basculé.
Apic: Le fait que l’on ouvre aux catholiques la cathédrale de Lausanne – qui appartient à l’Etat de Vaud – est aussi le produit de toute cette évolution.
J.-P. Gogniat: Sans aucun doute. L’initiative en revient au député Jacques-André Haury, un protestant. La cathédrale de Lausanne a accueilli plusieurs messes depuis novembre 2004, à la suite de l’intervention de ce député libéral (il appartient aujourd’hui à Ecologie libérale). Il a beaucoup fait, notamment dans les débats au Grand Conseil vaudois en vue de l’adoption des nouvelles lois ecclésiastiques, pour l’acceptation du fait catholique et de l’entité catholique dans ses composantes duales, à la fois de droit canonique (qui concerne l’Eglise universelle) et de droit ecclésiastique (qui concerne les relations entre Eglise et Etat).
Ce n’était pas évident, car au Grand Conseil, on a pu entendre des diatribes anticatholiques et antiépiscopales virulentes. La simple mention de l’autorité diocésaine dans un article de notre loi catholique a provoqué des démangeaisons chez certains députés, qui ont déposé – sans succès heureusement – une motion pour supprimer cette disposition.
Là, des députés comme Jacques-André Haury sont intervenus pour souligner la nécessité de reconnaître les catholiques tels qu’ils sont. Evidemment, il y a une Fédération cantonale, c’est elle qui est reconnue et qui joue l’interface entre l’Etat et l’Eglise, mais, ont-ils insisté, on ne peut méconnaître le lien entre cette Fédération et l’Eglise catholique universelle. Ce n’était pas gagné d’avance. Et si ces dispositions avaient été examinées maintenant – avec le tsunami médiatique qui s’est abattu ces derniers mois sur l’Eglise catholique – on n’aurait certainement pas eu un si bon résultat. C’est vrai, les meilleures réformes sont celles qui s’élaborent dans le calme et la tranquillité!
Apic: La structure duale de l’Eglise en Suisse – l’Eglise canonique et les corporations de droit ecclésiastique – ne pose-t-elle pas des problèmes de compétences, suscitant des rivalités ?
J.-P. Gogniat: C’est pour moi au contraire une force extraordinaire. La Fédération est au service de la pastorale, et nous sommes de par notre vocation «condamnés» à travailler en bonne intelligence avec l’autorité ecclésiale, et nous le voulons. Nous sommes avec elle dans un processus de négociations permanentes, et certains de nos prélats en Suisse – avec heureusement beaucoup d’exceptions – ne sont pas toujours prêts à entrer pleinement dans ce régime de partenariat.
Certes, il n’est pas question pour nous laïcs d’aller empiéter sur les compétences religieuses – notamment en matière de dogmes ou autres – des évêques. Nous, nous nous occupons uniquement de la question de l’administration temporelle de l’Eglise catholique. Actuellement, les rapports de la FEDEC-VD avec l’autorité diocésaine sont très bons.
Apic: Que représente le financement de l’Etat en faveur des Eglises ?
J.-P. Gogniat: Pour les deux Eglises reconnues, cela représente tout de même 57 millions, dont 23 millions pour les catholiques et 34 millions pour les réformés. Alors que nous avons le même statut juridique, que nous offrons les mêmes services, les mêmes prestations, et que nous sommes pratiquement à la parité démographique. L’Etat ne veut pas augmenter son enveloppe, et si elle la rééquilibre, ce sera au détriment des réformés! Un rééquilibrage est en fait en cours de discussion.
Notons que la somme payée à l’Eglise par les collectivités publiques se monte à 106 francs par catholique, soit 93 francs pour l’Etat et 13 francs pour les communes, qui versent leur part directement aux paroisses. Pour les réformés, on arrive à 176 francs. A Fribourg, la somme que paie en moyenne chaque catholique représente le double. La Fédération encaisse ces 23 millions chaque année. Elle en reverse l’essentiel (plus de 80%) sous forme de salaires, versés aux quelque 200 prêtres, agents pastoraux laïcs et personnel administratif salariés par la Fédération. Pour la première fois cette année, les laïcs dépassent le nombre de prêtres.
Nous versons en plus des subsides aux paroisses, qui se financent en outre par les quêtes, les kermesses, le denier du culte. Les paroisses reçoivent aussi des subsides communaux comme la contribution à l’entretien des lieux de culte, et la contribution aux coûts salariaux des concierges, sacristains et musiciens d’Eglise.
Apic: Contrairement à d’autres cantons, qui craignent beaucoup les effets du dernier Arrêt du Tribunal fédéral concernant les sorties d’Eglise partielles, il n’y a pas ce genre de risque dans le système vaudois.
J.-P. Gogniat: Dans le canton de Vaud, nous ne courons pas – ni à court ni à moyen terme – le risque de sorties massives d’Eglise comme dans certains autres cantons. Car nous ne connaissons pas l’impôt ecclésiastique, et il n’y a donc pas de sorties d’Eglise pour des raisons fiscales. Les sorties d’Eglise que nous enregistrons dans ce canton se comptent annuellement sur les doigts des deux mains. Ce sont dans ce cas des raisons idéologiques, des déclarations d’apostasie. Il n’y a pas de sorties pour des raisons fiscales, car on ne peut pas récupérer une part de l’impôt cantonal. Sur le plan communal, c’est le coût de trois cafés crème par année, alors la démarche n’en vaut pas la chandelle. Il ne faut pas oublier que l’encre de notre Constitution cantonale est à peine séchée, et cette Constitution a été approuvée par une assez large majorité du peuple vaudois. Pour Vaud (**), je suis donc assez optimiste ! JB
Encadré
D’après la nouvelle Constitution vaudoise entrée en vigueur le 14 avril 2003, l’Eglise évangélique réformée et l’Eglise catholique romaine sont mises désormais sur pied d’égalité. Les Eglises et communautés reconnues jouissent de l’indépendance spirituelle et s’organisent librement dans le respect de l’ordre juridique et de la paix confessionnelle. La reconnaissance est liée notamment au respect des principes démocratiques et à la transparence financière.
Conformément aux lois sur les Eglises de janvier 2007, les conventions de subventionnement entre le canton et les Eglises, à savoir l’Eglise évangélique réformée et la Fédération ecclésiastique catholique romaine, ont ensuite été signées. Ces conventions inaugurent un nouveau mode de financement des Eglises et des communautés religieuses: des subventions en contrepartie de prestations destinées à la population. L’Eglise évangélique réformée et la Fédération ecclésiastique catholique romaine, ainsi que la Communauté israélite de Lausanne et du canton de Vaud (CILV) se voient ainsi reconnues dans leur mission au service de tous les habitants. En effet, la communauté israélite, à qui la Constitution confère un statut d’institution d’intérêt public, peut, en vertu de la nouvelle loi, participer aux missions assumées en commun par les Eglises. Si l’Etat alloue des ressources, il en contrôle aussi l’utilisation. JB
Encadré
Le Pays de Vaud, dès le début de l’ère chrétienne, s’est ouvert à la religion nouvelle. Il faisait alors partie de l’Empire romain et un évêque résidait à Avenches. En 550, l’évêque vint s’installer à Lausanne. Le premier connu, saint Maire, y résidait en 574. Il en fut de même durant près de mille ans pour ses 52 successeurs ! Parmi ceux-ci, Guillaume de Champvent eut l’honneur, le 20 octobre 1275, de recevoir dans sa ville épiscopale le pape Grégoire X venu célébrer avec l’Empereur Rodolphe de Habsbourg la dédicace de la cathédrale. En 1536, les Bernois, qui avaient adopté la Réforme en 1521, firent la conquête du Pays de Vaud. Le 19 octobre 1536 déjà, ils ordonnaient la suppression de la messe, l’interdiction complète du culte catholique. Cependant, vestige d’une certaine résistance dans le Gros de Vaud, 10 communes du district d’Echallens restèrent catholiques.
En 1810, l’existence des catholiques dans le canton de Vaud fut enfin reconnue. Une loi fut votée «sur l’exercice de l’une des deux Religions, dans une Commune où cette Religion n’est pas actuellement établie». Si l’application de cette loi ne fut pas toujours aisée, elle est toutefois restée en vigueur durant 160 ans, jusqu’en 1970, date de l’adoption du nouveau statut des catholiques. JB
Des photos de Jean-Philippe Gogniat sont disponibles à l’Apic, tél. 026 426 48 01
(*) Suite à l’évolution démographique, le nombre de catholiques est passé de 2 % en 1803 à 34% en 2000 (protestants : 38%).
(**) Pour ce qui concerne d’autres cantons suisses, qui sont plus menacés par cet Arrêt du TF, c’est une occasion en or pour les évêques et la Conférence centrale catholique romaine (RKZ) de resserrer encore les rangs, estime Jean-Philippe Gogniat. Pour combattre cette jurisprudence, les évêques auraient tout intérêt à expliquer que les structures de droit public ecclésiastique telles qu’elles existent en Suisse réalisent pleinement la solidarité financière prescrite par le droit canon. (apic/be)



